Banlieues : « Justice » ordinaire pour état d’exception (2005)

Après l’heure d’hiver, l’heure d’avant-hier ! Le gouvernement couvre le feu avec de l’huile, il fallait y penser ! On appliquera donc, partout où les préfets le jugeront utile une loi d’exception organisant « l’état d’urgence » élaborée pendant la guerre coloniale en Algérie. Quelles que soient leur origine ethnique (cet adjectif signifie « culturelle »), les jeunes des banlieues apprécieront.

Tandis que les flics utilisent des balles en caoutchouc, pour la première fois sur une aussi grande échelle, les autorités pourront, dans les jours qui viennent, décréter le couvre-feu, interdire certains quartiers à certaines personnes, censurer la presse (on connaît déjà le cas de médias personnels, des « blogs », suspendus et dont les animateurs ont été poursuivis).

Les jeunes se sont jetés dans l’émeute, pour des raisons faciles à imaginer, comme des prisonniers qui brûlent tout ce qu’ils ont sous la main, y compris ce qui leur sert tous les jours. Le risque est de se retrouver coincés dans une impasse. L’émeute pour l’émeute se consume elle-même et réduit ses chances de s’étendre, autrement que géographiquement, en exaspérant des gens qui ne lui sont pas hostiles à priori. Peut-être l’état d’urgence permettra-t-il de sortir des cités et de la banlieue…

En attendant, l’institution judiciaire se fait comme d’habitude la voiture balais des forces de police. Une camarade a assisté aux audiences de comparution immédiate du 7 novembre à Bobigny (exemple à suivre les lendemains d’émeute pour celles et ceux qui le peuvent). Son compte rendu est édifiant.

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J’ai assisté aux audiences d’une chambre sur 3 et jusqu’à 18h alors qu’elles vont se poursuivre tard dans la soirée (il restait 10 dossiers pour cette seule chambre) le compte-rendu est donc à compléter !

Le procureur a systématiquement demandé du ferme avec maintient en détention, il réclamait ouvertement des exemples : « il est important que les prévenus et les personnes présentes dans la salle comprennent qu’il s’agit de faits graves et que le législateur a prévu des peines lourdes… ». A plusieurs reprises (et pas seulement dans cette chambre semble-t-il) le seul fait de s’être trouvé dans la rue était utilisé comme élément à charge des prévenus. La dénonciation anonyme valait pour preuve, toujours selon le procureur, dans ce département où « la population craint les représailles ». La fermeté exigée par Clément  était donc au rendez-vous :

-  6 mois avec sursis pour un lycéen interpellé à Montreuil qui a avoué avoir lancé une pierre sur un motard après avoir été aspergé de lacrymo alors qu’il rentrait chez lui. Il était bien amoché : nez cassé et  bleus au visage.

-  2 mois fermes pour avoir prétendument retourné une voiture toujours à Montreuil pour un étudiant. Il a été pris dans la fuite générale à l’arrivée des flics avec un mineur qui a avoué, l’aveu est donc contagieux.

-  Un jeune homme arrêté en bas de chez lui au Blanc-Mesnil pour avoir prétendument caillassé les camions d’une entreprise installée dans la rue a été maintenu en détention. Le report ne lui était pas imputable, c’est le tribunal qui n’avait pas réussi à vérifier son état civil mais rien n’y a fait malgré la présence de sa famille. En plus il nie les faits et les témoignages des employés de l’entreprise en question sont contradictoires, plusieurs d’entre eux ne l’ayant pas reconnu lors de  la confrontation.

-  4 mois fermes pour avoir prétendument incendié une poubelle à Pantin.

-  Un jeune homme est formellement identifié par les policiers en patrouille pour avoir lancé une bouteille sur leur véhicule brisant la vitre conducteur, selon leur propre procès verbal, cela se passait à 18h. Deux heures plus tard ils choppent le jeune homme en question et l’embarquent. Là selon leur dires le comico aurait été cerné par ses amis ce qui aurait provoqué une bagarre à l’intérieur avec bris d’une vitre. Il se trouve que ce jeune homme travaillait à 18h selon le témoignage de son employeur et que l’attaque du comico c’est 2 potes qui lui ont amené un sandwich ! Il est relaxé pour le jet de bouteille mais prend 1 mois ferme pour la vitre.

-  A Villemomble les policiers toujours aussi nyctalopes (cherchez pas la contrepèterie, j’ai pas envie de rire) identifient un jeune homme à capuche en pleine nuit alors qu’il leur lance une pierre qui ne les atteint pas (ils devaient être vraiment loin). Ils ripostent au flash-ball à 2 reprises quand même pour venger le trottoir et vont chercher le jeune homme chez lui au réveil. Il se trouve qu’il est traité pour une luxation de l’épaule mais qu’importe : 3 mois dont 2 avec sursis. L’aggravante majeure, proc et juge l’ont répété, c’est de ne pas avoir voulu donner le nom du pote chez qui il a passé la soirée.

-  Le dernier était d’Aulnay, il avait l’étrange habitude d’avoir dans le coffre de sa Clio (voiture peu commune, vous en conviendrez avec le juge) : un torchon (oulàlà !!), un bidon vide en cas de panne d’essence (je vous jure, ils en ont parlé pendant une heure !), un autre bidon (je cite le pv des flics) « à moitié plein d’un liquide bleu et qui portait l’inscription ‘liquide de refroidissement’ », et encore un (vraiment, quel abus) avec un « liquide incolore et inodore kon n’a pas pu identifier », toujours selon le pv qui a du être rédigé par un flic qui met pas beaucoup d’eau dans son pastis ! Bref, tout ça confirmait selon les enquêteurs le témoignage anonyme faisant état d’une clio qui vendait de l’essence aux jeunes du coin… Tout ça sans rire ! Il a quand même été relaxé.

Sinon j’ai glané dans les couloirs :

-  un jeune interpellé dans une rue où un peu plus tôt des molotov ont été lancés. Il déclare qu’il passe par là et n’y était pas au moment des faits. Il n’a pas de trace d’essence sur les mains ou les vêtements, juste sous les semelles comme ce doit être le cas des flics qui l’interpellent puisqu’il y en a plein la rue : 10 mois dont 6 avec sursis. Et évacuation de la salle trop réactive au goût du président, tenez-vous le pour dit.

-  A Montreuil un jeune homme est interpellé chez ses parents tôt le matin, il aurait retourné une voiture la nuit précédente. Ses frères aînés veulent qu’il prenne un pull pour ne pas avoir froid : la main fracassée et 3 semaines d’ITT pour l’un, 4 jours pour le second, outrage et rébellion pour tout le monde ! Finalement, après quelques heures de garde à vue, le premier est blanchi : c’est pas lui qui a retourné la voiture ! Le papa peut récupérer deux de ses fils qui sont quand même convoqués pour l’outrage, celui qui est le plus amoché reste au dépôt et ne me demandez pas pourquoi. Ils devaient passer aujourd’hui à 13h30. Mais la police nationale n’avait pas dit son dernier mot et voilà que ce matin les flics – de Bobigny cette fois –  viennent rechercher le premier fils pour une nouvelle voiture qu’il aurait cramé en sortant du dépôt (au même moment où son père le ramenait à la maison). Voilà le topo, j’ai flanché avant que l’affaire passe : l’avocate voulait demander un report, y aura peut être de l’info plus tard.