“Les Comités de défense de la CNT à Barcelone : 1933-1938”, un livre d’Agustín Guillamon

Agustín Guillamon est l’auteur du passionnant Barricades à Barcelone. 1936-1937, édité en français par Spartacus, en mai 2009 (223 p., 15 €). Je publie ci-dessous, avec son autorisation, le texte de la présentation d’un autre livre, Les comités de défense de la CNT à Barcelone (1933-1938), qu’il a faite le 3 décembre 2011, Salle du Sénéchal, à Toulouse.

Eulogio Fernández, cotraducteur de Barricades à Barcelone a réalisé la traduction de cette présentation.

Le livre vient d’être publié en traduction intégrale comme n° 7 des Cahiers du Coquelicot : Les Comités de défense de la CNT à barcelone (1933-1938) Des Cadres de Défense aux Comités révolutionnaires de Quartier, aux Patrouilles de Contrôle et aux Milices Populaires, 276 pages, 18 €.

Pour consulter le site des éditions Le Coquelicot.

J’en profite pour signaler également, chez le même éditeur un texte de l’une des figure du groupe des Amis de Durruti, Jaime Balius : Vers une nouvelle révolution (voir couverture de ce livre en bas d’article).

 

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LES COMITÉS DE DÉFENSE DE LA CNT

PROTAGONISTES DES BARRICADES DE BARCELONE

EN JUILLET 36 ET EN MAI 37

 

Introduction

 

La thèse fondamentale du livre Barricades à Barcelone affirme que l’idéologie d’unité antifasciste a conduit la CNT à accepter le programme politique de la bourgeoisie républicaine et par conséquent à collaborer avec l’État capitaliste, en ayant pour seul objectif celui de gagner la guerre contre le fascisme, en renonçant au préalable à tout programme révolutionnaire.

La situation révolutionnaire en juillet 36 se caractérisait par un pouvoir atomisé en multiples comités révolutionnaires, qui fut asphyxié par le Comité Central des Milices (CCMA), qui ne fut qu’un organisme de collaboration de classes, et qui a vu le jour parce que la CNT a renoncé à prendre le pouvoir.

L’idéologie antifasciste et la participation de la CNT au pouvoir à divers niveaux, responsabilités municipales, ministères de la Généralitat (gouvernement autonome de Catalogne) et même ministères du gouvernement central, ont créé une bureaucratie de comités supérieurs, ayant des intérêts distincts et opposés à ceux des comités révolutionnaires qui s’étaient créés dans les quartiers de Barcelone. Alors que pour les comités supérieurs tout dépendait de la victoire militaire sur le fascisme, les comités de quartier continuaient à faire ondoyer le drapeau du programme de la révolution ouvrière.

Le processus d’institutionnalisation de ces comités supérieurs de la CNT-FAI en a fait des serviteurs de l’État qui considéraient les comités révolutionnaires de quartier comme leurs pires ennemis. La thèse naïve et simpliste qui divise les leaders anarcho-syndicalistes en traitres et en héros, comme si la masse militante était amorphe et sans volonté, n’explique rien. L’affrontement entre les comités supérieurs et les comités révolutionnaires a été un chapitre de plus de la lutte de classes, qui a été sur le point de se terminer par une scission, que la répression sélective stalinienne a finalement résolue par l’anéantissement des révolutionnaires et l’intégration des comités supérieurs dans l’appareil de l’État.

Dans le livre Les Comités de Défense de la CNT, j’essaie d’expliquer ce qu’étaient ces comités de défense, comment ils ont vaincu l’armée dans les rues de Barcelone les 19 et 20 juillet, comment ils se sont transformés en comités révolutionnaires, comment ils se sont affrontés aux comités supérieurs libertaires, comment ils se sont affrontés au stalinisme en mai 1937. J’essaie également d’expliquer leur évolution postérieure jusqu’à leur dissolution définitive.

 

Qu’était un Comité de défense (CD) ?

 

Les comités de défense étaient l’organisation militaire clandestine de la CNT, financés par les syndicats de la CNT et leur action était assujettie à ces derniers.

En octobre 1934, le Comité National des Comités de Défense a abandonné la vieille tactique des groupes d’actions pour une préparation révolutionnaire sérieuse et méthodique. Il a élaboré un rapport où il affirmait :

Il n’y a pas de révolution sans préparation. Il faut en finir avec le préjugé des improvisations. Cette erreur, qui est de croire en l’instinct créateur des masses, nous a coûté très cher. On n’obtient pas, comme par génération spontanée, les moyens de guerre nécessaires pour combattre un État qui a de l’expérience, qui est fortement armé et qui a une plus grande capacité offensive et défensive.

Le groupe de défense de base devait être constitué de peu de personnes, pour faciliter la clandestinité. Il devait être formé de six militants ayant des fonctions spécifiques :

. Un secrétaire, chargé du contact avec d’autres groupes de défense, de la création de nouveaux groupes et de l’élaboration des rapports.

. Un deuxième militant chargé d’enquêter sur les personnes, d’évaluer le danger des ennemis, tout particulièrement des curés, des militaires et des pistoleros du patronat.

. Un troisième militant se chargeait de repérer les bâtiments, de tracer des plans et d’élaborer des statistiques.

. Un quatrième militant étudiait les points stratégiques et tactiques de la lutte dans les rues.

. Un cinquième se consacrait à l’étude des services publics : électricité, eau, gaz, égouts.

. Et un sixième militant était chargé de trouver des armes, de l’argent et du ravitaillement.

Six était un nombre idéal, mais certains membres pouvaient s’y rajouter pour accomplir des tâches «relativement importantes». La clandestinité devait être absolue. C’étaient les noyaux de base d’une armée révolutionnaire, capable de mobiliser des groupes secondaires plus nombreux, et ces derniers de mobiliser le peuple dans son ensemble.

Le cadre où chaque groupe de défense devait agir était bien délimité dans chaque quartier et signalée sur un plan de la ville. Le Comité de défense du quartier coordonnait tous ces cadres de défense et recevait un rapport mensuel de chaque secrétaire de groupe.

L’organisation des comités de défense à l’échelle régionale et nationale comprenait entre autres les secteurs de travailleurs des chemins de fer, les conducteurs d’autocar, les travailleurs de la compagnie téléphonique et du télégraphe, les facteurs et enfin, tous ceux qui, par les caractéristiques de leur profession ou organisation, sont présents au niveau national, en soulignant l’importance des communications dans une insurrection révolutionnaire. Une attention toute spéciale était donnée au travail d’infiltration et de propagande pour gagner des sympathisants dans les casernes.

Les comités de défense avaient deux fonctions essentielles : les armes et l’intendance, dans le sens le plus large.

Les Comités de Défense pouvaient être considérés comme la continuité, la réorganisation et l’extension des groupes d’action et d’auto-défense armée des années du pistolérisme (1917-1923).

 

  1. Comment est-on passé des groupes d’action aux comités de défense ?

 

Les groupes anarchistes Indomables (indomptables), Nervio (Nerf), Nosotros (Nous), Tierra libre (Terre libre) et Germen (Germe), ont fondé à Barcelone le Comité Local de Préparation Révolutionnaire en janvier 1935 à la réunion plénière de la Fédération des Groupes Anarchistes de Barcelone.

Dans un contexte historique vraiment effrayant, la montée du fascisme en Italie, du nazisme en Allemagne, du stalinisme dans la soi-disant Union Soviétique, de la dépression économique avec un chômage massif et permanent aux États-Unis et en Europe, le rapport élaboré à cette réunion plénière présentait l’espoir du prolétariat révolutionnaire.

Ce rapport disait : «Face à la faillite universelle des idées, des partis, des systèmes, il ne reste que le prolétariat révolutionnaire avec son programme de réorganisation des bases du travail, de la réalité économique et sociale et de la solidarité ».

Ce rapport critiquait la vieille tactique de la gymnastique révolutionnaire (le fait de s’entraîner à la pratique insurrectionnelle) et les insurrections improvisées de janvier et de décembre 1933 de cette façon :

« La révolution sociale ne peut être interprétée comme un coup audacieux, dans le style des coups d’État du jacobinisme, elle sera la conséquence et le résultat du dénouement d’une guerre civile inévitable et dont on ne peut prévoir la durée ».

18 mois avant le 19 juillet, la préparation révolutionnaire en vue d’une longue guerre civile devait faire face à de nouveaux défis, impensables pour la vieille tactique des groupes de choc. Le rapport disait :

« Comme il est impossible de disposer à l’avance des stocks d’armes nécessaires à une lutte soutenue, il faut que le Comité de Préparation étudie la façon de transformer, dans certaines zones stratégiques, les industries […] en industries pouvant fournir du matériel de combat pour la révolution ».

Là est l’origine de la Commission des industries de guerre, constituée le 7 août 1936 et qui a constitué, du néant le plus absolu, une puissante industrie de guerre grâce aux efforts des travailleurs coordonnés par les militants de la CNT Eugenio Vallejo, travailleur de la métallurgie, Manuel Martí, du syndicat du secteur chimique et Mariano Martín, même si plus tard ce sont des politiciens bourgeois comme Josep Tarradellas qui s’en sont appropriés le succès.

Des groupes d’action et de choc d’avant 1934, pratiquant la gymnastique révolutionnaire, on était passé à la formation de comités d’information et de combat, considérés comme les cellules de base d’une armée révolutionnaire capable de vaincre l’armée et de mener une guerre civile.

 

  1. Les anarchistes pouvaient-ils prendre le pouvoir ?

 

Au cours des six premiers mois de 1936, le groupe Nosotros s’est affronté aux autres groupes de la FAI en Catalogne dans des débats très durs sur deux conceptions fondamentales, à un moment où l’on savait pertinemment que les militaires se préparaient à un coup d’État sanglant. Ces deux concepts étaient « la prise du pouvoir » et « l’armée révolutionnaire ». Le pragmatisme du groupe Nosotros, plus préoccupé par les techniques insurrectionnelles que par les tabous, se heurtait de plein front aux préjugés idéologiques des autres groupes de la FAI, c’est-à-dire qu’il se heurtait au refus de ce que ces groupes qualifiaient de « dictature anarchiste » et il se heurtait à leur profond antimilitarisme, eux qui subordonnaient tout à la spontanéité créative des travailleurs.

Ce net rejet des « pratiques anarcho-bolcheviques » du groupe Nosotros s’est largement reflété dans la revue Más Lejos (Plus Loin) qui publia les réponses à une enquête qu’elle avait réalisée dans son premier numéro, en avril 1936, et où les lecteurs devaient répondre à deux questions sur l’acceptation ou le refus de l’abstentionnisme électoral et à une troisième question sur la prise du pouvoir ainsi formulée : « Les anarchistes peuvent-ils, suivant les circonstances, et en faisant fi du moindre scrupule, se disposer à la prise du pouvoir, de n’importe quelle façon, afin d’accélérer le rythme de sa marche vers la réalisation de l’Anarchie ? »

Pratiquement tout le monde a répondu négativement. Mais aucune réponse ne proposait d’alternative pratique à ce refus généralisé de la prise du pouvoir. Théorie et pratique anarchistes semblaient en plein divorce, à la veille du coup d’État militaire.

À la réunion plénière des Groupes Anarchistes de Barcelone de juin 1936, García Oliver défendit que l’organisation des groupes de défense, coordonnés en comités de défense de quartier, à Barcelone, était le modèle à suivre, en l’étendant à l’ensemble du territoire espagnol, et en coordonnant cette structure au niveau régional et national, pour constituer une armée révolutionnaire du prolétariat. Cette armée devait être complétée par la création d’unités de guérillas de cent hommes. De nombreux militants se sont opposés aux conceptions de García Oliver, bien plus enclins à la spontanéité des travailleurs qu’à l’organisation révolutionnaire disciplinée. Les convictions antimilitaristes de nombreux groupes d’affinité entraînèrent un refus quasi unanime des thèses du groupe Nosotros, et particulièrement de celles de García Oliver. Lire la suite

À propos de l’auteur de “Tentative de bilan du Comité de lutte Renault”

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e reproduis à part la note concernant Nicolas Boulte, auteur de la Tentative de bilan du Comité de lutte Renault, cité dans Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation (republié sur ce blog).

 

D’abord catho de gauche, comme beaucoup de militants maoïstes, Nicolas Boulte adopte un pseudo biblique : Baruch Zorobabel. Baruch, accessoirement le prénom de Spinoza, est un scribe proche de Jérémie, qui lui dicte ses prophéties. Zorobabel est le prince de Juda qui ramène les Juifs de Babylone à Jérusalem et entreprend la reconstruction du Temple avec Josué. Ces références ne lui vaudront aucune mansuétude de la part du petit chef de la Gauche prolétarienne (GP, groupe d’inspiration maoïste) Benny Lévy (décédé en octobre 2003), qui, à rebours de Boulte, a pris un pseudo catholique : Pierre Victor.

Leader de l’association des étudiants de l’Institut catholique, Boulte est, en 1965, président de la Jeunesse universitaire chrétienne (JUC), scission de la JEC (Jeunesse étudiante chrétienne). Il sera, en 1968, secrétaire du Comité Vietnam national. Il collabore au Nouvel Observateur.

Établi chez Renault en tant que militant de la GP, il est licencié après l’assassinat de Pierre Overney par un vigile de l’usine, le 25 février 1972.

Déjà critique à l’égard de la GP, il fait part, en interne, de ses virulentes critiques à l’égard des dirigeants, qu’il accuse surtout d’avoir adopté une stratégie de la tension, faute de pouvoir élaborer une véritable stratégie politique.

« Il est convoqué devant une sort de tribunal où, une nuit entière, on cherche à lui extorquer une autocritique. Il n’a pas le droit de prendre des notes pour répondre à se accusateurs. Insultes et injures pleuvent. Il résiste. On le menace, s’il rend public son bilan de le “barraminer, c’est-à-dire de le ramener dans le droit chemin manu militari [1]. »

Boulte ne cède pas et rédige, d’abord comme document interne, sa Tentative de bilan. Selon Rémi Hess — alors militant du groupe Vive la révolution —, Boulte est « tabassé dans une cave par un commando mao[2] ». Il tente de se suicider ; il est découvert à temps et réanimé. Il se tuera pour de bon trois ans plus tard, en mai 1975, après avoir envoyé au Monde sa notice nécrologique :

« On nous prie d’annoncer que Nicolas Boulte s’est donné la mort volontairement, lucidement. “À ce dont l’esprit se contente, on mesure l’étendue de sa perte” (Hegel). »

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[1] Hamon Hervé, Rotman Patrick, Génération. 2. Les Années de poudre, Seuil, 1988, p. 421. «Barramine», frapper à l’aide d’une barre de fer, dite barre à mine.

[2] Hess Rémi, « Le Maoïsme, l’analyse et les analyseurs », L’Homme et la société, n° 29-30, juillet-décembre 1973, pp. 35-44.

“Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation” — vol. 1 & 2 (1972-1974)

 

Ce texte de 1972 a connu de nombreuses rééditions. La version (de la première brochure) qui circule sur Internet, recopiée de site en site, est malheureusement entachée de menues erreurs et, plus gravement, de lacunes. J’ai pris pour modèle un exemplaire de la version originale (merci à Frédéric du Centre international de recherches sur l’anarchisme de Lausanne pour son aide rapide et efficace).

Sa lecture ne se conçoit pas sans celle de la suite, ici publiée (à la suite !), brochure quasi inconnue, publiée deux ans plus tard, qui en explique la genèse.

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L’ensemble a été republié en février 2010 (Parrhèsia/Éditions du Sandre). L’une des annexes, concernant l’auteur d’un autre texte critique du militantisme gauchiste, est publiée ici-même, à part.

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

Publié en 1972, Le Militantisme, stade suprême de l’aliénation est sans doute le texte de critique du militantisme gauchiste (même s’il s’attaque à tous) le plus célèbre et le plus reproduit. Du moins dans sa première version. La suite, publiée sous le même titre deux ans plus tard, est beaucoup moins connue. Elle présente pourtant l’avantage d’expliquer le lieu et les circonstances dans lesquelles la première a été rédigée et diffusée, et le succès qu’elle a rencontrée. Elle permet également de couper court aux spéculations à postériori sur le caractère canulardesque de la signature OJTR (Organisation des jeunes travailleurs révolutionnaires) ou les réécritures postérieures des textes. On trouvera dans les pages suivantes le texte intégral de ces deux brochures.

Matériellement, la première brochure est de 24 pages, au format 21 x 14,7 cm. Elle comporte de nombreuses illustrations : un dessin de Barbe représentant une jeune religieuse aux yeux fermés (p. 4) ; un portrait en pied de Mao assorti de cette légende : « Cette peinture représente le jeune Mao sur la route de Anyuan. Une de ses innombrables reproductions s’égara au Vatican et fut accroché pour un temps dans une salle d’attente pontificale par un ecclésiastique de bonne foi qui l’avait prise pour une gravure missionnaire » (Simon Leys, Les Habits neufs du président Mao) (p. 5) ; un placard publicitaire pour le livre Militer d’Eugène Descamps, secrétaire général de la CFDT, auquel une bulle fait dire : «…et un peu d’autogestion pour faire bander nos jeunes militants. » (p. 9) ; un dessin de Pichard représentant des monstres capturant deux belles jeunes femmes dénudées. « RÉCUPÉRATION : des militants effectuent leur sale besogne ! », dit la légende (p. 10) ; un autre dessin de Pichard détourné, deux jeunes sirènes enchaînées prononcent des phrases empruntées à Raoul Vaneigem : « Ceux qui parlent de révolution sans se référer explicitement à la vie quotidienne […] ceux-là ont dans la bouche un cadavre » (p. 12) ; une rencontre au sommet entre Trotski et Mao (dessin détourné de Hugo Pratt ?), le premier disant « Quel con ce Krivine ! », tandis que le second répond : « Je ne vous le fais pas dire » (p. 15) ; un dessin de Pichard représentant un vieillard barbu, avec la légende : « Karl Marx nous déclare : ». La bulle : « Quand je pense qu’ils cherchent à mêler mon nom à toutes leurs salades, ça me donne envie de dégueuler » (p. 19) ; publicité chinoise pour des savonnettes, cf. infra (p. 21) ; un dessin de Pichard représentant un soldat goguenard portant une fleur dessinée sur son casque : « Un militant devant moi[,] qu’est-ce que je fais ? » (p. 23).

La seconde brochure se présente dans un format 15 x 21 cm, 14 pages mal imprimées, en très petits caractères, sur des bandes de papier pour ordinateur de l’époque, la rangée de trous étant en haut de page. La couverture sur un autre papier, sans trous et de couleur saumon, porte en première le titre, en deuxième et troisième le début et la fin du texte ; la quatrième de couverture porte un dessin de Cardon (dont la signature n’apparaît pas) représentant un homme assis qui repeint la chaîne qui relie ses chevilles, un pinceau dans une main, un pot de peinture dans l’autre. Aucune mention légale. La première brochure était vendue 2 F, et la seconde 3 F.

Le titre du texte est un pastiche de celui de Lénine — « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme » (1917) —, ce qui explique la présence d’un portrait du grand homme, au pochoir, en haut à gauche de la première de couverture (1972), emprunté aux brochures édité à l’époque en français par le régime de Pékin. En plus du titre et de la mention de l’OJTR, la couverture porte la formule suivante : « Le révolutionnaire est au militant ce que le loup est à l’agneau ».

Dans la notice de présentation de la réédition de Lordstown 1972, autre brochure signée par L’OJTR (quoique postérieure à sa dissolution), Dominique Blanc explique que certains membres de l’OJTR, dont lui-même, participeront à la création du groupe et de la revue La Guerre sociale[1].

D’un intérêt historique, le texte documente le rejet polémique, largement inspiré par le situationnisme, d’un militantisme imprégné des valeurs religieuses de sacrifice et de charité, que l’on rencontrait — et rencontre — aussi bien dans les groupes marxistes-léninistes que libertaires. Si cette critique demeure d’actualité, par exemple au regard de l’activisme « humanitaire » en soutien aux étrangers sans-papiers, elle gagnerait à être confrontée aux formes d’action collective qui rejettent l’héritage chrétien et les modes d’organisation militaires et hiérarchiques, qu’il s’agisse du répertoire des actions pratiquées[2] ou de la forme du regroupement même. Je pense ici aux « assemblées » qui se sont réunies à l’université de Jussieu[3] pendant le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-1998 ou à Montreuil, après les émeutes de banlieue en 2005.

Celles et ceux qui refusent d’accepter comme une fatalité l’exploitation capitaliste, pourront, en se servant de leur propres expériences, alimenter un travail d’élaboration critique qui dépasse l’ambition de cette rapide présentation. À défaut, ce texte pourrait aussi bien servir — cela n’a pas manqué de se produire depuis quarante ans ! — à justifier un immobilisme aigri et méprisant. Lequel est le stade suprême de la soumission.

Claude Guillon

 

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LE MILITANTISME, STADE SUPRÊME DE L’ALIÉNATION

Vol. I (1972)

 

Le révolutionnaire est au militant ce que le loup est à l’agneau

 

Organisation des Jeunes Travailleurs Révolutionnaires

À la suite du mouvement des occupations de mai [19]68 on a vu se développer à la gauche du Parti Communiste et de la CGT un ensemble de petites organisations qui se réclament du trotskisme, du maoïsme et de l’anarchisme. Malgré le faible pourcentage de travailleurs qui ont rejoint leurs rangs, elles prétendent disputer aux organisations traditionnelles le contrôle de la classe ouvrière dont elles se proclament l’avant-garde.

Le ridicule de leurs prétentions peut faire rire, mais en rire ne suffit pas. Il faut aller plus loin, comprendre pourquoi le monde moderne produit ces bureaucraties extrémistes, et déchirer le voile de leurs idéologies pour découvrir leur rôle historique véritable. Les révolutionnaires doivent se démarquer le plus possible des organisations gauchistes et montrer que loin de menacer l’ordre du vieux monde l’action de ces groupes ne peut entraîner au mieux que son reconditionnement. Commencer à les critiquer, c’est préparer le terrain au mouvement révolutionnaire qui devra les liquider sous peine d’être liquidé par eux.

La première tentation qui vient à l’esprit est de s’attaquer à leurs idéologies, d’en montrer l’archaïsme ou l’exotisme (de Lénine à Mao) et de mettre en lumière le mépris des masses qui se cache sous leur démagogie. Mais cela deviendrait vite fastidieux si l’on considère qu’il existe une multitude d’organisations et de tendances et qu’elles tiennent toutes à bien affirmer leur petite originalité idéologique. D’autre part cela revient à se placer sur leur terrain. Plus qu’à leurs idées il convient de s’en prendre à l’activité qu’ils déploient au « service de leurs idées » : le MILITANTISME.

Si nous nous en prenons globalement au militantisme ce n’est pas parce que nous nions les différences qui existent entre l’activité des diverses organisations. Mais nous pensons que malgré et même justement à cause de leur importante ces différences ne peuvent bien s’expliquer que si on prend le militantisme à la racine. Les diverses façons de militer né sont que des réponses divergentes à une même contradiction fondamentale dont aucune ne détient la solution.

En prenant parti de fonder notre critique sur l’activité du militant nous ne sous-estimons pas l’importance du rôle des idées dans le militantisme. Simplement à partir du moment où ces idées sont mises en avant sans êtres reliées à l’activité il importe de savoir ce qu’elles cachent. Nous montrerons le hiatus qu’il y a entre les deux, nous relierons les idées à l’activité et dévoilerons l’impact de l’activité sur les idées : chercher derrière le mensonge la réalité du menteur pour comprendre la réalité du mensonge.

Si la critique et la condamnation du militantisme est une tâche indispensable pour la théorie révolutionnaire, elle ne peut être faite que du «point de vue» de la révolution. Les idéologues bourgeois peuvent traiter les militants de voyous dangereux, d’idéalistes manipulés, leur conseiller d’occuper leur temps à travailler ou à le passer au Club Méditerranée ; ils ne peuvent pas s’attaquer au militantisme en profondeur car cela revient à mettre en lumière la misère de toutes activités que permet la société moderne. Nous ne cachons pas notre parti pris, notre critique ne sera pas « objective et valable de tous les points de vue ».

Cette critique du militantisme est inséparable de la construction des organisations révolutionnaires, non seulement parce que les organisations de militants devront être combattues sans relâche, mais aussi parce que la lutte contre la tendance au militantisme devra être menée au sein même des organisations, révolutionnaires. Cela sans doute parce que ces organisations, tout au moins au départ, risquent d’être composées pour une part non négligeable d’anciens militants « repentis », mais aussi parce que le militantisme se base sur l’aliénation de chacun d’entre nous. L’aliénation ne s’élimine pas d’un coup de baguette magique et le militantisme est le piège particulier que le vieux monde tend aux révolutionnaires.

Ce que nous disons des militants est dur et sans appel. Nous ne sommes prêts effectivement à aucun compromis avec eux, ce ne sont pas des révolutionnaires qui se trompent ou des semi révolutionnaires, mais des gens qui restent en deçà de la révolution. Mais cela ne veut nullement dire que 1° nous nous mettons en dehors de cette critique, si nous tenons à être clairs et nets, c’est d’abord à l’égard de nous-mêmes, et que 2° nous condamnons le militant en tant qu’individu et faisons de cette condamnation une affaire morale. Il ne s’agit pas de retomber dans la séparation des bons et des méchants. Nous ne sous estimons pas la tentation du : « plus je gueule contre les militants, plus je prouve que je n’en suis pas et plus je me mets à l’abri de la critique ! »

 

LE MASOCHISME

Faisons l’effort de surmonter l’ennui que secrète naturellement les militants. Ne nous contentons pas de déchiffrer la phraséologie de leurs tracts et de leurs discours. Interrogeons-les sur les raisons qui les ont poussés, eux, personnellement, à militer. Il y n’a pas de question qui puisse embarrasser plus un militant. Au pire ils vont partir dans des baratins interminables sur l’horreur du capitalisme, la misère des enfants du tiers monde, les bombes à fragmentation, la hausse des prix, la répression… Au mieux ils vont expliquer que ayant pris conscience — ils tiennent beaucoup à cette fameuse « prise de conscience » — de la véritable nature du capitalisme ils ont décidé de lutter pour un monde meilleur, pour le socialisme (le vrai pas l’autre). Enthousiasmés par ces perspectives exaltantes ils n’ont pu résister au désir de se jeter sur la manivelle de la ronéo la plus proche. Essayons d’approfondir la question et portons nos regards non plus sur ce qu’ils disent mais sur ce qu’ils vivent.

Il y a une énorme contradiction entre ce qu’ils prétendent désirer et la misère et l’inefficacité de ce qu’ils font. L’effort auquel ils s’astreignent et la dose d’ennui qu’ils sont capables de supporter ne peuvent laisser aucun doute : ces gens là sont d’abord des masochistes. Non seulement au vu de leur activité on ne peut croire qu’ils puissent désirer sincèrement une vie meilleure, mais encore leur masochisme ne manifeste aucune originalité. Si certains pervers mettent en œuvre une imagination qui ignore la pauvreté des règles du vieux monde, ce n’est pas le cas des militants ! Ils acceptent au sein de leur organisation la hiérarchie et les petits chefs dont ils prétendent vouloir débarrasser la société, et l’énergie qu’ils dépensent se moule spontanément dans la forme du travail. Car le militant fait partie de cette sorte de gens à qui 8 ou 9 heures d’abrutissement quotidien ne suffisent pas.

Lorsque les militants tentent de se justifier ils n’arrivent qu’à étaler leur manque d’imagination. Ils ne peuvent concevoir autre chose, une autre forme d’activité que ce qui existe actuellement. Pour eux, la division entre le sérieux et l’amusant, les moyens et les buts n’est pas liée a une époque déterminée. Ces catégories sont éternelles et indépassables : on ne pourra être heureux plus tard que si on se sacrifie maintenant. Le sacrifice sans récompense de millions de militants ouvriers, des générations de l’époque stalinienne ne fait rien bouger dans leurs petites têtes. Ils ne voient pas que les moyens déterminent les fins et qu’en acceptant de se sacrifier aujourd’hui ils préparent les sacrifices de demain.

On ne peut qu’être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. Ces ressemblances s’étendent au domaine des rites et des cérémonies : prêches sur le chômage, processions pour le Vietnam, références aux textes sacrés du marxisme-léninisme, culte des emblèmes (drapeaux rouges). Les églises politiques n’ont-elles pas aussi leurs prophètes, leurs grands prêtres, leurs convertis, leurs hérésies, leurs schismes, leurs pratiquants-militants et leurs non-pratiquants-sympathisants ! Mais le militantisme révolutionnaire n’est qu’une parodie de la religion. La richesse, la démence, la démesure des projets religieux lui échappent ; il aspire au sérieux, il veut être raisonnable, il croit pouvoir gagner en échange un paradis ici-bas. Cela ne lui est même pas donné. Jésus Christ ressuscite et monte au ciel[,] Lénine pourrit sur la Place Rouge.

Si le militant peut être assimilé au croyant en ce qui concerne la candeur de ses illusions il convient de le considérer tout autrement en ce qui concerne son attitude réelle. Le sacrifice de la carmélite qui s’emprisonne pour prier pour le salut des âmes a des répercussions très limitées sur la réalité sociale. Il en va tout autrement pour le militant. Son sacrifice risque d’avoir des conséquences fâcheuses pour l’ensemble de la société.

 

LE DÉSIR DE LA PROMOTION

Le militant parle beaucoup des masses. Son action est centrée sur elles. Ils s’agit de les convaincre, de leur faire « prendre conscience ». Et pourtant le militant est séparé des masses et de leurs possibilités de révolte. Et cela parce qu’il est SÉPARÉ DE SES PROPRES DÉSIRS.

Le militant ressent l’absurdité de l’existence que l’on nous impose. En « décidant » de militer, il tente d’apporter une solution à l’écart qui existe entre ses désirs et ce qu’il a réellement la possibilité de vivre. C’est une réaction contre sa prolétarisation, contre la misère de sa vie. Mais il s’engage dans une voie sans issue.

Bien qu’insatisfait, le militant reste incapable de reconnaître et d’affronter ses désirs. IL EN A HONTE. Cela l’entraîne à remplacer la promotion de ses désirs par le désir de sa promotion. Mais les sentiments de culpabilité qu’il entretient sont tels qu’il ne peut envisager une promotion hiérarchique dans le cadre du système, ou plutôt il est prêt à lutter pour une bonne place si il gagne en même temps la garantie que ce n’est pas pour son propre compte. Son militantisme lui permet de s’élever, de se mettre sur un piédestal, sans que cette promotion apparaisse aux autres et à lui-même pour ce qu’elle est. (Après tout, le pape n’est lui aussi que le serviteur des serviteurs de Dieu !)

Se mettre au service de ses désirs ne revient nullement à se réfugier dans sa coquille et n’a rien à voir avec l’individualisme petit bourgeois. Tout au contraire cela ne peut passer que par la destruction de la carapace d’égoïsme dans laquelle nous enferme la société bourgeoise et le développement d’une véritable solidarité de classe. Le militant qui prétend se mettre au service du prolétariat (« Les ouvriers sont nos maîtres » Geismar[4]) ne fait que se mettre au service de l’idée qu’il a des intérêts du prolétariat. Ainsi par un paradoxe qui n’est qu’apparent, en se mettant véritablement au service de soi-même on en revient à aider véritablement les autres et cela sur une base de classe, et en se mettent au service des autres on en vient à protéger une position hiérarchique personnelle.

Militer, ce n’est pas s’accrocher à la transformation de sa vie quotidienne, ce n’est pas se révolter directement contre ce qui opprime, c’est au contraire fuir ce terrain. Or ce terrain est le seul qui soit révolutionnaire pourvu que l’on sache que notre vie de tous les jours est colonisée par le capital et régie par les lois de la production marchande. En se politisant, le militant est à la recherche d’un rôle qui le mette au-dessus des masses. Que ce « au-dessus » prenne des allures « d’avant-gardisme » ou d’« éducationnisme » ne change rien à l’affaire. Il n’est déjà plus le prolétaire qui n’a rien d’autre à perdre que ses illusions ; il a un rôle à défendre. En période de révolution, quand tous les rôles craquent sous la poussée du désir de vivre sans entrave, le rôle de « révolutionnaire conscient » est celui qui survit le mieux.

En militant, il donne du poids à son existence, sa vie retrouve un sens. Mais ce sens, il ne le trouve pas en lui-même dans la réalité de sa subjectivité, mais dans la soumission à des nécessités extérieures. De même que dans le travail il est soumis à un but et à des règles qui lui échappent, il obéit en militant aux « nécessités de l’histoire ».

Évidemment, on ne peut pas mettre tous les militants sur le même plan. Tous ne sont pas atteints aussi gravement. On trouve parmi eux quelques naïfs qui, ne sachant comment utiliser leurs loisirs, poussés par la solitude et trompés par la phraséologie révolutionnaire se sont égarés ; ils saisiront le premier prétexte venu pour s’en aller. L’achat de la télévision, la rencontre de l’âme sœur, la nécessité de faire des heures supplémentaires pour payer la voiture déciment les rangs de l’armée des militants !

Les raisons qui poussent à militer ne datent pas d’aujourd’hui. En gros elles sont les mêmes pour les militants syndicalistes, catholiques et révolutionnaires. La réapparition d’un militantisme révolutionnaire de masse est liée à la crise actuelle des sociétés marchandes et au retour de la vieille taupe révolutionnaire. La possibilité d’une révolution sociale apparaît suffisamment sérieuse pour que les militants misent sur elle. Le tout est renforcé par l’écroulement des religions.

Le capitalisme n’a plus besoin des systèmes de compensation religieux. Parvenu à maturité, il n’a pas à offrir un supplément de bonheur dans l’au-delà mais tout le bonheur ici-bas, dans la consommation de ses marchandises matérielles, culturelles et spirituelles (l’angoisse métaphysique fait vendre !). Dépassés par l’histoire, les religions et leurs fidèles n’ont plus qu’à passer à l’action sociale ou au… maoïsme.

Le militantisme gauchiste touche essentiellement des catégories sociales en voie de prolétarisation accélérée (lycéens, étudiants, enseignants, personnels socio-éducatifs….) qui n’ont pas la possibilité de lutter concrètement pour des avantages à court terme et pour lesquels devenir véritablement révolutionnaire suppose une remise en question personnelle très profonde. L’ouvrier est beaucoup moins complice de son rôle social que l’étudiant ou l’éducateur. Militer est pour ces derniers une solution de compromis qui leur permet d’épauler leur rôle sociale vacillant. Ils retrouvent dans le militantisme un importance personnelle que la dégradation de leur position sociale leur refusait. Se dire révolutionnaire, s’occuper de la transformation de l’ensemble de la société, permet de faire l’économie de la transformation de sa propre condition et de ses illusions personnelles. Lire la suite

Céline, Dieudonné, Faurisson : toujours les maux pour rire (2009)

Notes antiémétiques

 

Gueule rouge

[Aucune perte d’actualité, ou de pertinence, hélas ! pour ce texte, plus de cinq ans après sa publication, et à l’heure où Dieudonné et Soral annonçent la création d’un (autre) parti politique.]

Des extraits de ce texte ont été publiés dans le n° 19 (été 2009) du fanzine de contre-culture, antifasciste et libertaire Barricata.

 

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En organisant et en dirigeant une liste dite « antisioniste » aux élections européennes de 2009, le fantaisiste Dieudonné s’est situé délibérément sur le terrain de l’action politique d’où il feignait d’être absent, tout en affichant ses relations avec des militants d’extrême droite, soi-disant par intérêt médiatique ou goût de la provocation.

On aborde ici son discours, sketchs ou déclarations politiques, comme un mode d’intervention politique unifié, ainsi que celui des amis politiques qu’il a choisis.

Les citations que l’on trouvera reproduites sont, sauf exceptions signalées, tirées des extraits de spectacles, d’entretiens ou de conférences de presse librement consultables sur Internet (sur Dailymotion pour les sketchs).

Je précise qu’il ne m’intéresse pas de décider, dans les notes qui suivent ou dans la vie courante, qui est ou n’est pas antisémite, comme s’il s’agissait d’une essence particulière d’humains à détecter (on chercherait alors l’antisémite, comme celui-ci cherche « le juif »). Il me paraît instructif en revanche de repérer chez tel ou tel les éléments d’un discours antisémite, ses tenants et ses conséquences. J’utilise, en contrepoint des propos contemporains, quelques citations des « pamphlets » de Céline, remarquable écrivain et d’ailleurs antisémite militant, baignant dans l’aigreur misanthrope comme le cornichon dans son vinaigre.

 

Perversité

 

En faisant applaudir Robert Faurisson sur la scène du Zénith, le 26 décembre 2008 (nous y reviendrons), Dieudonné a attiré l’attention des médias et suscité de nombreux commentaires. On a moins remarqué l’enregistrement d’une vidéo mettant en scène Dieudonné et le même Faurisson, dont j’ignore si elle est antérieure ou postérieure au 26 décembre.

Au Zénith, Faurisson était invité sur scène ès qualités, si l’on peut dire ; dans la vidéo consultable sur le Net, il apparaît comme acteur d’un sketch, dans lequel il donne la réplique à Dieudonné. M. Faurisson a donc entamé une carrière inattendue de comique.

On peut étendre ici à divers catégories de personnes la remarque que faisait, dans un film célèbre, Bernard Blier, à propos des cons : « Ils osent tout… c’est même à ça qu’on les reconnaît ! »

Dans le sketch, il « joue » un juif (il porte une kippa) traqueur de nazis, Maître Simon Krokfield (entre Simon Wiesenthal et Maître Klarsfeld). Ce juif de comédie est président — ici l’on est supposé rire — de « l’association des beaux-frères et belles-sœurs de déportés » (au lieu de « fils et filles »). Dans le répertoire comique français, toutes les phrases qui commencent par « Mon beau-frère…» annoncent une charge ironique. La formule de Dieudonné veut s’inscrire dans ce répertoire (imaginons : « Mon beau-frère, il est déporté… [rires] »). Elle sous-entend que les gens qui se prévalent d’une filiation avec les déporté(e)s en jouent comme d’une recommandation, un piston, quand au fond ils n’ont qu’une relation d’alliance avec eux. On voit que tout le monde n’a pas le souci de ne pas séparer les enfants de leurs parents.

Ajoutons que Faurisson/Krokfield plaisante sur les « nègres ». Il s’agit probablement d’une « réplique » à un extrait d’émission télévisée où un intervenant critique Dieudonné, et prononce à son propos un mot, qui peut être « nègre », mais qui, dans les mauvaises conditions d’enregistrement et d’écoute, peut aussi bien être le début de nég/ationniste. Qu’importe d’ailleurs. Le fait qu’un individu particulier, à le supposer de confession ou d’origine juive, traite quelqu’un de « nègre » à raison de la couleur de sa peau, ne justifie nullement d’incarner un « juif » abstrait en raciste antinoir.

Faurisson « joue » donc, pour le ridiculiser, le rôle d’un juif, non pas « survivant », mais presque « au contraire » vivant puisqu’il n’a pas pu être victime d’un génocide qui n’a pas eu lieu. Faurisson, qui nie que les juifs aient jamais été victimes d’un génocide organisé par les nazis, crée, par la magie d’un petit théâtre, un juif supplémentaire. Du coup, il « prouve » que le génocide n’a pas eu lieu, puisque lui Fau/juif/risson est bien en vie et parle, de manière censément ridicule. Des néo-nazis ont pareillement dit de Simone Veil, par exemple, qu’elle prouve, par son existence même, l’inexistence du génocide.

On entendait, pendant l’Occupation, sur Radio Paris, les bonimenteurs de la collaboration contrefaire un « accent yiddish » pour parler des juifs et de leurs « bedis » commerces. Imaginons maintenant Rudolph Hess, improvisant une scénette au procès de Nuremberg, napperon sur le crâne, accent d’Europe de l’Est, « témoignant » que les juifs n’ont pas été exterminés puisque lui est vivant…

Nous ne sommes nullement, comme le prétend Dieudonné, dès qu’il est renvoyé dans les cordes, et comme le croient de trop nombreux crétins, dans le registre de la dérision ou de la provocation, mais dans celui de la perversité, ce qui n’est pas une catégorie morale mais clinique.

Historiquement, Faurisson « jouant » au juif, pire encore, jouant « le » juif — menteur, raciste, prétentieux —, c’est la revanche des antisémites contre « le juif Chaplin[1] » ridiculisant Hitler, et à propos duquel Céline écrivait, dans Bagatelles pour un massacre : « Charlie Chaplin travaille aussi, magnifiquement, pour la cause, c’est un grand pionnier de l’Impérialisme juif » (1943 p. 43).

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« Ils » sont partout !

Considérons maintenant les propos de M. Yaya Gouasmi, dirigeant d’un « parti anti-sioniste », membre de la liste « antisioniste » de Dieudonné aux européennes, lors de la présentation de celle-ci. Il est assis à la droite de Dieudonné, parle en sa présence, sans être à aucun moment repris ou démenti par lui.

[Il faut un ] « front uni contre le sionisme, qui gangrène notre société ; il gère les médias, l’éducation de nos enfants, notre gouvernement […] tout ça pour l’entité sioniste israélienne. »

Le sionisme gère l’Éducation nationale ? ! À strictement parler vide de sens, cette affirmation évoque immédiatement le délire antisémite : ils (les juifs) sont partout, ils veulent devenir les maîtres du monde, d’ailleurs c’est déjà fait ! Dans leur concision, les propos de M. Gouasmi confirment — hélas ! — l’hypothèse selon laquelle « sionisme » est le vocable sous lequel les antisémites modernes (c’est-à-dire postérieurs à la création de l’État d’Israël) stigmatisent « les juifs », sans rapport objectif avec le sionisme en tant que mouvement d’opinion historiquement daté[2].

Relisons un passage des Beaux Draps de Céline (1941, p. 44) :

« Plus de juifs que jamais dans les rues, plus de juifs que jamais dans la presse, plus de juifs que jamais au Barreau, plus de juifs que jamais en Sorbonne, plus de juifs que jamais en Médecine, plus de juifs que jamais au Théâtre, à l’Opéra, au Français, dans l’industrie, dans les Banques. Paris, la France plus que jamais livrées aux maçons et aux juifs plus insolents que jamais. »

La presse, la Sorbonne… ils sont partout. Mais il est logique, et commode pénalement, que les juifs soient, postérieurement à 1948, incarnés dans l’État d’Israël, d’autant que ses dirigeants affichent parfois eux-mêmes cette prétention exorbitante.

De Céline à Gouasmi, la verve en moins, le discours et la plainte sont les mêmes et visent la même population.

Demeurons un instant avec M. Gouasmi. Il fait une déclaration ahurissante, dont je reconnais qu’elle a provoqué chez moi un rire nerveux. Comme quoi il y a peut-être bien un « effet Dieudonné » contagieux.

Passons sur le fait que le personnage se présente comme « héritier du général de Gaulle », ce qui lui sert à annoncer que la France est « occupée par le sionisme » et que eux, les « antisionistes » sont là pour l’en « libérer » (en 1943, Céline écrit, dans Bagatelles : « Nous sommes en plein fascisme juif » ). C’est un des nombreux exemples de retournement que les extrémistes de droite affectionnent : on nous traite de racistes, pas du tout, ce sont des racistes anti-Français ; on nous accuse de nier un génocide, pas du tout, c’est nous qui dénonçons celui des fœtus avortés, etc.

Non, M. Gouasmi fait mieux, réécrivant l’histoire de la seconde guerre mondiale. Négationniste ? Vous n’y êtes pas ! Au moins pas de la shoah, soigneusement citée : « Il y a eu la shoah ».

Mais voyons la suite : « Les juifs malheureux [il y avait eu la shoah] sont arrivés en France. La France les a accueillis… » Et, vous l’avez compris, ils en ont honteusement profité ! Relisez cette phrase. Elle vient aux lèvres d’un homme qui déclare paisiblement que « l’antisionisme n’a rien à voir avec l’antisémitisme ». Donc, cet antisioniste dépourvu jure-t-il de tout espèce d’antisémitisme imagine, sans penser à mal oserais-je dire, que « les juifs », certes malheureux, sont « arrivés » en France, laquelle, bonne poire, les a accueillis. On comprend qu’une histoire qui commence si mal ne peut que se terminer dans la mainmise général de l’entité sioniste sur une communauté nationale aussi naïve et gourdasse.

Que les Français de confession ou d’origine juive, ou pour être plus précis, ceux parmi les Français de confession ou d’origine juive qui avaient survécu au génocide, soient rentrés chez eux, voilà une idée qui dépasse l’entendement et la culture de M. Gouasmi. Il est probable qu’il n’a jamais entendu dire non plus que nombre de ceux-là on trouvé porte close chez eux, leur domicile étant occupé plus ou moins « légalement » par d’excellents français non juifs. « Accueillis », tu parles !

Un mot encore, emprunté à M. Gouasmi, qui se dit très préoccupé par le nombre des divorces. Savez-vous pourquoi ? « À chaque divorce, il y a un sioniste derrière. Nous le croyons. »

En langage courant, ce sont les propos d’un fou, auxquels personne n’accorderait beaucoup d’attention si tenus par un pilier de comptoir. Mais ils constituent, du point de vue même de celui qui les tient, et de Dieudonné qui les écoute, un programme d’affirmation politique.

Dans ses thèmes, dans sa structure, dans les mensonges historiques qu’il véhicule, ce délire recouvre exactement le délire antisémite. Seule différence notable, adoptée par précaution ou sincèrement « pensée », le mot antisioniste.

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Le fion et la quenelle : misère sexuelle de l’antisémitisme

Dans l’imaginaire antisémite, comme dans tous les imaginaires racistes (antinoir, antiarabe), le juif est fantasmé comme ayant une sexualité débridée. Ce qui est plus particulier, me semble-t-il, à l’antisémitisme c’est l’association avec la féminisation. Le juif est féminin, sous-entendu parce que pédéraste. Mais comme il est très sournois ! il est également sodomite (tandis que l’« arabe » est réputé sodomite sans que cela nuise à sa réputation virile, au contraire pourrait-on dire).

Consultons Louis-Ferdinand Céline :

« Toutes les gonzesses aux Abyssins ! La race plein les miches !… Elles ont le panier en compote ! elles peuvent plus s’asseoir tellement elles ont le fios enjuivant… Ah ! comme ils baisent fort… ces frères !… Ah ! comme ils sont brûlants ! vulcans !… C’est des vrais cœurs d’amants !… Braquemards faits hommes ! » (Bagatelles pour un massacre, e. o. 1937, Denoël, 1943 p. 228)

« Les Aryens […] s’ils se laissent trop nombreusement enculer par les négrites, les asiates, par les juifs ils disparaîtront ignoblement » (L’École des cadavres, 1938, p. 221).

Signalons à tout hasard à Dieudonné que l’antisémitisme fait, chez Céline (et ailleurs), très bon ménage avec le racisme antinoir : « Le nègre le vrai papa du juif, qu’a un membre encore bien plus gros, qu’est le seul qui s’impose en fin de compte, tout au bout des décadences. Y’a qu’à voir un peu nos mignonnes, comment qu’elles se tiennent, qu’elles passent déjà du youtre au nègre, mutines, coquines, averties d’ondes… » (Les Beaux Draps, 1941, p196).

Dans l’imaginaire de Dieudonné (il n’est pas le seul !), la sodomie n’est pas une pratique érotique mais un moyen de se soumettre l’autre et/ou de l’humilier, quel que soit son sexe. Le fantaisiste recours à un vocabulaire personnel, et à une gestuelle très classique, que son public reconnaît et salue par des rires complices. Enculer, c’est dans le vocabulaire de Dieudonné « glisser une quenelle » (le sketch avec Faurisson est parfois intitulé sur le Net Glissage de quenelle) ; quant au geste il consiste toujours à remonter la main gauche le long du bras droit, pour signifier la taille de la « quenelle » que, selon les cas, on a mis à l’autre ou que l’on s’est fait mettre par lui. Dans la suite, la mention [geste] désigne cette mimique.

La référence à l’enculage, subi ou imposé, est très fréquente, relativement aux extraits de sketchs que j’ai visionnés.

Dans le sketch où il évoque le parrainage de l’une de ses filles par Jean-Marie Le Pen, président du Front national, dans la paroisse de l’abbé intégriste Laguérie (à Bordeaux), Dieudonné fait dire à Le Pen : « Si on peut leur glisser une quenelle, je suis avec vous ».

Il commente sur scène : « T’as vu comment ils ont mordu, j’leur ai mis jusque là [geste]. »

Ailleurs, c’est l’adversaire qui a usé victorieusement de sa quenelle : « Julien Dray, lui, il nous l’a mis jusque là [geste]. » Le banquier « Madoff, lui aussi il en a glissé des quenelles [geste] ».

Autre pratique connue pour symboliser la soumission : lécher le cul. Elle peut se confondre avec l’idée de sodomie. Ainsi à propos de George W. Bush, dont le président de la République française Nicolas Sarkozy est supposé avoir léché le cul (il est soumis à lui) mais qu’il a peut-être enculé au passage (évocation confuse des rapports sodomitiques entre les États-Unis, Israël et « les juifs ») : « Bush est reparti avec le cul propre, avec Sarkozy dans le fion[3] ! »

Il arrive que le verbe enculer soit prononcé. Parlant de ses origines : « Je m’appelle Dieudonné, qu’est-ce que je peux faire de plus ? Me faire enculer par un curé ? » Et à propos des Pygmées : « [C’est le genre] j’tencule pour te dire bonjour ! »

De Christine Albanel, ministre de la Culture, il note que « ça rime avec quenelle ! »

À propos des européennes, enfin, il déclare qu’il espère « glisser une petite quenelle dans le fond du fion du sionisme » (Le Monde, 10-11 mai 2009 ; d’après Libération, il aurait précisé « ma petite quenelle »).

Le programme de la liste se résume donc officiellement à « enculer le sionisme ». Faut-il voir de la modestie dans la taille annoncée de la quenelle ? Sans doute pas ; d’ailleurs sur scène, le geste est démesuré. Mais le fion enjuivé (le fios enjuivant, dit Céline) est si large, déformé par les coïts sodomitiques que n’importe quelle verge/quenelle y flottera. (La déformation de l’anus du sodomite est un thème de plaisanterie obscène que l’on trouve déjà chez le latin Martial avant d’être une obsession des médecins au XIXe siècle.)

Renouant avec une longue tradition d’obscénité dans la littérature populaire et les farces, la mention récurrente de la sodomie comme domination atteste ici l’obsession paranoïaque, au sens clinique, de se faire avoir, d’être baisé, d’être abusé, trompé, — tous termes ayant un sens équivoque. Toutes les occasions historiques sont bonnes pour cela : défaite de 1940, 11 septembre 2001 et grippe porcine.

Lacan avait finement intitulé l’un de ses séminaires : « Les non-dupes errent ». On voit jusqu’où peut aller leur errance.

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Le syndicat des aigris

Le caractère hétéroclite de la liste « antisioniste » n’a pas manqué d’être souligné tant il est caricatural. C’est que ces gens n’ont pas d’idées propres, et par malheur ils méprisent aussi l’histoire (« Ah! le poids de l’histoire » ils en ricanent quand il s’agit du nazisme et de ses victimes, quitte à se barbouiller de patriotisme comme l’impayable stalino-facho-antisioniste Soral). Ils conçoivent le débat d’idées comme une compétition entre mâles dominants. Du coup leurs « engagements » peuvent subir des retournements complets, et à répétition ; ils n’en sont pas moins persuadés de suivre une route cohérente. Or, elle bifurque selon les rencontres, les affects et les échanges de phéromones. Dieudonné injurie Le Pen au milieu des années 1990, mais se rétracte après avoir « rencontré l’homme » (ah ! l’homme Goering… trop tard, hélas ! pour procéder à une réévaluation), et même s’excuse (sur Radio Courtoisie, radio catholique proche des intégristes). Soral se moque de Dieudonné, qui demande à le rencontrer, à la suite de quoi ils deviennent copains comme cochons… Tout ça sent très fort le vestiaire de stade et la chambrée : testostérone, amitié virile et estime pour l’adversaire.

Ces gens se déclarent « infréquentables » et se congratulent ! M. Faurisson se fait remettre sur la scène du Zénith le « prix de l’infréquentabilité et de l’insolence », rien moins ! Au fond, ils voudraient être à la fois proscrits, méprisés, ghettoisés… mais célèbres. Le fantaisiste se voit en Chaplin, l’écrivain rêve d’être Kafka, et le charlatan Sigmund Freud. Bref, les malheureux aimeraient tellement être juifs. Des victimes, autant dire des martyrs ! D’ailleurs, on les agresse physiquement, c’est un début ! Et rebelles avec ça, anticonformistes ! À côté d’eux, les Darien, Fénéon et Zo d’Axa, étaient des grenouilles de bénitier. Comment expliquer que le monde ne reconnaisse pas de pareils génies à leur juste valeur ?… C’est à ce problème existentiel que le complot sioniste, euphémisme moderne du complot juif ou judéo-maçonnique, sert de solution finale. Ces rêves déçus, ces ambitions rentrées, ces aigreurs d’estomac… Bon dieu mais c’est bien sûr ! Les juifs, les sionistes… Comment n’y avait-on pas pensé plus tôt ? En fait, on y pense depuis toujours (et c’est une preuve supplémentaire, pas ?). « Socialisme des imbéciles », selon la formule du social-démocrate August Bebel, l’antisémitisme, de forme ancienne ou post-mille neuf cent quarante-huitarde, est la providence des aigris et des déclassés, qui doivent s’expliquer à eux-mêmes et expliquer au monde comment il se fait qu’ils ont été mis au ban de tout et par tous, exceptés leurs semblables, aussi éloignés qu’ils en soient par ailleurs. Et c’est ainsi que des activistes pro-palestiniens fraternisent avec des racistes d’extrême droite et d’anciens staliniens avec des islamistes.

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De la « provocation » et de la « liberté d’expression » considérées comme alibis

Du latin provocatio, la provocation est un appel, lequel — dans l’acception moderne du terme — est lancé dans une forme délibérément choquante pour une partie ou pour la majorité d’une communauté (religieuse, nationale…). On peut aussi choquer pour le plaisir de choquer. Dans ce cas, la provocation n’« appelle » que la réaction émotionnelle immédiate qu’elle suscite, sans aucun message à transmettre.

Reposant sur le déclenchement d’émotions, par nature irrationnelles, la provocation est un mode de communication délicat à manier.

Dieudonné fait monter sur scène l’un de ses assistants, revêtu d’un pyjama et portant l’étoile jaune barré de la mention « Juif », lequel faux juif — c’est une curieuse manie chez ces gens de « fabriquer » des juifs quand ils estiment qu’il n’en subsiste que trop — crie « N’oubliez pas ! ». Ce sketch est censé, croit-on comprendre, tourner en ridicule l’actuelle manie mémorielle, au moins quand elle concerne la shoah (et non pas la traite des noirs, bien entendu ; à ce propos, on se bornera à dire qu’il n’en est jamais question, sans commenter les initiatives qui démentent l’affirmation). Dieudonné annonce l’assistant dans ces termes : « Jacky, dans son habit de lumière ». Associer la tenue du déporté à celle du torero, voilà ce que je ne peux comprendre que par un retournement à visée grotesque : le déporté est condamné à l’obscurité et à la saleté, il a du mal à tenir sur ses jambes, il est la risée de ses bourreaux, il vaut moins que la bête à cornes qui va mourir mais que l’on a nourrie et soignée dans cette perspective.

En criant, par dérision, ce « N’oubliez pas ! », l’assistant de Dieudonné lance en son nom un appel, une provocation si l’on veut, mais à quoi ? Non pas tant à oublier (comme on dit à quelqu’un « Oublie-moi un peu ! ») qu’à se souvenir toujours de ceux qui prétendent incarner l’histoire.

« N’oubliez pas qu’ils n’ont pas été ce qu’ils disent : ni victimes ni héros », voilà le contenu de la provocation de Dieudonné. À supposer qu’elle ait comme point de départ une critique légitime de la politique de l’État d’Israël, elle vise des gens dont la plupart n’étaient pas sionistes ou même étaient, en tant que juifs, antisionistes.

Observons qu’un louable souci de vérité historique — pour une fois ! cela mérite d’être salué — a poussé à écrire le mot « JUIF » sur l’étoile jaune que porte Jacky. Juif, pas « sioniste ». C’est un juif qui-n’a-pas-pu-être-victime-du-génocide-qui-n’a-pas-eu-lieu qui vient faire rire de lui et se faire siffler. Ces « antisionistes » ne peuvent pas se passer du juif.

Le soir où il fait monter Faurisson sur scène, Dieudonné s’exalte : « C’est la plus grosse connerie que j’ai faite. La vie est courte, déconnons et désobéissons le plus vite possible […] liberté d’expression. »

Quand Dieudonné crie « Liberté d’expression », bras écartés, ce n’est pas un programme, c’est une incantation. Il prétend passer sur les propos qui viennent d’être tenus, par lui et Faurisson, une onction morale. « Ces propos sont couverts par la liberté d’expression» semble-t-il dire, comme on dit d’un fait qu’il est couvert par la prescription, donc impossible à juger. Or le principe, excellent dans son entièreté, de la liberté d’expression, ne s’entend qu’avec le corollaire de la responsabilité morale et politique.

Peut-être est-ce la liberté du bouffon que revendique le fantaisiste ? Mais dans ce cas, il se désigne lui-même comme bouffon, c’est-à-dire comme mauvaise conscience du monarque et se disqualifie comme critique du système.

Il est sans doute temps de dire un mot de la question de l’efficacité comique du personnage. Autrement dit : Dieudonné fait-il rire ? la réponse à cette question modifie-t-elle les données du problème ? Si je me borne au visionnage des spectacles, je constate que Dieudonné fait rire. Une spectatrice interrogée à l’entrée d’un spectacle dit : « C’est le seul qui me fait encore rire ! » Je reconnais au fantaisiste un talent de caricaturiste dans les sketchs de studio (du strict point de vue de la caricature de l’entretien télévisé, le sketch avec Faurisson est assez réussi, même s’il n’apporte rien par rapport aux prestations passées de Poiret et Serrault, par exemple) ; j’ai dit plus haut ce qu’il faut en penser quant au fond. Sur scène, devant un parterre de pro-palestiniens vociférants et de néo-nazis hilares, Dieudonné est à la fois vulgaire (ce dont il se flatte) et effrayant ; je plains infiniment les gens qui ont « besoin de ça », d’une telle dose d’affects archaïques, pour atteindre «encore» la crise de rire libératrice.

D’ailleurs, on peut être excité par une scène de viol au cinéma (on peut l’être par le viol réellement subi) : cela ne constitue pas un argument en faveur du viol, ou des violeurs, ou des cinéastes qui usent de ces pulsions pour attirer les spectateurs.

Le rire (pas plus que l’émotion génitale) ne prouve rien de la qualité ou de la légitimité des idées mises en scène. Il ne saurait constituer une excuse morale. Ajoutons que la « désobéissance » à laquelle incite Dieudonné est l’exact contraire d’un mot d’ordre libertaire quand elle adopte comme moteur psychique des réflexes sexuels archaïques. Il est vrai que, dans un registre heureusement beaucoup plus dérisoire, on trouve des jeunes gens pour ressentir l’instant besoin de fumer dans les lieux publics, « puisque c’est interdit ».

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Quel «effet Dieudonné» ?

On a beaucoup évoqué dans les lignes qui précèdent la question de savoir de quoi Dieudonné peut être le symptôme. Ajoutons qu’il correspond à la dégradation d’une culture « contestataire » privée de ses clowns (Coluche est mort, Font au purgatoire, Val patron de presse). Au-delà de la manœuvre probable, ou au moins plausible, de militants d’extrême droite organisant un rapprochement avec des secteurs islamistes, via un antisémitisme à peine maquillé, le premier effet à redouter concerne cette partie du public contestataire qui se solidarise avec Dieudonné, par fidélité ou goût abstrait de la provocation. Là encore, les entretiens réalisés par Rue89 à l’entrée des spectacles indiquent quelque pistes. Se trouvant acculés dans une position un peu délicate (« Vraiment, rien ne vous gêne dans ses propos ? ), les spectateurs se retranchent derrière le principe d’une liberté d’expression et d’opinion qui met le signe égal entre toutes les « opinions ». Qu’importe, disent-ils ou laissent-ils entendre, le contenu et les implications de ce que je pense, dis ou ressens, puisque je considère que j’ai « le droit » d’agiter ces idées. On est tout près du propos prêté par Guy Bedos à sa mère : « Pourquoi ne serais-je pas raciste ? Il y a bien des antiracistes ! » Plus l’idéologie dominante s’affiche antiraciste — et ce peut être hypocritement ou/et maladroitement —, plus cette réaction contre elle se charge d’une signification pseudo-rebelle. Les cartes sont d’autant mieux brouillées que le locuteur peut se prévaloir d’appartenir à une communauté elle-même discriminée. D’où les difficultés d’un Faurisson, contraint, pour se présenter comme victime des juifs, d’affirmer : « Je suis traité dans ce pays en palestinien (sic) et je ne peux m’empêcher de faire cause commune avec eux ». Il faut un stupide réflexe conditionné pour faire saluer une aussi grotesque déclaration de youyous approbatifs (même s’ils visent davantage le terme « palestinien » que l’orateur lui-même).

La seconde catégorie de public, outre les sympathisants du Front national venus s’encanailler, est constitué de jeunes nés dans des famille d’origine maghrébine qui trouvent dans la dénonciation de l’ennemi sioniste un exutoire aux ressentiments causés par les discriminations sociales et policières.

« À partir du moment où il y a unanimité, il y a vérité », dit Faurisson, par dérision, dans le sketch avec Dieudonné. Il faut entendre — contre ce qui doit être, croit-on comprendre, l’esprit de mensonge des juifs — que toute unanimité dissimule un mensonge. Le génocide des juifs est reconnu, donc… Les médias parlent des « attentats » du 11 septembre, donc… Les médecins prétendent avoir découvert un virus du sida, donc… Ainsi, il y a unanimité pour constater que la terre est ronde, donc c’est une vérité officielle, donc elle est fausse. La terre est peut-être plate, ou cubique ; à moins qu’elle affecte la forme d’un chandelier à sept branches… Qu’en dit M. Thierry Meyssan ?

Citons, en guise de conclusion provisoire, un extrait, traduit par mes soins, du discours de Genève (ou Durban 2, en 2009) du président iranien M. Armaninedjav, contribution décisive comme on va voir à la définition du racisme, texte que M. Soral a décrété « incritiquable » lors de la présentation de la liste «antisioniste» aux européennes.

« M. le Président, Mesdames et messieurs, le racisme a sa source dans le défaut de connaissance de la racine de l’humain en tant que créature choisie par Dieu. Le racisme est aussi le produit de la déviation du véritable chemin de la vie humaine et des obligations du genre humain dans le monde de la création, par l’abstention délibérée de rendre un culte à Dieu, l’incapacité de penser la philosophie de la vie ou la voie de la perfection qui sont les éléments principaux des valeurs divines et humanitaires ; [cette déviation] a réduit l’horizon de l’humanité, faisant d’intérêts éphémères et limités la mesure de son action. C’est pourquoi le pouvoir du mal a pris forme et a développé son royaume en dépossédant les autres de la capacité de profiter d’occasions équitables et justes de développement[4]. »

Yaya Gouasmi a déjà caractérisé pour nous ce « royaume du mal », que M. Armaninedjav désigne lui-même tout au long de son discours, d’une manière qui échappe à toute critique — de M. Soral ! C’est évidemment l’État d’Israël. Il n’est peut-être pas mauvais que certains «libertaires» fanatiques de l’esprit de contradiction voient sous quelle bannière ils défilent et quels «amis» ils se sont faits.

Pendant ce temps, des jeunes Israéliens et Israéliennes refusent le service militaire, d’autres désertent une armée d’occupation, et les Anarchistes contre le mur risquent leur vie en manifestant devant les blindés. À ceux-là, comme aux palestiniens laïques, coincés entre les colons israéliens et le Hamas, une pensée de solidarité affectueuse.

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[1] Un ami me signale que les guillemets s’imposent, et me renvoie au témoignage de Groucho Marx, auquel Chaplin aurait confié que bien que n’étant pas juif il lui avait semblé plus digne de ne pas démentir la rumeur l’affirmant.

[2] Sur les débats dans le mouvement révolutionnaire anarchiste sur sionisme et antisémitisme, voir le texte de la brochure des Étudiants socialistes révolutionnaires internationalistes (ESRI), sur ce blog.

[3] Ne perdons pas une occasion, aussi navrante soit-elle par ailleurs, d’apprendre quelque chose. Ici à propos du mot fion, synonyme de cul. Son origine est inconnue selon le Dictionnaire de l’argot français et de ses origines (Larousse, 1990). Mais je trouve dans le Littré cette indication : Fion. Terme populaire. Tournure, bonne façon. Il a du fion. Donner le fion, donner la dernière main. Dérivés : fionner et fionneur, Celui qui fait l’élégant, le beau. Et dans le Dictionnaire historique de la langue française : «P. Guiraud propose de reconnaître dans fion le résultat […] de l’évolution d’un latin populaire finionem (dérivé de finis, fin) qui aboutit à fignon.» D’où troufignon ou troufion, pour anus.

[4] Mr. President, Ladies and gentlemen, Racism is rooted in the lack of knowledge concerning the root of human existence as the selected creature of God. It is also the product of his deviation from the true path of human life and the obligations of mankind in the world of creation, failing to consciously worship God, not being able to think about the philosophy of life or the path to perfection that are the main ingredients of divine and humanitarian values which have restricted the horizon of human outlook making transient and limited interests, the yardstick for his action. That is why evil’s power took shape and expanded its realm of power while depriving others from enjoying equitable and just opportunities of development.