L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE, un rapport patronal (2004)

Du texte qui suit, on pourrait dire qu’il a été trouvé sur le disque dur d’un ordinateur patronal, comme les manuscrits de certains récits de voyage sont supposés avoir été découverts dans un coffre, au fond d’un grenier. Il est bien normal que les conventions littéraires suivent l’évolution des techniques.

D’ailleurs, tout les documents cités en référence sont scrupuleusement exacts (le lecteur pourra aisément se reporter aux originaux). Le sort des urnes n’a certes pas favorisé [immédiatement !] les projets des patrons dynamiques du mystérieux cercle « L’esprit d’Entreprise ».

Il me semble cependant que leur rapport sur l’avenir du capitalisme en France, dont personne n’a jusqu’ici jugé bon de faire état, n’a rien perdu de son intérêt. C’est pourquoi je le mets aujourd’hui à la disposition du public.

 

Claude GUILLON

Juin 2004

 

 

[Dix ans plus tard, on reconnaîtra des personnages qui n’ont pas cessé de nuire, et des questions qui n’ont pas fini de se poser.]

 

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L’AVENIR DU CAPITALISME EN FRANCE

ET LES ENJEUX ÉLECTORAUX DE L’ANNÉE 2002

 

Cercle L’Esprit d’Entreprise

 

Qui sait si une étude plus approfondie et plus complète des lois naturelles qui gouvernent l’activité humaine ne rapprochera pas peu à peu de l’économie politique l’élite dirigeante du socialisme ?

Gustave de Molinari

Esquisse de l’organisation politique et économique de la société future (1899)

 

 

À l’approche de plusieurs échéances électorales, alors que le principal regroupement d’entrepreneurs français a fait connaître son projet de société — d’autant plus remarqué qu’il apparaît comme le seul cohérent, voire le seul existant —, nous nous proposons d’étudier dans cette note[1] les aspects de la situation présente qui peuvent éclairer le positionnement des entrepreneurs de notre pays.

Nous traiterons successivement de la politique du Medef, de l’action du gouvernement en place depuis 1997, et de l’état des forces sociales, souhaitant que ces réflexions, que nous avons voulues sans ambages, puissent aider nos sympathisants à clarifier leurs positions dans le débat professionnel et public.

 

I. Le Medef et l’action publique entrepreneuriale

 

La création du Medef est apparue à beaucoup de jeunes entrepreneurs libéraux comme un repositionnement bienvenu, voire — selon une expression entendue à maintes reprises — comme une véritable et longtemps souhaitée « révolution culturelle ». Le changement de dénomination du principal syndicat patronal était particulièrement heureux[2]. D’autres initiatives l’étaient moins et auraient dû éveiller l’attention. S’il était sans doute indiqué de bousculer l’ancienne organisation du CNPF en commissions, qui pouvaient s’analyser comme une mosaïque de féodalités internes, on peut douter si la création de « Groupes de propositions et d’actions (GPA) » avait d’autre but que d’asseoir le pouvoir d’un homme, et d’autre avantage innovant qu’introduire avenue Pierre-I-de-Serbie un vocabulaire commun au militant gauchiste et au commando parachutiste.

Il nous faut, à ce stade de notre exposé, évoquer un questionnement que l’on ne manquera pas d’opposer à ce travail : nous n’avons nullement souci de nous inscrire dans des querelles de personnes, même si l’analyse de leur action s’inscrit dans la logique de notre réflexion. Nous nous préoccupons du calendrier électoral et non de celui des instances patronales. Pour injurieuse à l’égard des individus que puisse paraître cette affirmation, notre préoccupation est d’une autre ampleur : il s’agit de la pérennité — toujours remise en question — du système du monde qui fait que nous sommes quelque chose dans ce monde.

On voit par là que nous ne chercherons pas, en revanche, à écarter le reproche benêt d’« égoïsme », pour peu toutefois que cette qualité soit envisagée comme la base d’une saine et dynamique coopération entre les forces vives de la société, dont nous sommes.

La disparition de la droite du paysage politique — paradoxalement dissimulée par le système cohabitationniste : l’arbre Chirac cache un désert —, est probablement la meilleure excuse que pourrait mettre en avant l’équipe du Medef.

Certains dirigeants ont pu juger qu’il fallait pallier l’absence, peut-être irrémédiable, de la droite et apparaître, une fois l’entreprise audacieusement rebaptisée « cellule de base de la société » (M. Seillière), comme « une force de proposition ».

Observons cependant qu’il est délicat d’affirmer, même si cela est vrai, être « les seuls à ce jour à proposer une réforme des régimes de retraite, de la Sécurité sociale, de la formation professionnelle, une réforme des relations sociales [sic], des relations du travail […], des réformes institutionnelles en Europe » et d’assurer dans la même phrase : « Nous ne faisons pas de politique ».

Nous disons « délicat » et non « contradictoire », non pas que cette contradiction ait une chance d’échapper au commentateur le plus obtus ; elle saute aux yeux. Il ne s’agit pas de spéculer sur le caractère moral du mensonge, mais d’évaluer l’intérêt pratique de chaque mensonge particulier.

Or il apparaît qu’en se présentant concrètement comme le seul « parti » de droite porteur d’un projet capitaliste, baptisé « refondation sociale », les dirigeants du Medef ont pris, inconsidérément, le risque d’une stratégie qui — pour ne manquer ni de bien-fondés idéologiques ni d’effets positifs — expose l’ensemble des entrepreneurs à des conséquences imprévisibles. C’est selon une expression frappante de M. Seillière, qui se défend précisément d’y céder, la tentation d’une « aventure aventureuse ».

 

Des stratégies et des hommes

À lire les déclarations de ses promoteurs, on a pu se demander quels sont les ressorts réels de la stratégie de refondation sociale.

S’agit-il de négocier avec les partis de droite une reconversion politicienne ? Elle se heurterait sans doute à bien des craintes jalouses.

À moins que l’équipe dirigeante du Medef, enivré par ses propres discours, ait fini par considérer l’organisation comme à la fois le gouvernement (caché), la force vive et la tête pensante de la Nation… Ce qui est, on en conviendra, beaucoup pour un tandem !

Le cas particulier de la réforme proposée de la Sécurité sociale est un bon exemple de procédés que nous jugeons maladroits. Non que la refonte du système actuel, déficitaire et archaïque, ne soit un chantier prioritaire. On peut d’ailleurs admettre que M. Kessler peut faire là, comme dans le dossier du PARE (sur lequel nous reviendrons), un usage habile de la complaisance de la CFDT et de l’embarras des pouvoirs publics. De même, l’on peut comprendre la tentation de « passer en force » en s’appuyant sur ces éléments positifs. Fallait-il pour autant se mettre en situation d’être épinglé, y compris par les journalistes les plus complaisants, en qualité de président de la FFSA venu substituer les compagnies d’assurance au système étatique.

Attardons-nous sur l’une des réponses de M. Kessler au reproche d’être « juge et partie » formulé, sur LCI, par Isabelle Gounin (23 nov. 2001).

« Quand il y a un problème de catastrophe naturelle et de volcans en éruption, on va consulter un volcanologue, de façon à ce que celui-ci puisse donner sa science. […] Je suis fier, en ce qui me concerne, de pouvoir contribuer, en tant que responsable du MEDEF, à faire en sorte qu’émerge un système nouveau correspondant au nouvel univers des risques dans lequel nous sommes, au nouvel univers technologique, au nouvel univers européen. »

L’assimilation des problèmes économiques ou politiques à des faits de nature est de tradition libérale, et nous ne trouvons rien à y redire. En revanche, la comparaison que M. Kessler induit entre le scientifique qui donne sa compétence pour prévenir une catastrophe (ou ses conséquences) et l’assureur dont le métier est de vendre des contrats, c’est-à-dire dont toute la « science » consiste à faire le meilleur profit possible sur un produit[3], cette comparaison, disons-nous, est désastreuse. L’image du volcanologue/scientifique, d’ailleurs paré d’une aura de gratuité idéale très discutable (lorsqu’un scientifique n’est pas salarié par un trust, c’est qu’il est subventionné par l’armée) est fatale à celle du commercial.

Il eut été facile de contourner cette difficulté en confiant le soin de la communication du projet à une personnalité moins évidemment bénéficiaire de ses retombées.

Nous avons dit qu’il n’est pas de la vocation du présent rapport de figurer comme pièce à charge dans quelque procès intenté à tel ou tel des dirigeants actuels du Medef. Cependant, l’objectif que nous nous sommes fixé — proposer une évaluation de l’action publique de cette organisation, de ses conséquences et implications — nous amène logiquement au listing critique de déclarations, communiqués et autres discours. De l’énumération au bêtisier, nous devons reconnaître que le pas se trouve aisément franchi, sans avoir à nous en excuser.

La stratégie, et cela est particulièrement sensible dans le domaine de la communication, est aussi un problème d’hommes. Si nous avons dû juger sans indulgence certaines prises de position de M. Kessler, la confusion d’expression dont il arrive à M. Seillière de faire preuve aurait pu alerter depuis longtemps une équipe moins soumise à la volonté d’un homme, et plus soucieuse de l’image managériale ainsi diffusée.

L’exemple que nous citerons ici a été considéré par nous sans parti pris, et en tenant compte des inévitables maladresses ou lapsus qu’entraîne la prise de parole publique chez une personne qui n’a reçu ni don particulier ni formation adéquate. On tiendra compte également d’éventuels défauts de transcription, en notant que cet extrait d’un entretien entre M. Elkabbach et M. Seillière[4] a été reproduit depuis sur le site Internet du Medef, sans erratum ni commentaire.

Nous estimons qu’il mérite également d’être cité pour l’outrecuidance des prétentions de pouvoir qu’il manifeste. Non qu’il existe par nature une borne au pouvoir que peut légitimement se proposer d’exercer celui qui anime la société, la nourrit et prépare l’avenir de ses enfants, bref celui qui incarne, au plein sens du terme, l’esprit d’entreprise, auquel on sait que notre cercle est suffisamment attaché pour en avoir fait sa raison sociale. Il y a néanmoins quelque chose d’enfantin, donc de maladroit, donc de dangereux, à afficher des prétentions d’autant plus démunies de moyens qu’on ne s’adresse pas à une foule ou à des électeurs, mais à l’adversaire. L’ambition est une force, disait Clauzewitz, pourvu qu’elle ne se révèle que dans la victoire.

Le journaliste demande à M. Seillière quelle est la légitimité de son organisation comparée à celle des élus.

« Eh bien, écoutez, depuis des mois, des années, le politique, le législateur, l’administratif, pénètre [sic] dans le détail des entreprises pour régler et intervenir dans l’intimité du quotidien des entreprises. Eh bien les entreprises réclament de pouvoir, elles, dire aux politiques, de la façon la plus ferme, ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire, non seulement dans l’entreprise où on doit nous laisser travailler sans s’occuper de nous, et bien entendu, s’occuper plus [sic], l’État n’est même pas capable de mettre les 35 heures [sic], comme vous le savez dans sa propre Fonction publique [;] alors qu’il nous laisse travailler et nous lui dirons comment nous voyons qu’il devrait travailler. »

Loin de la revendication positive de la place légitime de l’entrepreneur dans la société moderne, M. Seillière présente ce qu’il a appelé quelques instants plus tôt dans le même entretien sa « volonté d’ingérence dans le débat public » comme la riposte de dirigeants harcelés par le fisc, l’URSSAF et les médecins du travail. La tonalité poujadiste est probablement douce aux oreilles des patrons de PME ; elle n’atténue pas l’incongruité du terme « ingérence », ou pour mieux dire le contresens qu’il implique. L’ingérence s’entend en effet comme une pratique invasive dans un domaine (ou un territoire) extérieur à celui qui l’envisage. En parlant d’ingérence dans le débat public, M. Seillière, faute de disposer par ailleurs des divisions aéroportées nécessaires, s’avoue incapable de la justifier par ses propres moyens théoriques. Nous voici passés de l’ambition à l’esprit de revanche, l’un et l’autre étant également désarmés.

Ainsi donc, les entreprises « réclament »-t-elles par la voix de M. Seillière, de pouvoir dire aux politiques, « de la façon la plus ferme », ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire. Et ce « non seulement dans l’entreprise ». Ici, une espèce de hoquet théorique nous prive de la suite logique d’une phrase, qu’il est pourtant aisé de reconstituer : non seulement dans l’entreprise… mais partout ailleurs. S’est-on bien avisé que c’est à une parodie involontaire de pronunciamiento radiophonique, que s’est ainsi livré M. Seillière ? Le style factieux était-il le plus pertinent pour présenter, en tant qu’élément moteur de la société civile, des propositions de réformes ? La question se suffit à elle-même.

Dans le même entretien, M. Seillière promet il est vrai que, par sa voix, les entrepreneurs vont « se faire entendre lourdement ». C’est au moins un point de son programme immédiatement réalisé.

 

Les privatisations : l’exemple de British Railway

Interrogé sur un prétendu silence du Medef sur l’« échec » des chemins de fer anglais, dont la privatisation sous gouvernement conservateur est entérinée sous le gouvernement de Tony Blair, M. Kessler répond de la manière suivante[5] :

« L’entreprise British Railway marchait extrêmement mal avant sa privatisation. Et donc, ce n’est pas une panacée la privatisation. Après vous devez avoir le meilleur gestionnaire, vous devez avoir des gens qui font des choix, vous avez des gens qui doivent trouver des financements correspondants, etc. […] La seule différence entre un monopole public et l’entreprise privatisée, c’est que le monopole public survivra toujours parce que les contribuables viendront toujours renflouer les caisses. […] En ce qui concerne l’entreprise privée, lorsqu’elle a des difficultés, eh bien malheureusement elle disparaît, c’est ça qu’on appelle aussi la sanction du marché. Vous me parliez de la sanction de la concurrence, eh bien les gens qui sont privatisés, c’est-à-dire des hommes, des actionnaires de British Railway qui doivent effectivement se mordre les doigts d’avoir donné leur argent éventuellement à cette entreprise. Mais c’est eux qui portent la responsabilité de l’échec et ce n’est pas le contribuable. »

Il semble particulièrement mal venu d’envisager avec ce froid détachement tout médical rien moins que la disparition du réseau ferré national comme une conséquence possible, normale, et point si fâcheuse de sa privatisation ! Quant à ne prendre en considération comme étant touchés par la « sanction du marché » que les actionnaires, sans souffler mot ni des employés de British Railway ni des usagers, pour ne rien dire de la proportion d’entre ces derniers — heureusement faible — qui ont péri dans les accidents causés conjointement par les compressions de personnel, le souci de rentabilité et la vétusté du matériel, voilà ce qui s’appelle une bourde. On imagine le taux de sympathie que peut recueillir ce type de discours opposé au dernier docu-drame larmoyant d’un Ken Loach… En fait, n’importe quel auditeur non prévenu est amené à conclure que mieux vaut un service public imparfait et financé par l’impôt, qu’un système privatisé, condamné à moyen terme, entre les mains d’entrepreneurs cupides. En termes de communication, c’est un désastre.

Kessler s’était déjà fait une espèce de célébrité en déclarant, à propos des tempêtes des 26 et 27 décembre 1999, qui avaient causé la mort de 88 personnes : « Ce sinistre est plutôt positif pour le produit intérieur brut (PIB) national[6]. »

Il n’est pas interdit de dire ce que tout le monde sait ; encore faut-il choisir et son interlocuteur et ses mots. Ainsi, à la question « Que va-t-il se passer si la droite l’emporte ? », Dominique Strauss-Kahn, alors ministre de l’Industrie, répondait-il : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » Il avait soin cependant de réserver cette évidence à un organe de presse[7] peu lu dans le prétendu « peuple de gauche ». Ça n’est pas par hasard si nous opposons deux hommes et deux méthodes ; chacun connaît les liens personnels et de travail qui unissent de longue date Dominique Strauss-Kahn et Denis Kessler. Leur collaboration a abouti, entre autres, à la publication d’un livre prémonitoire sur la question des retraites[8]. Non d’ailleurs que Dominique Strauss-Kahn ait toujours fait preuve de l’habileté et de la maîtrise que sa formation et les hautes fonctions auxquelles il était parvenu eussent pu faire attendre de lui. Disons néanmoins qu’entre le professeur et l’assistant, notre préférence va au premier, dont nous nous réjouissons que son retour dans la vie politique semble s’annoncer sous les auspices les plus rassurantes. Un partisan de l’économie de marché aussi talentueux, habitué — comme dirigeant du cabinet « DSK Consultants » — à travailler à Bruxelles, au service de grandes entreprises françaises, est évidemment, à nos yeux, un facteur d’équilibre déterminant pour une équipe gouvernementale social-démocrate. Se voyant confié demain le ministère de l’Économie, ou — à défaut, oserions-nous dire — Premier ministre dans un gouvernement socialiste, M. Jospin étant chef de l’État, Dominique Strauss-Kahn se trouverait en position de réaliser le programme que M. Kessler a chanté de ville en ville.


Quelle mobilité pour le « capital humain » ?

N’était sa grandiloquence cinématographique, nous aurions peu à reprocher au thème cher à M. Kessler du « Grand retour du capital humain[9] », par lequel il a choisi d’annoncer son projet de privatisation de l’enseignement, à partir du stade secondaire (les crèches, maternelles, et écoles primaires restant à la charge de l’État). Il est de bonne politique d’insister sur la nécessaire rationalisation des dépenses d’éducation et de santé (ces dernières d’ailleurs omises par M. Kessler) pour l’accroissement de la productivité du travail des générations prochainement impliquées sur le marché. En revanche, l’affirmation selon laquelle « les hommes seront demain aussi mobiles que les capitaux et les technologies » paraît d’anticipation banale ou sans contenu.

À moins qu’un esprit attentif songe à la mettre en relation avec la réponse — excessivement franche — faite à la question d’une journaliste[10] :

« F. Belkacem — Vouloir effacer un déficit de plus de 200 milliards de francs par an, c’est le montant actuel du déficit de l’État français, vous êtes d’accord. Mais c’est ni plus ni moins demander la suppression de plusieurs centaines de milliers d’emplois de fonctionnaires [souligné par nous]. Pourquoi est-ce que vous ne le dites pas clairement ça ?

Kessler — Nous le disons très clairement. »

La suite de l’entretien venait heureusement contredire cette prétention à l’absolue clarté du discours. Cependant, on peut douter de la nécessité et même — au regard des souvenirs de l’hiver 1995 — de l’innocuité de l’annonce d’une telle « mobilisation » du capital humain dans la fonction publique. Que celle-ci puisse être — outre les pesanteurs budgétaires ni supportables ni justifiables qu’elle entraîne — considérée comme un « réservoir de conflits », cela mérite en effet d’être discuté. Le morcellement et la privatisation progressive, très avancés par exemple dans le secteur des postes et télécommunications, semblent de loin préférables à des annonces provocatrices, d’ailleurs dépourvues de moyens. Ou bien elles passent inaperçu, comme cela semble avoir été le cas, ou bien elles risquent d’alimenter un climat social de méfiance armée.


Un capitalisme révolutionnaire ?

François Ewald, détaillant ce qu’il estime être les « succès » du Medef, s’attache à une question de sémantique politique qui retiendra notre attention.

Passons sur l’enthousiasme dont il fait montre pour le néologisme « refondation », effectivement promis à un brillant avenir, quand l’adjectif « refondateur », dont il est dérivé, n’avait guère porté chance aux minoritaires du Parti communiste qui l’employaient comme signe de ralliement.

Ewald avance que « le mot [refondation] vient prendre la place de celui désormais impossible de révolution. Quand la révolution n’est plus possible, ajoute-t-il, il faut refonder[11]. »

Il nous semble que M. Ewald, qui ne dissimule nullement, et c’est tout à son honneur, une jeunesse aux engagements tumultueux au sein d’une organisation marxiste finalement dissoute, laisse ici percer des nostalgies personnelles dont il ne mesure sans doute pas les implications pour un lecteur non averti.

Il n’est pas dans notre vocation d’entrepreneurs de nous avancer en rénovateurs — précisément — de systèmes de croyance collective. Nous nous féliciterons par exemple de ce que le mythe de la grève générale est tombé en désuétude, au moins dans nos sociétés développées, avec le vieux mouvement ouvrier et sa culture d’opposition. Faudrait-il lui trouver un substitut quand personne ne songe plus à faire référence à lui ?

Est-il plus raisonnable de convoquer l’épouvantail, mais c’est plutôt ici l’idéal révolutionnaire, dont seul le caractère impraticable justifierait le virage refondateur ?

Nous préférons pousser le principe de précaution jusqu’à écarter ce qui peut rappeler le prurit révolutionnaire[12]. Si refondation il doit y avoir, c’est pour renouveler les justifications du système que nous utilisons pour sa communication, et non parce qu’une stratégie alternative/adverse (la révolution) a échoué. Prenons garde également que l’argument des horreurs du régime soviétique, prototype de l’« épouvantail rouge », perd chaque année un peu plus de pertinence aux yeux des jeunes générations.

Partisans de la modernisation, bien sûr ! Du changement, naturellement ! Et « révolutionnaires » même, s’il s’agit, comme la publicité a su le faire dans les années 70 et 80, de qualifier tels pour les rendre désirables tous les objets de consommation, du tampon périodique au moulin à café. Mais écartons jusqu’à l’idée d’un bouleversement social. Et quant à la révolution, faisons plutôt, comme M. Ewald le suggère dans une première formulation maladroite, comme si le mot même était impossible !

 

Des points marqués

Il convient de relever, une fois posées les critiques précédentes, les points marqués par le Medef. Il s’agit essentiellement de l’imposition de thèmes idéologiques dans le débat public et dans les négociations entre partenaires sociaux. Ces thèmes peuvent se voir tout bonnement repris, par tel syndicat et par le gouvernement ; au moins apparaissent-ils incontournables.

Nous suivrons sur ce point l’analyse de François Ewald : « Il ne s’agit pas de dire que le Premier ministre [L. Jospin] épouserait désormais les thèses du Medef, mais que la problématisation des rapports de la loi et du contrat que le Medef a proposé est reconnue comme un problème réel auquel il convient de donner une solution[13]. »

Le meilleur exemple de ce processus est sans conteste la création du PARE, qui vient entériner l’idée d’une responsabilité individuelle du chômeur et la légitimité d’un dispositif de remise au travail plus strict, même si le système retenu n’est pas aussi coercitif que le souhaitait le Medef. Il peut d’ailleurs être porté conjointement au crédit de ce dernier et, dans une moindre mesure, à celui du gouvernement Jospin.

Au-delà du dispositif lui-même, le plus beau succès du Medef est d’avoir su optimiser la collaboration de la CFDT. On a pu entendre, par exemple, M. Trogrlic, secrétaire confédéral et responsable de la prospective économique de ce syndicat, donner la réplique à M. Kessler lors de l’Université d’été des maires (4 et 5 juillet 2001, à l’IEP de Paris), et faire ce vibrant éloge de la révision de la protection sociale acquise :

« L’assurance-chômage est l’assurance d’avoir un revenu et un salaire ; il faut la transformer en l’assurance d’avoir un emploi et de pouvoir être mobile à partir de celui-ci. C’est la raison pour laquelle je suis un fervent partisan du PARE. »

La CFDT fait d’ailleurs, sur son site Internet, la promotion du PARE (« Le bon plan pour l’emploi ») et de la refondation sociale. Mme Notat, qui en commente les « enjeux », a bien du mal à trouver les mots qui donneraient à ses mandants l’impression de divergences entre les deux organisations. Elle parle certes de « vraie confrontation », « sportive » de surcroît, mais ne trouve à reprocher aux patrons que « des logiques différentes » des siennes (elle s’abstient de dire en quoi) et « des positions parfois à l’emporte-pièce » ! Nous sommes heureusement plus proches de l’émulation du brain storming que de la lutte des classes.

Ajoutons qu’il importe peu que le Medef ait d’abord beaucoup emprunté à la CFDT, comme le laisse entendre Bernard Brunhes[14]. Il n’est que de voir l’écho médiatique obtenu par l’une et l’autre organisations pour voir laquelle a su le mieux tirer profit du fond idéologique commun.

 

II. Le bilan social-démocrate

La droite a pu longtemps faire croire, et peut-être y a-t-elle cru elle-même, que l’économie est une science — « le bon sens mis en lois », selon la formule d’un célèbre économiste anglais — et qu’elle en possédait seule les formules, les techniques et les spécialistes.

Durant la période des Trente glorieuses, une majorité de dirigeants d’entreprise ont ainsi pu faire coïncider idéalement leurs convictions politiques et leurs intérêts.

Qu’on le déplore ou que l’on s’en félicite, cette période est révolue.

Nous pensons que le développement du capitalisme moderne exige de se départir d’une vision, que nous appellerons faute de mieux « démocratique », des rapports entre politique(s) et entreprises, vision selon laquelle il serait bon ou même nécessaire pour nous qu’exercent le pouvoir politique des hommes qui affichent des choix idéologiques proches des nôtres.

Ainsi le citoyen naïf cherche-t-il sur les panneaux électoraux « le-candidat-qui-se-rapproche-le-plus-de-ses-opinions ».

Il ne s’agit pas de priver le dirigeant d’opinions. Il y a droit, de même que tout homme moderne revendique l’affection de ses proches, des soins de qualité, et des loisirs culturels. Ses opinions, ses convictions même, peuvent d’ailleurs utilement renforcer ses capacités d’affirmation sur le marché.

Le concept de « commerce équitable » peut être considéré comme un exemple très positif de potentialisation du marché (réel) par son contraire symbolique (la justice). De manière équivalente, éthique et « développement durable » se combinent pour le meilleur marché possible. Comme le notait M. Kessler, « Gagner la bataille du développement durable, c’est aussi gagner la bataille de l’éthique : c’est assurer l’acceptabilité sur le long terme des activités industrielles[15] […]. »

Clairement, ou si l’on veut brutalement formulée, la question qui se pose à nous en cette période électorale doit s’entendre ainsi : quelle est, du strict point de vue de l’affermissement de notre position dans la société française dans les mois et les années qui viennent, la meilleure configuration politique ?

À cette question, nous répondons — avec la conscience d’inviter le lecteur à reconnaître une évidence —  que la meilleure configuration politique, du point de vue de la pérennité capitaliste, est sans conteste le maintien aux affaires de la gauche social-démocrate.

Cette affirmation posée, quelques nuances doivent être apportées.

Le choix de la gauche social-démocrate s’impose pour deux raisons, si étroitement liées qu’elles dépassent en se confondant le banal constat de la fin de l’opposition droite-gauche.

  • La gauche française (et européenne) a, dans les deux dernières décennies, modernisé le système économique plus efficacement que la droite n’a et n’aurait pu le faire.
  • La droite française ne dispose plus ni d’un programme ni d’hommes pour l’incarner devant l’opinion. Ironie de l’histoire, elle se voit réduite — mais au bénéfice de la gauche —, au rôle de « repoussoir soviétique » (qui fait tant défaut à l’Occident depuis la chute du mur).

L’apparente sévérité, pour la droite, de cette analyse doit être atténuée, au plan moral au moins, puisqu’en bonne justice on ne saurait lui reprocher d’être constitutionnellement plus mal équipée que la gauche pour assurer l’ordre dans la production privée, dans la fonction publique, et dans l’opinion.

En même temps qu’il le phagocytait et le vidait de sa substance, le Parti socialiste a su, sous la direction de François Mitterrand, utiliser au mieux les dernières influences dont disposait le Parti communiste, ce qu’aucun gouvernement de droite n’aurait pu se flatter de faire.

De même, les grands chantiers de la privatisation et du démantèlement des archaïsmes dudit « service public » ont pu être entrepris avec de bonnes chances de succès par un gouvernement dirigée par M. Jospin, là où M. Juppé a jeté et jetterait immanquablement demain des centaines de milliers de mécontents dans la rue.

Le fait ne saurait être imputé à crime à l’un ou plutôt porté au crédit de l’autre. L’un et l’autre ne disposent tout simplement pas des même atouts ; et ce sont ces atouts qui nous intéressent, parce qu’il nous importe peu de juger — ou de payer — des gens sur leurs intentions, mais de favoriser la réussite de leurs entreprises si elles servent les nôtres.

Nous reconnaîtrons volontiers que la stratégie du Medef, malgré ou peut-être même en raison de ce que nous considérons comme un excès de visibilité, a eu au moins une conséquence positive de ce point de vue : revivifier l’image « de gauche » de la gauche en lui offrant une cible de droite, qu’aucune autre organisation de ce côté de l’échiquier ne pouvait fournir.

La principale restriction que nous ferons est que ce résultat est involontaire.

Or s’il importe bien de critiquer la gauche social-démocrate au nom de l’entreprise, c’est pour lui donner une chance supplémentaire d’apparaître pour ce que nous savons qu’elle n’est pas : une alternative au capitalisme.

C’est à ce prix qu’elle peut conserver et « neutraliser » l’essentiel des forces sociales qui constituent son électorat traditionnel.

Certains politologues avancent que les électeurs de gauche engagés dans une activité syndicale ou associative n’ont pas le sentiment de gêner, mais au contraire de soutenir un gouvernement social-démocrate, en initiant des mouvements revendicatifs. Pour pertinente qu’elle soit, cette observation ne vient pas contredire notre analyse. Au contraire, la croyance que l’action d’une équipe social-démocrate ne peut qu’être « dopée » par le mouvement social est un signe de confiance qui confirme l’illusion persistante sur la nature et les effets réels de cette politique. Le fait que la tâche de changer la société demeure déléguée à l’État suffit en général à borner la radicalité des mouvements sociaux.

Le bilan de l’action du gouvernement de M. Jospin peut être apprécié de manière globalement positive, tant en ce qui concerne les mesures déjà prises que celles qui sont prônées par les ministres les plus en vue, et dont il serait souhaitable qu’elles prennent forment rapidement après la période électorale.

Nous avons bien entendu présentes à l’esprit la politique de privatisations, qui peut certes être jugée trop modeste ou même timorée. Reconnaissons qu’elle fournit un socle indispensable à l’extension future de la privatisation de vastes secteurs, et que ce socle a pu être édifié sans opposition majeure, résultat auquel la droite n’aurait pu parvenir. Peu nous importe que la gauche soit ou semble être perpétuellement embarrassée dans ses contradictions, amenée par la force des choses économiques à faire le contraire de ce qu’elle avait promis de faire. Seul compte à nos yeux le résultat.

La politique prônée par Laurent Fabius, tant en matière de baisses d’impôts que de réforme des retraites, ne peut être — quelles que soient nos réserves sur le personnage politique et nos préférences pour l’un de ses prédécesseurs — qu’observée avec sympathie.

Le projet Fabiusien de plan partenarial d’épargne salariale volontaire (PPESV), qui constituera — au contraire de ce qu’affirme Bercy — une bonne amorce pour la création de fonds de pension, dont la majorité des salariés approuve d’ailleurs le principe, constitue également une avancée importante dans la modernisation du système, qui mettra la France au niveau des grands pays industrialisés.

La question de la réduction du temps de travail (RTT) mérite une attention particulière. Telle qu’appliquée concrètement, grâce notamment à l’implication de la CFDT, et combinée avec la généralisation du temps partiel amorcée sous le ministère de M. Bérégovoy (grâce aux exonérations de cotisations sociales), la RTT est — surtout dans les grandes entreprises — un adjuvant non négligeable de l’accroissement de la productivité du travail. On considère d’ailleurs que le passage aux 35 heures a provoqué un choc de productivité de près de 5%.

Sans doute l’adaptation du dispositif aux PME est-il plus délicat et justifie-t-il des modulations. Il n’en demeure pas moins que les arguments moralisateurs dont use M. Seillière pour vouer la RTT aux gémonies nous paraissent superfétatoires ou, pour mieux dire, hors sujet.

« La loi des 35 heures, déclare-t-il […] donne aux salariés le signal que, désormais, la vraie vie, c’est la vie privée, la vie du foyer, la vie du repos, la vie oisive, autant de formes de vie qui précisément revendiquent d’être protégées de tout risque[16]. »

À supposer que le diagnostic se vérifie, à supposer encore que cette philosophie de la vie soit venue aux salariés par la grâce (la faute) de la RTT, pourquoi s’en offusquer, quand elle relève visiblement de l’illusion ? En effet, sans même parler des conséquences promises — et absentes — sur la création d’emplois (sous le gouvernement de M. Juppé, la loi Robien nous imposait des conditions d’embauche plus strictes), il faut constater que les négociations par entreprise, parfois par atelier, entérinées par la deuxième loi Aubry, ont contribué au démantèlement d’avantages acquis, auxquels l’annualisation, voire la pluriannualisation du temps de travail ne laisse plus de place. C’est ainsi, pour prendre l’exemple d’une survivance folklorique liée aux conditions spécifiques d’exercice d’une profession, que les travailleurs du bâtiment ont perdu le bénéfice des fameuses « intempéries ».

Dans l’ensemble, c’est à une flexibilisation, à une intensification, et souvent à une pénibilité plus grande du travail qu’a abouti la RTT. Les médecins du travail sont d’ailleurs sortis de leur réserve habituelle pour s’en émouvoir. Ce n’est donc pas dans la hâte du travailleur à rejoindre son domicile ou son club de gymnastique que réside le danger ou l’effet pervers de la politique de RTT. Le risque encouru est qu’il constate que le temps libre supplémentaire ne « compense » pas, ou compense imparfaitement, l’augmentation de productivité et la disponibilité qu’on exige de lui.

Déjà prétexte de nombreux conflits localisés, la RTT, dont le bien-fondé de principe ne doit pas être remis en cause, pourrait servir demain de déclencheur à des mouvement revendicatifs visant la dégradation des conditions du travail salarié à plein temps, rejoignant insensiblement celles du travail à mi-temps « contraint », voire du travail précaire.

 

III. Mondialisation et nouvelle contestation

Les luttes dites antimondialisation, et les violences graves qu’elles ont entraîné à Seattle, à Göteborg et à Gênes, les mouvements sociaux de la moitié des années 90, enfin le retour sur la scène d’une gauche syndicale et/ou extraparlementaire, toutes ces données ont contribué à créer un climat d’attente et d’inquiétude dans les milieux dirigeants.

Les actions de quelques groupuscules ultraviolents focalisent l’attention des médias, d’ailleurs utilement, pour peu que la politique répressive sache éviter les bavures mortelles qui retournent l’opinion en faveur des casseurs[17]. Mais le gros des troupes de l’antimondialisation est constitué d’individus le plus souvent dépourvus de formation politique, d’abord assoiffés d’explications sur le monde, influencés par les préceptes vagues d’un progressisme charitable, et bien encadrés par d’anciens militants du Parti communiste, qui retrouve ici discrètement une masse de manœuvre, et une opportunité de damer le pion à l’extrême gauche trotskiste.

C’est sans doute le caractère hétéroclite du mouvement, comme aussi les servitudes des stratégies d’encadrement ci-dessus évoquées, qui permettent — par l’intégration au débat démocratique — de désamorcer les potentialités subversives d’un courant d’opinion profond et en voie de structuration.

On peut se féliciter comme d’un réel progrès du fait que le mot même de capitalisme a pratiquement disparu des débats sur la mondialisation, non seulement dans le camp de ceux qui la défendent, ce qui est naturel, mais aussi dans celui de ses critiques raisonnables. On pense ici à l’association Attac, sous la plume des animateurs de laquelle on ne relève ici et là qu’un « capital financier », présenté très sottement comme l’origine de tous les maux d’un système qui semble d’autant plus hors d’atteinte qu’il est désormais innommable.

On regrettera l’inexplicable entêtement de M. Jospin à ne pas se saisir de la mesure qui constitua d’abord tout le programme d’Attac, nous voulons dire la fameuse taxe Tobin, dont l’approbation française n’aurait guère hâté la mise en pratique à l’échelle mondiale, laquelle ne serait pas sans valeur comme mesure test de régulations des flux de capitaux. La confiance de tant de contempteurs de la globalisation dans la capacité de l’impôt à créer la justice sociale méritait bien un geste, d’ailleurs d’une parfaite innocuité. Le seul avantage, si l’on ose dire, des atermoiements Jospiniens, est que la taxe Tobin reste à instituer. Elle constitue donc une cartouche, que la gauche serait pourtant bien inspirée de tirer avant que la poudre en soit trop éventée.

C’est à tort que l’on fait remonter la réapparition d’un mouvement social contestataire à l’hiver 1995, oubliant ainsi le mouvement dirigé contre le Contrat d’insertion professionnel (CIP), qui fut plus qu’un signe annonciateur. Mouvement certes confus, il rassembla néanmoins dans des émeutes d’une ampleur et d’une violence rare dans nos grandes villes, des jeunes, des étudiants, des chômeurs et des travailleurs précaires de tous âges. Si l’on avait procédé à l’étude systématique des condamnations prononcées à la suite des violences de rue, on aurait vu se dessiner le profil d’une marge sociale, importante autant par le nombre d’individus qu’elle réunit que par l’absence de perspectives qui caractérise leur existence.

L’année suivante, le mouvement de grève dans la fonction publique déclencha une vague de solidarité d’autant plus inquiétante qu’elle se combina avec les mêmes phénomènes que l’année précédente (émeutes dans les grandes villes de province ; ouverture sauvage de locaux universitaires ; réunion de couches précarisées). Manifestations pacifiques et émeutes réalisèrent en de nombreux points du territoire des scores supérieurs à ceux de 1968 et, toutes choses égales par ailleurs, de 1936.

L’extraordinaire jacobinisme de la presse écrite, combiné à l’hostilité empressée et souvent caricaturale de la presse audiovisuelle, permirent de dissimuler l’ampleur des mouvements de solidarité dans les entreprises privées (grèves, arrêts de travail, défilés, etc.). On ne peut évidemment que se féliciter de la faiblesse d’un mouvement incapable de connaître ce qu’il est faute de l’appui des médias. Il est à craindre cependant que les milieux dirigeants aient été — au-delà de la première réaction d’angoisse et de colère du petit patron devant le piquet de grève — dupes du mensonge médiatique, trop vite rassurés en somme par le retour à la normale. Il eut été bon pourtant de ne pas croire à la réalité des nouvelles (de l’absence de nouvelles) qu’ils souhaitaient d’entendre. Là non plus, le travail de recensement et d’analyse n’a pas été mené, puisque les réseaux patronaux qui l’auraient permis n’en ont pas mesuré l’intérêt. Il eût été éclairant, pensons-nous, de pouvoir resituer sur la carte des grèves de 1995 les récents mouvements sociaux violents (Cellatex, Moulinex, Bata etc.) qui ont marqué le retour de moyens de lutte héritées du syndicalisme d’action directe.

Le renouvellement des acteurs du mouvement social, dans l’entreprise et au dehors, n’est pas sans susciter des inquiétudes justifiées. La baisse d’influence du Parti communiste, via sa courroie de transmission cégétiste en voie d’autonomisation, le discrédit croissant attaché à la politique de la CFDT, jugée sur sa collaboration avec le Medef, la création et l’essor relatif des syndicats Sud, enfin la vitalité de certains groupes d’extrême gauche sont autant de facteurs de déstabilisation.

On peut citer ici le rapport sur l’extrême gauche produit par les Renseignements généraux en avril 2000 :

« D’une influence réelle bien supérieure au poids de son potentiel militant, elle dispose d’une capacité d’intervention, ponctuelle certes, mais non négligeable car c’est à la faveur des crises qu’elle se manifeste avec le plus d’acuité.

« L’effondrement des modèles étatiques de référence, la suspicion générale pesant sur l’ensemble des idéologies affirmées, et probablement d’autres tendances lourdes de l’évolution de la société, donnent aux émanations de l’extrême gauche traditionnelle, un côté dépassé, générateur de désaffection à leur égard. […] Si, au contraire, le vieux courant anarchiste connaît une certaine revitalisation, ce pourrait bien n’être qu’en raison de la spontanéité qu’il autorise. »

Si le diagnostic proposé par les Renseignements généraux semble correct, on aurait tort de se rassurer du peu de dangerosité décelé. En effet, ce que le rapport qualifie de revitalisation concerne essentiellement un groupuscule anarcho-syndicaliste, la Confédération nationale du travail (CNT), implanté dans un nombre infinitésimal d’entreprises, mais dont l’explosion du nombre d’adhérents (multiplié par 30), précisément depuis 1995, prend à nos yeux valeur de symptôme. D’après d’autres sources, la CNT bénéficierait de « transferts » de militants issus des minorités radicales de la CGT, de la CFDT, et même des SUD. Incapable à l’heure actuelle de rassembler autour d’elle un nombre significatif de mécontents, mal préparée surtout à la définition d’une tactique commune, donc peu dangereuse par elle-même, la CNT symbolise la persistance en milieu associatif, étudiant, et dans une moindre mesure ouvrier, d’une capacité latente de refus du système, y compris de ses instances de concertation.

Nous redouterions particulièrement que soit offerte à cette nouvelle nébuleuse d’extrême gauche une occasion de tester ses capacités, dans un mouvement du type de ceux de 1994 et 1995.

En effet, des mouvements sociaux violents et désespérés ne pourront être évités dans les prochaines années, en réaction aux inévitables restructurations d’entreprise, à l’échelle européenne et mondiale. Pour spectaculaires qu’ils soient, ces conflits peuvent généralement être contenus dans une aire géographique (et donc médiatique) qui en limite la portée. Ça n’est donc pas dans la multiplication de tels conflits locaux que nous discernons la « menace des ruptures » qui fait l’objet de la note 2001 de prévision du climat social commandée par nos homologues d’Entreprise et personnel[18]. Nous redoutons davantage, notamment dans l’hypothèse du retour de la droite aux affaires, une « loi-prétexte », qui pourrait être inspirée de certaines propositions Medefistes (où la droite trouverait-elle un autre programme ?), et qui cristalliserait les énergies conjuguées de certains secteurs de l’opinion de gauche, libérés de ses inhibitions, de la nouvelle extrême gauche, et d’une base ouvrière restreinte en nombre mais poussée au désespoir.

Pour un temps, dont la durée est difficile à déterminer, ces questions se posent dans un climat assaini par les conséquences du 11 septembre 2001. L’Union européenne, comme d’ailleurs la plupart des États du monde, a saisi l’occasion offerte par les attentats terroristes pour diligenter une réforme depuis longtemps méditée de l’ensemble de la législation pénale, afin d’en faire un outil efficace et moderne de répression des minorités violentes et des mouvements sociaux dérivant dans l’illégalité. L’espèce de précipitation avec laquelle la Commission européenne a décrété l’urgence de pouvoir qualifier désormais de « terroriste », à la convenance des gouvernements, et de chaque magistrat en particulier, toute espèce de manifestant ou de délinquant, pouvait faire craindre des réactions d’ampleur, notamment dans la nébuleuse antimondialisation.

Les débats internes qui divisent cette dernière depuis Gênes, et plus généralement le sentiment d’horreur et de solidarité très répandu dans la population, ont contribué à isoler les secteurs les plus radicaux de la mouvance extraparlementaire. Les organisations démocratiques modérées (type Ligue des droits de l’homme) ont bien émis des protestations, mais limitées à la législation française sur la « sécurité quotidienne », et sans rencontrer d’échos.

Certes l’efficacité d’un arsenal répressif pour juguler un mouvement social d’ampleur ne doit pas être surestimée ; cependant l’absence de réactions significatives aux nouvelles législations policières européennes peut être au moins enregistrée comme un symptôme encourageant.

On peut douter, là encore, que des gouvernements de droite eussent été aussi bien placés pour obtenir un tel résultat, sans précédent à l’échelle européenne, rappelons-le. Il apparaît que l’arsenal anti-terroriste conservera d’autant mieux son potentiel d’efficacité qu’il sera manié par des équipes social-démocrates, mieux outillées pour en travestir la véritable nature.

Notons, par parenthèse, que l’épisode du 11 septembre 2001, réputé avoir révélé la faiblesse insoupçonnée des États-Unis, a plutôt confirmé l’extraordinaire capacité de réaction, d’adaptation et de régénération du système nord-américain. La manière dont celui-ci a transformé l’humiliation militaire sans précédent que constitue l’attentat contre le Pentagone, la somme de négligences, d’incompétences et d’aventures qui ont rendu possibles cet attentat et celui visant le World Trade Center, en une opération de promotion elle-même sans précédent, à l’interne comme sur la scène internationale, ne peut que forcer l’admiration.

 

Conclusion

 Dans une situation locale, européenne et mondiale incertaine, la reconduction d’une équipe social-démocrate qui a fait ses preuves offre les meilleurs atouts pour relever le challenge de la modernisation capitaliste.

Le lobbying, la réflexion des clubs, l’imprégnation idéologique des partenaires (dont l’osmose Medef/CFDT offre un exemple de réussite) sont de loin préférables à la substitution spectaculaire aux partis politiques.

Hors de l’entreprise, les entrepreneurs n’ont rien à gagner à exercer le pouvoir, et pas davantage à le singer. C’est le rôle du personnel politique d’incarner y compris le pouvoir économique, que les entrepreneurs exercent de fait. On attendrait de dirigeants responsables, qui ont su rompre avec l’image désuète du patronat, qu’ils préfèrent la réalité de la gouvernance à ses faux-semblants médiatiques.

Les équilibres garantis par le système constitutionnel nous paraissent, sous réserve d’un contrôle critique, devoir être préservés. Ils tracent le cadre dans lequel peuvent s’exercer au mieux la liberté du marché et l’esprit d’entreprise.

 

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[1] La première d’une série, pour laquelle nous envisageons une périodicité semestrielle.

[2] Même le philosophe marxiste Antonio Negri est séduit par le concept d’entrepreneur, par lequel il définit le nouveau militant politique (Exil, Mille et une nuits, 1998, p. 32).

[3] L’importance aujourd’hui accordée à la notion de risque dans l’argumentaire du Medef peut être, sans mauvais esprit particulier, mis en relation avec la spécialisation professionnelle de certains de ses bailleurs d’idées. Ainsi M. Ewald assène-t-il que la « fonction sociale » de l’assurance « est d’apprécier les risques », quand on aurait pensé, trop simplement sans doute, qu’elle consiste à couvrir ces risques pour l’assuré. M. Ewald annonce d’ailleurs que la menace terroriste, qu’il semble faire remonter historiquement au 11 septembre 2001, ajoute au risque traditionnel une dimension subjective qui pourrait le rendre à terme ingérable (Les Échos, 20 novembre 2001).

[4] Europe 1, 22 oct. 2001.

[5] Europe 1, 16 déc. 2001.

[6] Le Monde, 5 janvier 2000. « 20 à 25 milliards de francs vont être injectés dans l’économie française, le bâtiment va devoir travailler à plein régime dans les mois qui viennent », ajoutait-il très justement.

[7] The Wall Street Journal Europe, 18 mars 1993.

[8] L’Épargne et la retraite. L’avenir des retraites préfinancées (Economica, 1982).

[9] Option Finance, nov. 2001.

[10] Europe 1, 16 déc. 2001.

[11] Les Échos, 3 juillet 2001.

[12] On déplorera pareillement les déclarations de M. Seillière (in Risques. Les Cahiers de l’assurance, juillet 2000) : « Les entrepreneurs ont raison de s’en préoccuper [du fait que le consommateur rejette sur d’autres les risques liés à la consommation], non seulement pour des raisons économiques ou judiciaires, individuellement très lourdes, mais parce que cela témoigne du fait qu’autour du risque, on retrouve une sorte de succédané de lutte des classes [c’est nous qui soulignons]. » Si M. Seillière a raison de souligner, pour la condamner, la politisation de certains débats — sur la sécurité alimentaire, par exemple —, indûment utilisés contre les entreprises innovantes, il a tort de recourir au vocabulaire de l’adversaire.

[13] Les Échos, 3 juillet 2001.

[14] Libération, 16 janvier 2002.

[15] « Concilier au mieux l’entreprise, l’homme et son environnement », Discours de Clermont-Ferrand, 13 nov. 2001.

[16] « L’Entreprise et les risques », forum de Champs sur Marne, 8 Janvier 2002.

[17] Guy Sorman souligne justement que « sans violence, nul n’écouterait les messagers non violents » (« Le réveil de l’anarchie », Le Figaro, 28 juin 2001). Le silence fait sur les manifestations paisibles opposées au sommet de Bruxelles de décembre 2001 lui donne raison. La complicité qu’il dénonce entre les groupuscules de casseurs et la majorité du mouvement contestataire — dont les leaders n’hésitent pas, au contraire, à négocier avec la police les parcours les moins propices aux actions de guérilla urbaine — n’existe pas ; mais l’amalgame est de bonne guerre.

[18] Pierre-Éric Tixier et Jean Dubois, les auteurs du rapport, nous paraissent surestimer la fréquence et l’exemplarité de ce qu’ils nomment des « médias-conflits », de même qu’ils méconnaissent l’importance du confinement géographique des conflits. On se remémorera l’exemple des incidents très violents qui agitèrent la sidérurgie lorraine, en plein démantèlement, à la fin des années 70. Des manifestants furent arrêtés, la carabine à la main, après avoir fait feu sur des policiers. Ils furent relâchés sans poursuites. En revanche, la manifestation parisienne du 23 mars 1979, par laquelle le mouvement culmina, fut l’objet d’une répression judiciaire sévère, sanctionnant le débordement de son aire géographique. Le mouvement fut par la suite étouffé par l’usage traditionnel, quoique massif, des compensations financières. On nous objectera que de nouveaux médias sont venus depuis compléter l’action de la presse écrite et audio-visuelle. Mais, outre que cette dernière sait le plus souvent tenir son rôle, Internet n’est d’un certain secours qu’aux minorités déjà radicalisées et mobilisées, sans atteindre le grand public. Cf. Sous la menace des ruptures, Entreprise et personnel, 2001.