Vol au-dessus d’un nid de casseurs (2009)

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e site Internet du journal Le Monde indique, ce 21 octobre [2009], avoir reçu le texte ci-dessous reproduit (« Coucou c’est nous !) à propos de la manifestation de Poitiers du 10 octobre 2009. Il est signé «Quelques casseurs». Les journalistes affirment avoir pris des garanties concernant la participation effective des signataires à la manifestation. Cette précision, assez surprenante quant à ce qu’elle suppose d’échanges épistolaires, n’offre aucune garantie réelle. Disons qu’à la lecture ce texte semble plausible, même s’il est plus que probable qu’il a été rédigé et envoyé par quelques-un(e)s.

Ces casseurs assumés ne sont pas des imbéciles : ils lisent Le Monde et savent même un peu de latin.

Ils présentent toutefois une faiblesse de caractère, d’ailleurs vénielle, mais qui peut influencer fâcheusement l’action : ils sont susceptibles.

Les journalistes de l’Officiel de tous les spectacles ayant avancé qu’ils avaient pratiqué, à Poitiers et ailleurs, la « stratégie du coucou », ils tiennent à répliquer. D’un point de vue politique et stratégique leur réponse n’est pas dénuée d’intérêt, puisque le reproche des journalistes est partagé par une partie du public politisé. En gros, sur le mode « Bien la peine de se dire autonomes s’il vous faut les mouvements d’une foule que vous méprisez pour bouger le petit doigt ».

Le texte rappelle utilement quelques éléments factuels (manifestation convoquée par voie d’affiches) et souligne l’embarras des autorités à appliquer leur énième règlement (en l’espèce : anti-cagoule).

On notera une jolie formule polysémique : « On a tous quelqu’un à cacher ».

Maintenant, en quoi ce texte me paraît-il critiquable (ce qui n’est pas en soi un « reproche » ; étant critiquable, il contribue au débat critique).

Tout d’abord, dans son optimisme millénariste et incantatoire : « Jamais la situation n’a été aussi mûre » (bis). Jamais. Le mot est fort. Si fort qu’il est absurde, même rapporté au jeune âge supposé des rédacteurs.

Au fait, que peut bien signifier une situation « mûre », du point de vue de l’éruption d’un mouvement révolutionnaire communiste, alors que « tout reste à faire » dans le camp de la révolution ? Je partagerai d’ailleurs volontiers cette dernière appréciation, et même j’accorde que les révolutionnaires (moi itou) ont le plus grand mal à se montrer à la hauteur de leur époque (tandis qu’ils sont tentés de penser que c’est l’époque qui est indigne d’eux).

Mais revenons à cette « maturité » ; on la devine plus proche du baril de poudre qui attend l’étincelle que de l’opulence de la grappe attirant le maraudeur.

Maturité, du latin maturus : qui se produit au bon moment. En quoi la situation présente peut-elle « se produire au bon moment ». Elle a lieu, un point c’est tout. Le présent se produit. C’est le moment présent. On peut se réjouir de tel moment présent (une insurrection) ou se désoler de tel autre (son écrasement). On dira donc que l’insurrection tombe à pic et que son écrasement est regrettable. Mais des deux situations, laquelle est ou était la plus « mûre » ?

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Taxi ! suivez cette métaphore

Parions, sous réserve de démenti à venir, que les coucous casseurs entendent que le baril de poudre sociale déborde. Il n’attend qu’un porteur de mèche enflammée pour exploser révolutionnairement. Le casseur (de vitrines, de préjugés, de coffres…) amène sa mèche (sa plume, dit le cambrioleur) avec lui. Dissimulé partout (coucou), on le croit disparu ou exterminé ; il renaît de ses cendres, se fait oiseau de feu (phénix) et embrase steppes, métropoles et banlieues…

La métaphore est jolie, mais remplit mal son rôle : aider à penser plus loin. Elle offre surtout l’avantage de donner un rôle aux casseurs, aux révolutionnaires. C’est à eux de commettre le geste symbolique qui déclenchera l’explosion.

Quant à la maturité de la situation, le texte ne permet de la penser que de manière métaphorique et mécaniste : poudre, pression de vapeur, goutte d’eau dans un vase… Or, de quoi est-elle faite, cette situation sociale, de quels rapports de force, de quels rapports de classe, de quelle exploitation ? Le texte n’en dit rien, qui évoque uniquement « les logiques de représentation[1] » et « la répression ».

On objectera que ce texte ne prétend pas tout dire et qu’il est probablement rédigé très vite (c’est aussi, hélas, le cas de la présente chronique). Il n’en est pas moins vrai qu’il se présente, librement, comme une protestation de manifestants devant des journalistes et des lecteurs critiques. Il est donc légitime de le critiquer pour ce qu’il dit (consciemment ou non) et pour ce qu’il tait.

Tel quel, le texte « Coucou c’est nous » suggère, me semble-t-il, une représentation de la société essentiellement idéologique, un théâtre d’idées, de « logiques de représentation ». Il est vrai que, dans les cibles des casseurs, rappelées en début de texte (direction du Travail, banque, etc.) peut se lire entre les coups de masse une analyse anticapitaliste. Elle n’est pourtant pas évoquée, encore moins explicitée, dans le corps du texte.

L’absence d’évocation d’une grille d’analyse sociale et historique, la métaphore de la « maturité », me font penser — peut-être à tort — que les casseurs de Poitiers ont en tête une vision morale de la situation. Dans cette perspective, la phrase « Jamais la situation n’a été aussi mûre » s’entendrait ainsi : « Jamais n’ont existé autant de motifs réunis de dégoût et de révolte ». Appréciation dont le plus aimable qu’on puisse dire est qu’elle est subjective et, faute de perspective, anhistorique. Avait-on moins de raisons de se révolter en 1894 ? en 1920 ? en 1968 ?

Il est vrai qu’une phrase est censée introduire une perspective historique. La « génération des années 60 » est excusée de n’avoir pas su inventer « les moyens de tenir ». Considérations générationnelle — hors sujet me semble-t-il — et psychologique. Cette dernière n’est jamais hors sujet, à condition d’être articulée avec une analyse sociale et politique[2].

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Mère, Mère, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Le choix du style et les contraintes psychologiques de la réplique (oui coucou ! et alors !) amènent les rédacteurs à filer la métaphore ornithologique de manière étrange à mes yeux.

C’est dans le nid utérin de la société que se dissimulent les coucous. C’est donc la mère (faussement) nourricière — la société, la domination, l’époque — qui est choisie pour cible. Au lieu des remerciements qu’elle attend, nous cassons… L’oiseau se révolte et pique du bec la main qui le nourrit.

La domination-mère n’a, pour choyer ses enfants-coucous que « ses flux toxiques », « ses poisons ». Cette empoisonneuse — dont on imagine les seins dégoulinants d’un pus noirâtre, comme dans une pub de la fondation Nicolas Hulot —, sera tuée par les coucous survivants. Elle sera tuée « de la plus noble façon », « comme on commet sans doute un matricide ».

Voilà donc où nous dépose cette métaphore…

Ainsi les rédacteurs nous proposent-ils une espèce de programme poétique, symbolique et psychanalytique, dont l’issue — capitale dans tous les sens du terme — est le matricide.

Je vois mal en quoi cette « proposition » pourrait faire avancer en quoi que ce soit la compréhension critique de ce monde. Je vois trop bien comment elle peut contribuer à la confusion sur le rapport du révolutionnaire à ce monde, lequel est supposé se retourner contre la société/mauvaise mère[3]. Ou autrement dit contribuer à un recentrage psychologique (et individuel) de la pensée critique ; la dimension collective étant prise en charge par la perspective mystique millénariste.

Y mêler un improbable communisme primitif chrétien autorise, certes, un joli tag (omnia sunt communia, voir note dans le texte ci-après). Il intrigue journalistes et blogueurs catholiques, qui découvrent ainsi des pans inconnus de leur propre religion qui les attendaient dans le passé. Et après…

Pour le dire de manière délibérément utilitariste et peu élégante : ça sert à quoi ?

Le bris de vitre attire l’attention sur le slogan qui suggère une réminiscence théologique qui… Qu’est-ce que ces symboles-gigognes sont censés produire ? L’étincelle psychologique, qui va convaincre les dominés de passer au matricide social ?

L’objectif initial de la manifestation — protester contre une prison, et à cette occasion contre toute prison — me paraît fort légitime. Banques, bâtiments administratifs ou religieux : que l’on casse, sabote en douceur, ou « défigure » les symboles, aussi dérisoires soient-ils, de dispositifs aliénants ne me contrarie pas[4].

Mais, d’une part, légitimité ne signifie pas nécessairement opportunité (caractère de ce qui opportun).

D’autre part, ce qui me contrarie, c’est que l’on abandonne sur le terrain, comme autant de dégâts collatéraux, ceux qui courent moins vite que les autres. C’est une image désastreuse de l’égalitarisme communiste.

C’est un problème à la fois politique (sens large) et stratégique (décisions concrètes).

L’histoire des dernières décennies est assez riche en actions collectives « violentes », menées de manière autonome (c’est le cas de le dire, même si les jeunes militants d’aujourd’hui semblent ignorer que de telles actions ont aussi été le fait de gauchistes, LCR, Gauche prolétarienne maoïste, notamment).

La manière dont de telles actions sont organisées (commandos, groupes compact en manif ou au contraire individus disposés à se disperser façon volée de moineaux…), la manière dont la sécurité des militant(e)s est prévue ou non, tout cela influe sur l’impact social des actions, et d’abord dans les milieux militants ou politisés les plus voisins.

De ce point de vue, l’absence dans le texte des casseurs d’une seule phrase, d’un seul mot, sur les personnes arrêtées et lourdement condamnées à Poitiers est une faute politique, et morale ajouterai-je pour me faire bien comprendre d’eux.

Tactiquement, c’est laisser passer une occasion de dénoncer une justice de classe, qui frappe toujours plus lourdement, à l’occasion de ce genre de manifestation, les individus les plus désocialisés (décidemment, Maman ne distribue pas son amour équitablement !).

C’est précisément prêter le flanc au reproche de manipuler, vilains coucous, la méprisable piétaille contestataire. Peu importe ici que ce reproche soit aussi articulé par des journalistes bourgeois ; d’ailleurs vous les jugez d’assez respectables interlocuteurs pour leur prouver votre bonne foi. Et, du coup, ils relèvent immédiatement la contradiction entre votre protestation narcissique et votre silence sur les condamnés.

Peu importe également que les personnes condamnées (et leurs proches) n’aient pas en toute circonstance le discours impeccablement radical que l’on attendrait. S’ils sont critiquables, critiquons-les. Et que ceux qui n’ont jamais pêché (ni leur père), leur jettent la première boulle de pétanque !

Paraître les ignorer, dans un texte de revendication politique, tout occupés que l’on est à ciseler des allusions littéraires ou théologiques dont on le parsèmera comme on cache des œufs de Pâques dans le jardin pour que les gamins les trouvent[5], n’est ni noble ni digne, pour reprendre les hautes exigences affichées, pour l’avenir il est vrai, par ces quelques casseurs.

 

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« Coucou c’est nous »

Poitiers, 10 octobre 2009. Y a d’la casse. Un institut de beauté, une agence de voyage, une librairie catho, une bijouterie, départ de feu à la Direction du Travail, une banque, un Bouygues-qui-construit-des-ballons, un France Telecom dont on ne peut décemment demander la démission du PDG, mais seulement le suicide, deux banques, un journal local…

Bon, nous sommes passés par ces rues. Le plus vieux baptistère de France a été baptisé. Les traces que nous laissons. À même le patrimoine. Il faut avouer qu’on s’en fout, du patrimoine. Toute trace des incandescences passées est monumentalement neutralisée. Alors, faut ranimer un peu. Mettre de la couleur. Se souvenir de l’oubli des puissances. « omnia sunt communia [*] ». Nous allons, nous manifestons à la rencontre de tout ce qui, dans le passé, nous attend.

Nous sommes passés par ces rues. Sur les images, il y a des pleurs d’enfants. On voudrait que les enfants pleurent à cause de nous. Mais ils pleurent avec nous. Ce sont les mêmes larmes que nous avons versées, celles de la Séparation, des larmes contre ce monde. La destruction, elle, est source de joie. Tout enfant le sait, et nous l’apprend.

À propos du 10 octobre à Poitiers, des spécialistes ont parlé de la « stratégie du coucou » (cf. Le Monde du 13 octobre). Les manifestants se seraient fait passer pour des festivaliers. Depuis le nid culturel squatté, ils auraient pris leur envol à grand fracas.

La réalité est que la manifestation festive contre la prison de Vivonne avait été appelée par voie d’affiches, et que la préfecture avait jugé négligeable de prendre des dispositions particulières.

La réalité, c’est d’abord un rassemblement masqué donc illégal : rien que des coucous. Limite de la loi anticagoule, on n’interdit pas le carnaval. Embarras des forces de l’Ordre. Difficile de dire, en effet, où commence la fête.

On n’interdit pas le carnaval. Il y a donc masques et masques. Ceux qui au fond ne recouvrent plus rien, et les autres, les nôtres, ceux des coucous. Ce qui est visé par la loi, c’est une certaine façon de se masquer ; se masquer en ayant de bonnes raisons de le faire, se masquer parce qu’on a quelque chose à cacher, ou plutôt, quelqu’un. on a tous quelqu’un à cacher.

Ce jour-là, à bien y regarder, les coucous ne sont ni dans le festival, ni dans la manif. Ce qu’ils squattent, c’est la société. La condition de coucou, c’est, simplement, une existence révolutionnaire dans la société.

« Être révolutionnaire », rien de plus problématique. Ceux pour qui ça ne fait pas problème seront les premiers à se rendre, à faire de leur mode de vie une défaite. Figés dans leur identité, et dans leur « fierté », et raides.

Ce qui est lâche, ce n’est pas la duplicité, ni la dissimulation. Ce qui est lâche, c’est d’affirmer l’inaffirmable. De se revendiquer « anarcho-autonomes », par exemple. C’est de prétendre dire, dans la langue de l’ennemi, autre chose que des mensonges. Il n’y a pas des révolutionnaires, pas d’identité révolutionnaire, mais des devenirs, des existences révolutionnaires.

Eh oui, nous autres coucous, il nous faut inventer, en même temps qu’une réalité tranchante, les moyens de tenir. Ou plutôt c’est la même chose, le même processus.

La question est : qu’est-ce qui nous tient ?

La génération des années 60 n’a pas su le faire, avec les années 80 comme excuse historique, et couvercle de plomb. Nous autres, nous n’avons pas droit à l’erreur.

Jamais la situation n’a été aussi mûre ; et pourtant, le camp révolutionnaire est un vaste chantier. Même parmi les ruines, il faut déblayer le terrain, la place manque toujours pour construire autrement. Jamais la situation n’a été aussi mûre ; et pourtant, tout ou presque reste à faire, et pourtant, nous avons le temps. Il nous faut donc tenir, tenir à ce qui nous tient. Tenir, tromper l’ennemi. Déjouer les logiques de représentation, piéger la répression. Nous sommes tous des coucous.

Nés dans le nid de la domination, il nous faut grossir, devenir trop-grands pour son espace et ses coquilles vides. C’est ainsi : l’époque a dans son ventre les enfants qui lui marcheront dessus. Elle les nourrit, leur donne un semblant de « monde », elle n’a pour les choyer que ses flux toxiques, elle n’a que ses poisons. S’ils en réchappent, ils la tueront. Ils la tueront de la plus noble, de la plus digne, de la plus belle des façons, enfin, comme on commet sans doute un matricide.

Quelques casseurs.

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[*] In extrema necessitate omnia sunt communia, id est communicanda, soit à peu près : « Dans l’état d’extrême nécessité, toutes choses sont communes et accessibles à tous ». La citation se trouve dans un texte du Concile Vatican II de 1965 (Constitution sur l’Église dans le monde de ce temps, « Gaudium et Spes », § 69). La formule courte taguée sur le baptistère de Poitiers se rencontre antérieurement chez Isidore de Séville et Thomas d’Aquin. [Note C. G.]

[1] Ce rappel est-il bienvenu ou dérisoire lorsque l’on adresse un texte au journal Le Monde

[2] Pour donner un exemple écrasant : Psychologie de masse du fascisme de W. Reich.

[3] Et ton papa, il est au travail ? Et ta sœur ?

[4] Même si l’exercice concret n’est plus ni de mon âge ni de mon agilité.

[5] Il en est une dans l’alinéa précédent. Sauras-tu la découvrir, ami lecteur ?