LA BIOMÉTRIE : CORPS IDENTITÉ — CORPS POLICIER (2006)

Il a semblé indispensable d’évoquer, au moins sommairement, les techniques de reconnaissance biométrique (contour du visage, des mains, empreintes digitales, iris de l’œil, etc.) tant elles sont l’outil technique idéal pour la mise en place d’un contrôle centralisé des déplacements, faits et gestes des populations « dangereuses », le reste de la population globale étant supposé se plier de bonne grâce à des dispositifs peu visibles et donc peu encombrants qui lui permettent de vérifier à chaque instant qu’elle est bien distinguée des éléments antisociaux… Sauf évidemment quand la machine est en panne, quand ses utilisateurs bidouillent les données (cf. les manipulations, le cas de le dire, des empreintes digitales par le FBI [Le Monde, 13 janv. 2006]) ou quand M Tout-le-monde a franchi la ligne jaune au volant.

On remarquera immédiatement une autre caractéristique des ces techniques, soulignée par leurs promoteurs eux-mêmes : elles vérifient et illustrent le lien entre sûreté et propriété.

De ce point de vue, la biométrie réalise la conception bourgeoise (celle de la révolution bourgeoise de 1789) de la liberté : le droit de propriété de chacun librement garanti contre la liberté de tous.

On trouve, sur le site Internet Biometrie online, sous l’intitulé « L’usager craint-il la biométrie ? », le passage suivant :

L’acceptabilité par les usagers d’un système d’identification sera d’autant plus grande que ceux qui doivent l’utiliser sont persuadés qu’il y a quelque chose à protéger, que son utilisation ne présente pas de danger pour la santé et que cela ne permettra pas la collecte d’informations personnelles utilisables à d’autres fins.

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État d’avancement

Les promoteurs de la biométrie dressent l’inventaire des secteurs déjà atteints et de ceux où les résistances se manifestent, légales dans un premier temps, « sauvages » depuis l’heureuse action menée, le 17 novembre 2005, contre des bornes biométriques dans un lycée de Gif-sur-Yvette.

C’est ainsi que la CNIL a rendu des avis favorables au contrôle d’accès et d’horaire par reconnaissance du contour de la main (RCM dans la suite) du personnel de nettoyage du musée du Louvre (janv. 2001), d’un centre commercial à la Défense et d’une cantine scolaire de collège à Carqueiranne (Var, oct. 2002) ; au contrôle d’accès à partir d’une base de données d’empreintes digitales dans certains secteurs de l’entreprise SAGEM (fabrication de cartes à puce, avril 2002) dont nous reparlerons.

En revanche, la CNIL a rendu des avis défavorables tous, semble-t-il, concernant des bases de données d’empreintes digitales, par exemple dans des cantines (collège Jean Rostand de Nice, mars 2000), à la cité académique de Lille (nov. 2000), à la préfecture de l’Hérault (nov. 2000), et dans au moins deux autres lieux.

L’avis n’étant pas contraignant, deux collèges privés d’Angers ont mis en place un système de contrôle d’accès à la cantine par reconnaissance des empreintes digitales malgré l’avis défavorable de la CNIL. [Source : texte de Xavier Guichet cité plus loin.]

Le TGI de Paris a rendu un jugement le 14 avril 2005 contre l’utilisation de la reconnaissance des empreintes digitales dans une entreprise comme moyen de contrôle du temps de travail considérant que la technique visée « met en cause le corps humain et porte ainsi atteinte aux libertés individuelles » et que l’employeur n’a pas démontré en quoi sa mise en place était indispensable au but recherché.

Certains « biométreurs » recommandent donc de proposer des techniques biométriques « sans traces » comme la reconnaissance vocale ou du contour de la main, ou de la rétine.

Des systèmes de reconnaissance biométrique (RCM) ont été testés depuis 2002 dans les prisons de Nanterre et de la Santé. L’arrêté du ministère de la Justice du 26 juin 2003 prévoit d’étendre ce système à l’ensemble des établissements, au prétexte de lutter contre les « évasions par substitution ».

Le syndicat CGT des surveillants de Fleury-Mérogis s’est par contre opposé au contrôle par RCM des heures de présence du personnel… Lire la suite

Le Conseil d’État abandonne les réfugiés syriens à leur sort… (2013)

…en volant au secours du gouvernement français.

Communiqué du Gisti et de l’Anafé.

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En janvier dernier, sans la moindre publicité, le gouvernement français a décidé d’imposer aux Syriens souhaitant transiter par un aéroport français l’obtention préalable d’un « visa de transit aéroportuaire » (« VTA »).

Ce visa, particulièrement difficile à demander dans le contexte de désorganisation politique de la région et à obtenir, à supposer que l’on parvienne à avoir accès aux autorités consulaires françaises, est devenu indispensable pour monter dans un avion transitant par un aéroport français, ou éviter d’en être refoulé vers le pays de provenance. De toute évidence, cette obligation entrave la possibilité pour des Syriens d’échapper à la répression, à la guerre, ou de sortir des camps des pays limitrophes où près d’un million d’entre eux survivent dans des conditions indignes et dans la plus grande insécurité.

Le but avoué de cette mesure ? Éviter que des Syriens ne déposent une demande d’asile à l’occasion de leur transit par un aéroport français.

Le prétexte ? Le code communautaire des visas, qui permet aux États membres d’adopter une telle mesure « en cas d’urgence due à un afflux massif de migrants clandestins ». Prétexte fallacieux car il n’y a aucun afflux massif de Syriens dans les aéroports français (environ 350 Syriens maintenus en zone d’attente en 2012, sur un total d’environ 9000). En tout état de cause, un demandeur d’asile n’est en aucun cas un « clandestin ».

Pour l’Anafé et le Gisti, qui ont porté l’affaire devant le Conseil d’État, il ne fait guère de doute que cette mesure manifestement illégale porte atteinte à l’exercice du droit d’asile et expose des personnes ainsi empêchées de fuir à des menaces sur leur vie et leur liberté en cas de renvoi vers un pays tiers qui lui-même les renverrait très probablement en Syrie.

Par deux ordonnances, le Conseil d’État en a jugé autrement[1]. Tout en reconnaissant que le ministre de l’Intérieur avait agi illégalement en mettant à exécution une mesure qui n’avait reçu aucune publicité, il a pour le reste entériné les thèses gouvernementales : dès lors que plusieurs centaines de Syriens avaient demandé des visas dans les consulats des pays limitrophes et que le nombre de demandeurs d’asile était passé à … 180 ( !) en 2012, le gouvernement a pu estimer que la condition d’urgence qui permet d’instaurer des VTA « pour éviter un afflux massif de migrants clandestins » était remplie ; il a jugé, contre l’évidence, que la mesure ne portait « par elle-même » aucune atteinte au droit d’asile ; et pour terminer, il a considéré que s’il y avait bien urgence pour le gouvernement à endiguer un afflux massif (imaginaire), il n’y avait en revanche aucune urgence à suspendre la mesure prise.

Les défenseurs des droits de l’Homme, eux, ne manqueront pas de s’interroger sur le rôle d’un juge qui préfère voler au secours du gouvernement et couvrir ses illégalités que se soucier du sort des réfugiés syriens dont les témoignages d’ONG ou ceux du HCR nous rappellent chaque jour à quel point il est dramatique.

25 mars 2013

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[1] Une première ordonnance rendue le 15 février sur un référé liberté, une seconde ordonnance rendue le 20 mars sur un référé suspension, procédures prévues en cas d’urgence ; le Conseil d’État reste saisi au fond d’un recours en annulation.

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La France viole (aussi) les droits des enfants (2013)

Je reproduis ci-dessous un communiqué de l’Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé), daté du 15 juillet 2013. Il montre, une fois de plus, que les grands principes inscrits dans le droit sont continuellement piétinés quand ils gênent la politique d’affichage xénophobe du gouvernement. Ne parlons pas de sentiments humains, ce serait hors sujet.

[Le titre est de moi]

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Mise en danger d’une mineure isolée aux frontières : comment la France piétine les droits de l’enfant au nom du contrôle migratoire

La Police aux frontières refoule une jeune ivoirienne de 16 ans avant la décision du juge des enfants du Val de Marne ordonnant une mesure éducative la confiant à sa mère, résidente en France.

Le 15 juillet 2013

Le 7 juillet 2013, Rose, jeune ivoirienne âgée de 16 ans, tente de rejoindre sa mère, qui vit en France en situation régulière. Séparée d’elle depuis plusieurs années et ne supportant plus l’attente interminable (6 ans) de l’instruction de la procédure de regroupement familial, elle décide de la rejoindre en voyageant sous une autre identité.

A l’aéroport d’Orly, la police aux frontières (PAF) lui refuse l’accès au territoire et la place en zone d’attente en vue de son renvoi vers le Maroc, son pays de provenance. En dépit de documents d’état civil attestant de sa minorité, la PAF choisit de s’en remettre aux résultats – notoirement imprécis – d’un test osseux pour la déclarer majeure, de sorte qu’aucun administrateur ad hoc n’est désigné pour représenter légalement la jeune fille.

Faute de recours suspensif contre la décision de refus d’entrée, Rose peut être refoulée à tout moment vers son pays de transit, où elle n’a aucune attache, et avant même la décision définitive du juge.

Le juge des enfants devait examiner la situation lors d’une audience prévue le 10 juillet 2013. Mais avant qu’il n’ordonne une mesure d’assistance éducative et ne la confie à la garde de sa mère, Rose est renvoyée – ligotée et sanglée – sous escorte policière vers le Maroc, faisant l’objet – selon son témoignage – d’insultes et d’intimidations.

Arrivée à Casablanca, l’escorte française la remet à un agent de transit de la compagnie aérienne Royal Air Maroc (RAM) et repart vers la France. Rose est alors placée dans un « couloir » de la zone de transit de l’aéroport marocain, à même le sol, sans eau et sans nourriture, pendant plus de 30 heures dans l’attente de son refoulement vers la Côte d’Ivoire.

A 00h30, le 12 juillet, elle est renvoyée par la RAM, seule, vers Abidjan, où personne ne l’attend, et où la police ivoirienne exige 200 000 CFA pour la faire sortir de l’aéroport et la remettre à des amis de sa classe. Ainsi, reléguant au second plan l’intérêt supérieur de l’enfant, les autorités françaises ont clairement mis en danger l’intégrité d’une mineure.

L’Anafé demande que soit organisé sans délai le retour de Rose et que soit mis fin au maintien en zone d’attente et au refoulement de tous les mineurs étrangers, conformément aux principes de la Convention internationale des droits de l’enfant, de la Convention européenne des droits de l’Homme, et à la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’Homme*.

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*CEDH, 19 janvier 2012, Requêtes nos 39472/07 et 39474/07 Popov c/France. CEDH, 12 oct. 2006, aff. 13178/03, Mubilanzila Mayeka et a. c/ Belgique

Anafé

21 ter rue Voltaire 75011 Paris. Tél/Fax : 01.43.67.27.52

Permanence juridique pour les personnes en zone d’attente : 01.42.08.69.93

Site Internet.

« Mouvance anarcho-autonome » : généalogie d’une invention (2008)

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ictor Hugo se flattait d’avoir « mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire[1] ». C’est aujourd’hui la cagoule des policiers antiterroristes que l’on enfile sur le vocabulaire. Chacun choisit son symbole : la coiffe des sans-culottes de 1793 ou le masque anonyme du bourreau.

Néologismes et sémantique sont des moyens de la lutte des classes. Lewis Carroll a résumé le problème dans un court dialogue : « La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. La question, riposta Humpty Dumpty, est de savoir qui sera le maître… un point c’est tout[2] ».

Voilà. Ceux qui sont les maîtres, c’est-à-dire ceux qui disposent de la gendarmerie et des télévisions, ont le pouvoir de donner aux mots le sens qui leur convient. Ils ont le pouvoir de faire en sorte que les mots les servent, qu’ils soient le moins importuns possible pour eux. « Ils disent “voici telle ou telle chose”, remarquait Nietzsche, ils apposent sur toute chose et sur tout événement un son qui les différencie et par là même ils en prennent pour ainsi dire possession[3] ». Les mots, et partant les choses qu’ils désignent, sont serfs. Il n’est pas étonnant que les écrivains se soient soucié du sort du langage, leur outil, leur jouet, leur arme. Les écrivains, dit Hugo dans Les Contemplations, « ces bandits », « ces terroristes », « ont mis la langue en liberté ». Le souci de tous les pouvoirs est de la remettre en cage, de re-nommer sans cesse ce qui leur déplaît et les importune. Nommer pour normer. Définir pour en finir avec.

Anarcho-libertaire ou anarcho-autonome

La police a hésité, depuis le début des années 1990, entre plusieurs appellations pour désigner les milieux ou la mouvance qui se situent hors de l’extrême gauche (par ex. LCR, LO…) et de l’anarchisme organisé (par ex. FA, OCL…). La première expression, bel exemple de redondance, était « anarcho-libertaire ». Elle englobait aussi bien des militants de la CNT anarcho-syndicaliste que les antifascistes radicaux du SCALP. Puis vient « anarcho-autonome ».

On peut prendre comme point de repère commode du passage d’une expression à l’autre le rapport des Renseignements généraux sur l’extrême gauche, produit en avril 2000 (Extrême gauche 2000, 116 p.). Classés parmi les « électrons libres », figurent les « anarcho-autonomes » : « Rassemblant de façon informelle des éléments se signalant par une propension à la violence, la mouvance autonome, regroupée pour l’essentiel dans la capitale, compte également des ramifications en province. Hors les organisations transversales qu’elle s’emploie à dévoyer, cette sensibilité se retrouve dans les squats politiques et également dans des structures spécifiques, plus ou moins éphémères, voire de circonstance, s’interpénétrant peu ou prou, au nombre desquelles : [le Scalp, Cargo, collectif agissant au sein d’AC !, le Collectif des papiers pour tous, etc.]. » (p. 32) Dans l’une des annexes, intitulée « Les manifestations d’une violence marginale de janvier 1998 à avril 2000 » (pp. 79 à 84), énumération d’actions plus ou moins illégales, on trouve les deux expressions, utilisées pour désigner tel militant censé y être impliqué, mais avec une nette prépondérance d’« anarcho-autonome » (15 contre 2, et, pour être tout à fait complet, 2 « anarcho-punks »).

Certes l’hybride « anarcho-autonome » est à peine moins ridicule que l’« anarcho-libertaire », mais il présente l’avantage de combiner le vieil épouvantail de l’anarchiste poseur de bombes avec une « autonomie » qui tient davantage de l’adjectif – bel adjectif d’ailleurs ! – que de la filiation réelle avec les mouvements autonomes italiens et français des années 1970. Lire la suite

Violence et sabotage : pendant les « affaires », le débat continue (2009)

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La proposition de débattre de ces questions avait été faite à l’intérieur du comité de Paris de sabotage de l’antiterrorisme, réuni après les arrestations du 11 novembre 2008.

Le texte ci-dessous a été mis à disposition lors de la réunion publique tenue le 10 janvier 2009, à Montreuil, par ledit comité sous le titre Pages arrachées à un carnet de notes… Il a été repris dans la revue Ni patrie ni frontières (n° 27-28-29, octobre 2009).

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Ça n’est pas parce que les journalistes du Figaro magazine se donnent des frissons avec la question de la violence révolutionnaire (rendez-vous compte ma bonne dame : ils refusent le meurtre pour des raisons tactiques ! Et s’ils changeaient de tactique ?…) que nous devons nous priver de la reposer.

Ça n’est pas parce que des révolutionnaires sont en prison que nous devons geler les débats sur la révolution (on n’en parlerait jamais !).

Ça n’est pas parce qu’Onfray-mieux-d’se-taire donne des leçons de sabotage entre deux crachats que nous pouvons faire l’économie de la question.

Donc, symboliquement, quelques idées jetées sur le papier, pour alimenter les débats amorcés ou à venir.

 

…La violence n’est pas d’abord une « catégorie morale », mais un rapport social. Violence, l’exploitation du travail ; violence la domination d’une classe, d’un genre, d’une classe d’âge. Violence, la hiérarchie. Violence, les institutions : État, armée, école, famille, couple…

Non, ces institutions ne sont pas équivalentes dans leur fonctionnement. Le contraire d’une institution ? Une association, amoureuse ou/et insurrectionnelle, à deux ou à deux cent mille.

Pour ce qui me concerne, je suis venu à l’anarchisme par l’objection de conscience et la non-violence. Affaire de genre, de goût, et de rencontres (Louis Lecoin, May Picqueray). Mes goûts n’ont pas changé, mais je n’ai jamais exclu de me servir d’un fusil. À condition de choisir mes cibles.

Cela dit, lorsque j’entends des camarades férocement radicaux promettre d’égorger tous les flics, je m’interroge. Non pas sur l’avancement du projet (ils n’ont jamais égorgé personne, ça se saurait !), mais sur sa « faisabilité », comme on dit en novlangue.

À la louche, on compte 100 000 gendarmes et 145 000 policiers (les premiers seront bientôt rattachés à l’Intérieur ; je vous fais grâce, pour cette fois, des 260 000 militaires d’active). Flics et gendarmes font 245 000 individus. Comptons, en moyenne, 5 litres de sang par individu. Cela donne un million deux cents vingt-cinq mille litres de sang. Sacré boudin, tout de même ! Qui peut envisager pareil bain de sang sans vomir son quatre heures ? Je ne vois que des végétariens machiavéliques pour y penser sérieusement.

Le plus simple serait de ne pas envisager, ou même de ne pas approuver abstraitement, même après cinq bières, quelque chose que l’on se sait incapable de faire, que l’on serait même incapable de regarder faire par quelqu’un d’autre. Ça commence dès la première tête à faire sauter, la première gorge à trancher.

(Je tiens ceux qui objecteront que certaines blessures pas balle saignent très peu, ou que l’on peut étrangler proprement, pour des pinailleurs jésuites.)

Le plus difficile sera de reconvertir les membres des forces de l’ordre survivants et qui n’auront pas fui à Monaco. Je ne plaisante pas. C’est, dès maintenant, un problème politique à envisager autrement que par des rodomontades de gamins. Accessoirement, le fait de promettre l’égorgement à l’ennemi n’est pas la perspective la plus à même d’encourager désertions et retournements de vestes, lesquels nous permettront d’épargner une énergie et un temps précieux…

Sabotage : ça n’est pas la cible qui doit être légitime, mais l’acte.

S’il suffisait que la cible présente les caractères d’une « légitimité » sociale, bâtiment officiel, véhicule de police, personnel d’État (ministre, flic, magistrat, huissier, concierge, chauffeur), banque, entreprises commerciales diverses, on pourrait, ou plutôt on {devrait} en tous lieux et en toute saison mitrailler les façades des mairies, incendier les supermarchés, et planter un couteau entre les omoplates de la contractuelle (voir plus haut). Même en Corse, région la plus avancée dans cette voie, de telles pratiques ne s’observent qu’à une fréquence réduite, quasi paresseuse, et sur un mode presque aimable.

La légitimité d’une action politique ne se comprend pas en soi, sans un calcul d’opportunité et de lisibilité (rappel : en français, opportunité ne signifie pas « occasion », mais caractère de ce qui est opportun). Autrement dit ici : est-ce le bon moment ?

Pour qu’un sabotage soit considéré comme réussi, il ne suffit pas que le train s’arrête (c’est un exemple), mais que le plus grand nombre de gens concernés (ceux auxquels on s’adresse ; voir ci-dessous) puisse comprendre pourquoi on a voulu l’arrêter. Idéalement : sans communiqué développant une longue analyse politique qu’aucun média bourgeois ne reproduira.

Se garder de l’idée selon laquelle Alors là vraiment si y comprennent pas un truc pareil ! c’est qu’y sont vraiment trop cons pour qu’on leur cause, qui n’est pas un raisonnement mais une facilité.

On n’envoie pas de signaux à l’ennemi (l’État, la police), avec lesquels on ne mène pas un combat singulier, mais que l’on trouve sur notre route parce qu’ils sont les instruments de l’ennemi dans la lutte des classes.

On ne se contente pas d’envoyer des signaux aux « ami(e)s », autres militants radicaux qui partagent plus ou moins nos positions et connaissent les codes de notre discours.

En effet, nous ne parlons pas la même langue et n’utilisons pas les mêmes mots que tout le monde ; ça n’est pas « mal », il est juste bon de s’en souvenir si nous voulons être compris au-delà de notre aire linguistique/politique.

Mais alors, à qui nous adressons-nous ? C’est une excellente question, qu’il faut {toujours} se poser au moment d’élaborer un discours et de préméditer un acte.

Non, ça ne veut pas dire que la réponse soit simple, ou toujours la même…

Occupations [vaquez à ses — ]

Je reproduis ci-dessous le n° 1 du Lien, «feuille de choux du Mirail* en mouvement»
(*campus de Toulouse).
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Raymond Aron disait, dans son analyse de Mai 68, qu’on avait alors « joué à la révolution », comme on jouerait une pièce de théâtre mais qu’on ne l’avait certainement pas faite.
La révolution, un peu plus de 40 ans plus tard, on n’ose même plus dire son nom.
Lors des dernières AG à la fac du Mirail, dans les interventions il y avait de la rage, de la révolte, de la colère… Pourtant, à bien écouter les revendications, derrière la virulence des interventions ça ne sentait pas la soif de révolution, bien au contraire… Derrière l’engagement des discours résonnait le réformisme, la résignation à ne changer que des modalités de l’ordre établi, la demande de réforme tournée vers les maîtres élus, l’affirmation de leur souveraineté, de leur autorité et de leur compétence à résoudre nos
problèmes.
La démission d’un ministre ?
Qu’est ce que ça veut dire exactement ?
Qu’on veut qu’il soit remplacé par un autre ?
Qui croit encore que cela changerait quoi que ce soit ?
L’amélioration des conditions d’étude ?
A quoi bon si nos universités servent avant tout à nous former, à nous formater en bons petits cadres prêts à aller se vendre sur le marché du travail ?
Plus de fric pour les facs et la biodiversité ?
Envisager l’argent comme une solution et non comme un problème, voilà qui semble être une manière bien capitaliste d’appréhender la chose.
Par ailleurs, « plus de fric et de meilleures conditions de travail », c’est aussi ce que demandent les policiers qui manifestaient la semaine dernière à Paris… Ça donne à réfléchir.
Chacune de ces revendications, chacune de ces demandes réaffirme notre volonté d’intégration, notre attente envers le système capitaliste et ses dirigeants, notre acceptation d’être dirigé-e-s. Et cette dimension se retrouve logiquement dans les modes d’action: manifestations bien encadrées, pétitions,négociations… qui sont toujours tournées vers les dirigeants et jamais contre eux, jamais sans eux.
Et avant tout, si ces revendications étaient satisfaites par le gouvernement, rentrerions nous toutes et tous chez nous bien heureu-ses-x d’avoir gagné, d’ avoir été entendu-e-s… mais, à bien y regarder, de n’avoir presque rien changé au grand désastre qui nous entoure ?
Pour certain-e-s, peut-être en recherche de débouchés syndicaux et politiques, ces revendications sont « stratégiques » ou « réalistes » parce qu’elles sont « gagnables », c’est à dire recevables par les pouvoirs publics et négociables avec ceux-là.
Mais pour quiconque rejetterait les dirigeants et désirerait autre chose qu’un capitalisme plus juste, de telles revendications ne peuvent conduire qu’à une défaite, et sont en elles-même une défaite, puisqu’elles ne visent qu’à la réforme, puisqu’elles reconnaissent la prédominance de la logique économique, puisqu’ elles réaffirment notre attente envers les maîtres.
Se pose alors la question : « Qu’est ce que pourrait être notre victoire ? ».
Depuis deux semaines, on a pu entendre à répétition « quel est le lien entre le barrage de Sivens, les violences policières et les conditions d’étude ? ».
Le slogan « Du fric pour les facs, les lycées et la biodiversité, pas pour la police et l’armée » avait au moins le mérite, avouons le, de tenter d’apporter une réponse à cette question en créant un lien entre les trois thèmes : l’argent. Il en faudrait plus pour certaines choses et moins pour d’autres.
Si nous faisons face à des problèmes sociaux, environnementaux, politiques etc la solution serait d’avoir plus d’argent ou tout du moins une meilleure distribution de celui-ci.
Partons du postulat inverse : l’argent n’est pas la solution mais un des problèmes.
Le lien entre tout ça, mais aussi entre bien d’autres choses, c’est la transformation en produit de tous les aspects de nos existences et l’expropriation qui l’accompagne. L’économique a envahi nos existence et nous en a dépossédé.
De l’enseignement à la « gestion de la nature » en passant par la sécurité, les espaces, les déplacements, les relations, la culture, les opinions etc il n’est pas une dimension qui échappe à cette subordination à la logique économique. Si bien que plus aucune d’entre elles ne semble être notre, si bien que nous en sommes réduit à les consommer tandis que d’autres les gèrent pour nous, tandis que d’autres gèrent nos existences.
Ainsi, l’enjeu ne serait pas une potentielle augmentation des budgets alloués aux facs et à la biodiversité mais belle et bien une réappropriation des différentes dimensions de nos existences, à commencer, pour les étudiants, par leur facs.
Il est temps d’arrêter de demander naïvement à nos dirigeants – pardon, à nos représentants -de bien vouloir respecter notre volonté et de ne pas nous imposer la leur, de bien vouloir nous redonner ce qu’ils nous ont pris.
Il est temps de viser un peu plus loin que des réformes, que des améliorations du système en place pour le rendre plus supportable… et surtout, il est temps de faire par nous même.
La position passive d’attente et de demande a fait son temps, vient maintenant celui de créer nous même le changement que nous voulons voir advenir.
Nous n’obtiendrons jamais l’annulation des Grands Projets Inutiles et Imposés en la demandant poliment.
Nous ne nous réapproprierons jamais nos facs, nos vies, nos villes et nos territoires en demandant à ceux qui les exploitent de bien vouloir nous les
rendre.
S’il y a bien une leçon à tirer des ZAD, c’est qu’en occupant des lieux on peut à la fois s’opposer en actes aux projets et conceptions qui nous sont imposés, et faire émerger, dans les faits, d’autres possibles, d’autres modèles d’existence et les défendre.
Occuper un espace c’est se le réapproprier, c’est le faire notre et y développer une vie collective.
 
Occuper c’est avant tout se rencontrer et tisser des liens entre ce qui n’était auparavant qu’isolement et inconnu.
 
Occuper c’est prendre en main nos besoins et réorganiser ensemble nos existences au sein d’un ensemble, pas forcément homogène mais solidaire.
 
L’occupation est l’ancrage de la lutte dans la quotidienneté. C’est une lutte permanente qui ne s’arrête pas à un moment donné de la journée contrairement à la manifestation qui, elle, commence et se termine à une heure précise.
Occuper c’est donc aussi se donner le temps nécessaire à toute élaboration d’une lutte à travers des discutions, réflexions, débats et même engueulade.
 
L’occupation n’est pas une demande tournée vers des dirigeants, c’est une affirmation de notre capacité à nous organiser sans eux.
 
Occupons cette fac, réapproprions nous notre fac.
Mangeons-y, dormons-y, vivons-y (*) ensemble, afin de nous donner le temps de mettre en place, d’une part, des moyens de nous opposer à ceux qui nous imposent leurs vues, et d’autre part des moyens de reprendre en main nos existences.
Pour la réappropriation de nos facs, de nos vies et de nos territoires.
Occupation ! !
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(*) Je suppose que c’est par scrupule stylistique devant une allitération insolente que les auteur(e)s auront reculé devant cette autre invite : «baisons-y»…