APPEL CONTRE LE RETOUR DES LOIS RACIALES EN EUROPE (2009)

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Je donne ci-dessous ma traduction de l’« Appel contre le retour des lois raciales en Europe » diffusé en Italie le 2 juillet dernier [2009] par une dizaine d’écrivains.

La version française qui a circulé sur certaines listes de diffusion est une traduction de la version anglaise, relativement éloignée du texte original. On voudra bien excuser — et corriger — les maladresses de traduction commises par un écrivain de langue française qui maîtrise mal la langue de Malatesta. Il m’a semblé utile, cependant, de diffuser ce texte, malgré aussi ses mièvreries démocratiques et citoyennistes, dans l’espoir qu’il peut contribuer à la prise de conscience que les problèmes de la terrorisation des immigrés en situation dite irrégulière et du mouvement social en général se posent désormais, à l’échelle européenne (au moins !).

L’Appel est signé par Andrea Camilleri, Antonio Tabucchi, Dacia Maraini, Dario Fo, Franca Rame, Moni Ovadia, Maurizio Scaparro, Gianni Amelio, Wu Ming[1].

 

APPEL CONTRE LE RETOUR DES LOIS RACIALES EN EUROPE

 

À la civilisation démocratique européenne et aux journaux qui l’expriment[2].

De la Renaissance italienne au fascisme, les événements italiens ont toujours eu, pour le meilleur et pour le pire, une influence extraordinaire sur l’ensemble de la société européenne.

Cependant, ils n’ont pas toujours été connus à temps.

En ce moment, les journaux européens accordent une grande attention à quelques aspects de la crise qui a frappé notre pays ; cependant, nous croyons que c’est un devoir pour ceux qui vivent en Italie d’appeler l’attention de l’opinion politique européenne sur d’autres aspects restés dans l’ombre. Il s’agit de quelques pans de la politique et de la législation italiennes, qui, si nous ne pouvons pas leur faire obstacle, risque de défigurer l’Europe et de faire reculer la cause des droits humains dans le monde entier.

Le gouvernement Berlusconi, agitant le prétexte de la sécurité, a imposé au Parlement — qu’il contrôle entièrement — l’adoption de règles discriminatoires à l’encontre des immigrés, comme nous n’en avions pas vues depuis l’époque des lois raciales. Le sujet victime de la discrimination a changé : ce ne sont plus les juifs, mais la population des immigrés irréguliers, qui compte des centaines de milliers de personnes. Mais ce qui n’a pas changé, ce sont les dispositions prévues par les lois raciales, comme l’interdiction des mariages mixtes.

Avec une telle mesure, on interdit, au motif de la nationalité, l’exercice d’un droit fondamental : contracter mariage sans restriction ethnique ou religieuse. Ce droit fondamental serait retiré non seulement aux étrangers mais aussi aux Italiens.

Autre règle encore plus attentatoire à la dignité et à la qualité d’être humain, il est introduit en outre l’interdiction pour des femmes étrangères en situation irrégulière de reconnaître leurs propres enfants. En vertu d’une telle décision politique, issue d’une majorité provisoire, les enfants nés de mères étrangères deviendront pour leur vie entière enfants de personne ; ils seront enlevés à leurs mères et placés entre les mains de la puissance publique. Même le fascisme n’a pas été aussi loin. Les lois raciales mises en place par le régime en 1938 ne privaient pas les mères juives de leurs enfants ; elles ne les contraignaient pas à l’avortement pour éviter la confiscation de leurs enfants par l’État.

Nous ne nous adresserions pas à l’opinion publique européenne si la gravité de ces mesures n’était de nature à dépasser les frontières nationales et n’appelaient une réaction responsable de toutes les personnes qui croient à une commune humanité. L’Europe ne peut admettre que l’un de ses pays fondateurs régresse aux niveaux primitifs de la société humaine, contredisant les lois internationales et les principes garantis par la culture juridique, sur lesquels est fondée la construction politique européenne elle-même.

Il en va de l’intérêt et de l’honneur de tous les Européens que cela ne se produise pas.

La civilisation démocratique européenne doit prendre conscience de la maladie qui vient d’Italie et se mobiliser pour empêcher qu’elle puisse s’étendre en Europe.

À chacun de choisir les formes appropriées pour manifester et faire valoir son opposition.

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[1] Wu Ming est un collectif d’écrivains, composé de Roberto Bui alias Wu Ming 1, Giovanni Cattabriga (WM2), Luca Di Meo (WM3), Federico Guglielmi alias (WM4) et Riccardo Pedrini (WM5).

[2] La traduction de ce sous-titre, «Alla cultura democratica europea e ai giornali che la esprimono» par « À l’opinion publique démocratique européenne et la presse qui la tient informée », me semble doublement inexacte. Les termes « opinione pubblica europea » figurent dans le texte, au troisième alinéa ; j’ai donc choisi de traduire cultura par civilisation.

Les personnes qui souhaitent se référer au texte original italien ou s’y associer le trouveront à cette adresse.