Mars 2006 : Occupation de la Sorbonne

Je donne ici deux témoignages concernant le mouvement dit «anti-CPE» : le plus complet émane d’une personne qui a rejoint l’occupation de la Sorbonne le vendredi soir 10 mars 2006 ; l’autre d’une personne restée à l’extérieur.

On gardera en mémoire la charmante formule du recteur de la Sorbonne cherchant, selon une stratégie éprouvée, à trier entre bons étudiants occupants et méchants occupants obstinés : « Des casseurs, des voyous, des anarcho-syndicalistes qui veulent la révolution mondiale ». (Libération, 13 mars 2006).

L’imagination au vouloir

Ceux qui veulent être (dés-)informés sur ce qu’il s’est passé du mercredi 8 mars jusqu’au 11 mars autour et dans la Sorbonne, trouveront quantité de matière un peu partout dans la presse et sur de nombreux sites.

Je ne vais pas refaire le film des événements, simplement raconter ce que j’ai vu de mes yeux, rien d’autre que ma subjectivité.

Ce texte est destiné à ceux qui ne pouvaient être là.

Mercredi 8 mars 2006

Quand j’arrive vers 21h quelques dizaines de personnes se rassemblent, après avoir désespérément cherché une issue pour entrer, devant l’accès principal de la Sorbonne occupée à ce moment depuis quelques heures.

Vers 22 h, 80 intermittents nous rejoignent aux cris de « étudiants intermittents solidarité ».

Une quinzaine de minutes plus tard nous sommes vite encerclés comme des oies par des CRS et des Gardes Mobiles qui resserrent leur étau, nous encadrent et nous refoulent vers le RER St Michel sans trop faire usage de la force, ce soir là en tout cas (les CRS ont leurs casques, les GM non). Je n’ai pas vu d’interpellations.

Jeudi 9 mars

Je me pointe vers 21.30h ; il y a déjà entre 300 et 400 personnes rue de la Sorbonne devant l’entrée, un groupe d’une trentaine de CRS en barrent l’accès.

Un escadron de GM est déployé au sommet de la rue empêchant une jonction avec la place de la Sorbonne.

L’ambiance n’a rien à voir avec le soir précèdent ; les keufs sont en tenue complète, carapacés et ostensiblement menaçants ; pourtant les soutiens aux occupants sont souriants mais déterminés. Les occupants sont aux fenêtres et nous encouragent.

Vers 23 h, les GM postés au sommet de la rue commencent à pousser, nous résistons tant bien que mal, ça pousse, ça contre pousse, les bleus ont la gravité pour eux (rue en pente) et parviennent en 10 minutes à rejoindre leurs collègues déployés devant l’entrée principale.

Ils attrapent 2 ou 3 gars qui sont au contact, j’apprendrai plus tard de la bouche de l’un d’entre eux, qu’ils ont été menottés et frappés puis relâchés ; ça frotte, ça fritte mais ce n’est pas non plus le matraquage de masse.

Soudainement, après quelques jets de canettes et d’une poubelle tombée de la fenêtre les surplombant, les GM balancent leurs lacrys, la rue de la Sorbonne est noyée dans un épais nuage de gaz, nous y avons tous droit, c’était un gaz puissant qui montait direct à la tête et provoquait une nausée violente ; surtout ça bloquait momentanément la respiration, il n’avait pas l’odeur de celui utilisé habituellement, toutefois l’effet se dissipait rapidement.

Évidemment, la préparation à la lacrymogène masquait une charge, celle là violente, des coups pleuvent et on se replie sur la rue des Écoles, puis sur le Boul’mich.

Au coin de la rue Racine, une barricade de fortune est érigée à la hâte, quelques escarmouches ont lieu à distance, les keufs n’allant pas au bout de leur chasse.

La petite troupe reflue doucement vers le carrefour St Germain – St Michel, une banque est inaugurée, quelques étudiants zélés expriment leur mécontentement, sans conséquences.

Nous nous retrouvons tous place St Michel, où une autre mini barricade est montée, les civils s’apprêtent à entrer en action ; je me trace vers minuit trente.

Je comprends à ce moment là que la situation a changé, que les valets de l’État ont décidé de réprimer sournoisement, qu’il y a des consignes de modération, les schmidts auraient pu faire beaucoup plus mal et serrer en nombre.

Vendredi 10 mars – Samedi 11 mars

Alors qu’au cours les deux soirées précédentes je n’avais pas vu un reporter, il y a des cars régie partout dans un écrin bleu marine de bus de GM, ils s’étaient pas trompés, ils allaient l’avoir leur putain de scoop.

C’est ce qui me marque lorsque j’arrive sous une pluie battante et glaciale à la Sorbonne après le boulot vers 17.30h.

J’appelle un frangin qui a réussi à se glisser à l’intérieur avec les 300 autres dans l’après midi, il me dit qu’ils sont coupés du monde, que le ravitaillement commence à faiblir et que les esprits s’échauffent.

Le bâtiment est hermétiquement cerné par la maréchaussée.

Place de la Sorbonne, ça commence à s’attrouper, une barricade légère mais bien ficelée coupe la circulation sur le Boul’mich à la hauteur de la place, nous sommes derrière et nous attendons la tombée de la nuit, nous sommes 200 à 300 personnes tout au plus. J’aperçois Mélanchon sur la place.

On a l’impression que rien ne se passe, nous commençons à douter, « qu’est ce qu’on fout » commencent à dire certains, allons prendre un café pour se réchauffer, il est 18.30h.

A 19h, je fais un aller retour chez moi pour me débarrasser de mon sac à boulot et changer de fringues, à 20h15 je suis de retour sur les lieux.

21h : la situation est toujours calme mais on sent un fort sentiment d’exaspération et de frustration traverser les rangs, les visages se ferment, les mâchoires se tendent et les regards s’aiguisent…

Les GM sont retranchés derrière des barrières métalliques au sommet de la rue de la Sorbonne, la place reste libre d’accès.

Toujours cette sensation d’attente inactive, mais il y a maintenant 500 ou 600 personnes au moins rassemblées sur la place et sur le boulevard, « allez, on boit une bière ! – d’accord ! »

21h30 : Un échafaudage couvre la façade de la chapelle, des tôles à la base en défendent l’accès. Un frelot me dit « ça été chaud des étudiants, des petits cons de soc-dems ne voulaient pas qu’on touche aux tôles, maintenant on contrôle l’entrée et on bouge plus, on peut entrer dans la Sorbonne mais il faut escalader la corniche ! »

Je regarde vers le haut, ça me calme direct, le vide, pas mon truc et puis une chaise vient de tomber d’une fenêtre sur les GM, une clameur s’élève de toute la place. Ce soir la loi de la gravitation universelle jouera en notre faveur, le speed est lancé, c’est parti !

Et ça continue d’entrer dans l’échafaudage à la queue leu leu, je vois un pote qui redescend qui me dit « pas de blem, y a pas de vide à aucun moment, c du flan », ça me démange trop je dis à mon pote à l’entrée « je faire une ballade dedans et je reviens », il est 22h.

Une première échelle, deux, trois, quatre, j’enjambe un parapet et me voilà en haut, les schmidts se blottissent le long des murs sous la pluie d’objets qui les darde depuis les étages, ça gueule et il y a cet orchestre qui sera la cornemuse des émeutiers une bonne partie de la nuit, une émeute en musique, voilà ce qu’il s’est passée ce soir là, à l’extérieur en tout cas.

Un pote m’indique la fenêtre par laquelle on entre, à ce moment je viens d’entrer dans une bulle temporelle, j’en ressens immédiatement les effets, plus de courbatures ni même de vapeurs de bière.

Je me glisse entre des armoires et des tables qui barricadent l’accès puis pénètre dans la bibliothèque, tous les livres sont là, dorés sur tranche ; aux fenêtres une génération spontanée de jeunes révoltés balancent ce qu’ils trouvent sur les keufs tandis que des étudiants cherchent à les en empêcher.

Je tiens ici à dire que de toute la nuit j’ai vu 2 bouquins abîmés, pas un de plus, même les plus enragés n’y ont pas touché.

J’ai trop envie de participer à la curée quand je m’aperçois que c’est rempli de photographes qui mitraillent à bout portant les assiégés, je lâche l’affaire.

On me dit que la plupart des gens sont dans l’amphi près du hall principal. En bas, un feu consume des tracts de l’uni au centre de la cour.

Certains sont dans un état de surexcitation dépassée. Ils voient des fachos et des flics partout, s’organisent en petites patrouilles de service d’ordre, font régner un arbitraire insignifiant au regard de leur force musculaire, la plupart sont des membres ou proches de l’Unef, pas vraiment des gladiateurs les petits, 3 ou 4 dizaines tout au plus avec du chatterton comme brassard.

Dans l’amphi Descartes, c’est la récréation, ça mange, ça rigole.

Une copine qui est à l’intérieur depuis 48h me livre ses impressions, elle m’explique que les AG de l’après midi ont toutes capoté, que les positions sont antagonistes et qu’il est impossible de dialoguer ; elle semble usée par ces deux journées.

Je retourne dans les étages pour évaluer la situation, la colère continue de pleuvoir sur les bleus, un GM fuit à cloche pied à l’arrière tandis que la relève remplace ceux qui n’en peuvent plus, cette noria a duré 3 heures.

Ca grimpe toujours dans l’échafaudage, des esprits frais rallient l’intérieur, un gars déboulent avec un grand sac rempli de bouffe ; dans l’amphi, dans les salles de cours, ça tartine du fromage et du pâté, ça picole un peu, ça fumaille.

En parallèle aux combats sur la place, c’est la cinquième dimension !

Le ravitaillement massif permet à certains de prendre des forces. Dans l’amphi, un type tente de prendre la parole dans le brouhaha, personne ne l’écoute trop occupé à se nourrir ou se désaltérer.

Mon pote me dit : « vas y prend la parole, fais un truc ». J’y crois pas vraiment, je m’assois au milieu de l’amphi, je réfléchis, je sèche et puis je me lance.

Il s’agit pas ici de faire culminer mon ego, mais je crois que cette prise de parole a lancé l’AG vers 23.15-30h et elle a tenue jusqu’à 3 h du matin, on sentait que tout le monde voulait causer mais ça buttait sur la forme, les petits bureaucrates cramponnés à leur mégaphone empêchaient tout échange ou dialogue.

Je dis, à peu près, que les occupants de la Sorbonne ont appelé hier à faire de cette fac le lieu de convergence des luttes en cours, que nous vivons un moment historique et qu’on ne peut pas le gâcher, alors qu’il faut s’unir un minimum et discuter sur le fond sans chef ni président de séance, et je finis avec le vieux slogan « soyons réalistes, demandons l’impossible », c’est bateau, un brin démago mais ça marche ! Ils se détendent, un type enchaîne, puis une charmante étudiante à la voix de sirène et la magie s’opère, c’est une affaire qui roule.

Les prises de paroles défilent et chacun livre finalement ses positions individuelles qui deviennent par la force du groupe ainsi constitué des problématiques collectives, la liste des revendications s’allongent à tel point que c’est un inventaire qui énumère à peu près tous les maux qui rongent nos corps, nos cœurs, ceux de nos frères des cités, de nos sœurs en rétention, d’un petit boulanger qui raconte comment le boulot lui rend la vie intolérable.

Certains expliquent que les CDI c’est aussi l’exploitation, un quinquagénaire dit qu’il faut créer une commission de rédaction pour faire sortir toutes ces merveilleuses idées de cette enceinte.

Dehors ça chauffe et dedans, ça respire, ça conspire, des devenirs s’esquissent, la nébulosité disparaît.

Les petits bureaucrates, de guerre lasse, s’effondrent psychologiquement, ils sont dépassés, vaincus, il ne leur reste plus qu’à boire comme tout le monde le champagne et le vin récupérés dans les caves, de se goinfrer de friandises arrachées aux distributeurs, bref de jouir de l’instant sans entraves ni latex.

Et ça a duré ainsi jusqu’aux préparatifs des casqués qui ne laissaient aucun espoir quant à la pérennité de cette occupation, cette assemblée en a été d’autant plus riche et créative, c’était dans l’urgence, nous avions tous conscience de vivre un moment rarissime, une ivresse émancipatrice et évanescente.

Entre temps mon poto et moi étions allez faire un tour du coté de la terrasse par laquelle débouchaient les gens arrivant des échafaudages, on a bédave tranquilles en admirant le rougeoiement du firmament parisien, au son décroissant de l’orchestre ; les flics avaient tari le flot des nouveaux arrivants et du ravitaillement en prenant position devant la chapelle, coupant aussi toute retraite, on étaient là coincés dans cette bicoque multiséculaire se prenant à rêver que ça durerai tout le week-end ; c’était sans compter avec la ténacité de l’ennemi.

Sur la place et le Boul’mich, les derniers manifestants se dispersaient après avoir lutté pendant des heures, les flics éteignaient le feu de joie qui avait, tout au long des combats, dévoré le bitume du boulevard, notre heure était venue.

Ils ont pris position par centaines avec des haches et des béliers, nous savions que c’était la fin mais qu’est ce qu’on aura kiffé !

Vers 3h30, je traverse la bibliothèque en disant aux membres du comité de rédaction constitué pendant l’assemblée qui s’y étaient réunis, « c’est parti », en fait j’y croyais à moitié, me sentant un peu comme les gamins qui quelques heures plus tôt couraient en tout sens, redoutant les bleus.

Pourtant, les reflets des visières abaissées trahissaient leur présence à chaque issue. Quelques braves ont bien tenté de barricader d’urgence les 2 portes du hall principal mais les keufs ont eu vite fait de faire voler en éclats ces derniers vains efforts pour entretenir la flamme de la Sorbonne libre.

A 3h45, presque tout le monde s’est retrouvé dans la cour principale, on était bien gazés, nous nous sommes dirigés vers les marches de la chapelle et y avons attendus les chiens policiers, leur chef leur tenait la laisse courte mais ils écumaient visiblement de rage, babines retroussées, une poignée de lascars leur a résisté jusqu’au contact.

Leur chef a tenté dans un pathétique mégaphone rouge de nous parler ; hué, il a préféré lâcher ses caniches ; nous scandions « police nationale, milice du capital ! », tous, les apprentis bureaucrates, les hommes libres, les jeunes étudiantes flippées ; les lascars préféraient les insulter directement, ils n’ont pas manqué de panache, ils connaissent, courageux et téméraires.

A 4h, dans un mouvement tournant ils nous ont délogés des marches puis savamment dirigés, nous mordant les mollets et aboyant, vers l’entrée principale, à coups de bouclier, de tonfas et surtout de gazeuses.

En moins de cinq minutes, nous nous retrouvions le cul par terre, sur la place, la bulle temporelle venait de crever. Nous chantions : « Nous reviendrons ».

Épilogue : depuis, tous les soirs nous jouons au chat et à la souris dans le quartier latin ; méfie-toi gros matou, nous avons de petites dents mais elles poussent tout au long de nos vies.

Alain, le 14 mars 2006

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Accès et ravitaillement par l’échafaudage ou la déconfiture des collants de l’Unèfles

Durant l’occupation, le double problème du ravitaillement et des troupes fraîches s’est posé. Quelques sacs de bouffe avaient été montés jeudi sous le nez des gendarmes mobiles à l’aide de ficelles : rien de consistant.

Vendredi soir, des manifestants ont arraché les tôles qui masquaient l’entrée de l’échafaudage du ravalement de la chapelle de la Sorbonne (face à vous sur la place quand vous venez du boulevard Michel). La chapelle jouxte les bâtiments de la Sorbonne.

Au début, quelques manifestant(e)s font l’escalade ; certain(e)s rentrent dans la Sorbonne en passant par une corniche puis par une fenêtre ; les autres se promènent, prennent des photos ou scandent des slogans depuis les différents “étages”.

A un moment, on assiste au premier rang, côté rue de la Sorbonne (en pente vers la rue des Écoles) à un échange entre flics (une femme chef) et des étudiants ; la dame flic montre les échafaudages. Peu après, les étudiants-responsables-avec une carte en cours de validité de la Sorbonne et de l’Unef propagent la vanne suivante : « Les flics ont promis que nous pourrions ravitailler l’intérieur si nous dégageons l’échafaudage. D’ailleurs, c’est très dangereux, il risque de s’écrouler si trop de personnes montent. »

D’engueulades en intimidations physiques, mais sans coups échangés, nous prenons le contrôle de la “porte”, dont la largeur est bientôt doublée par l’arrachage d’une autre portion de tôle.

Du coup, une bonne centaine de gars et de filles montent, soit pour la ballade (on peut accéder à une sorte de terrasse entre la chapelle et la Sorbonne), soit pour pénétrer dans le bâtiment universitaire, soit pour balancer de l’échafaudage ou de la terrasse des planches sur les flics (c’est bien ce qu’ils voulaient éviter !).

Au moment où j’y passe, il y a sur cette petite terrasse des gens très variés d’allure et d’âge : jeune lycéenne (apparemment puisque masquée), jeune banlieusard exubérant, le visage découvert, qui saute de joie et balance en rigolant tout ce qui lui tombe sous la main, et donc leur tombe sur la gueule, d’autres gens qui regardent, discutent, prennent des photos avec leur portables.

Un accès très facile est possible (ce que nous ignorions au départ, comme tout le monde) par une grille qui donne sur une partie de toit, en contrebas de la terrasse.

C’est par là que passent une centaine de personnes, qui apportent le ravitaillement nécessaire.

C’est donc par l’échafaudage interdit que la Sorbonne a été ravitaillée, sans négociation avec les flics, et contre les magouilles des collants de l’Unèfles.

(Témoignage anonyme.)