À PROPOS DE L’UN DE MES LIVRES, ET DE TOUS LES AUTRES (2007)

Le livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (2004) a été indisponible pendant de nombreuses semaines [octobre 2007]. Ce désagrément était lié à un déménagement de l’éditeur et à la dispersion des stocks dans plusieurs sites. Les choses devraient rentrer dans l’ordre ce mois-ci, 500 exemplaires ayant été livrés au diffuseur.

Le Droit à la mort

 

[Le livre a, depuis, été republié dans une version revue et augmentée, par les éditions IMHO (voir lien dans la colonne de droite).]

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Au-delà de l’anecdote

 

Et ensuite, direz-vous peut-être ? Ensuite, rien n’est certain. Les conditions actuelles du marché de l’édition sont telles qu’il ne suffit plus qu’un livre se vende (ici, à 3 000 exemplaires, et au rythme de 50 par mois) pour que sa réimpression soit jugée rentable. Ce paradoxe demande quelques éclaircissements. Disons, pour aller vite, que le système fonctionne davantage sur les « nouveautés » (commandes des libraires, mise en place) que sur le fond des éditeurs. Plus l’éditeur est important et dispose de gros moyens financiers et plus il peut résister à cette tendance lourde, à supposer qu’il le souhaite. Le phénomène vaut aussi, dans une moindre mesure (peut-être), pour les livres de poche.

Cette vérité est devenue une évidence. L’un de mes éditeurs (je ne parle pas de Philippe Olivier de Hors Commerce), qui venait de me rassurer sur le sort du livre que j’ai publié chez lui, me disait comme une banalité, au détour de la conversation : « Tu sais que pour nous [éditeurs], il ne suffit pas qu’un livre se vende pour que l’on réimprime ».

Dans son Abécédaire, enregistré avec Claire Parnet il y a plus de dix ans, Deleuze voyait avec beaucoup de lucidité s’installer un système qui ne l’était pas encore tout à fait : les vrais clients des éditeurs, ce ne sont ni les libraires ni les lecteurs, mais les diffuseurs.

Bah ! dira-t-on, le livre est tout simplement une marchandise comme les autres, quoi qu’en disent les moralistes culturels. C’est exact, mais incomplet. Bien entendu, le livre est traité comme toute chose, et bientôt comme tout être, c’est à dire comme une marchandise. Mais nous n’en sommes plus là.

Le système auquel les diffuseurs ont imprimé leur marque fonctionne, je l’ai dit, à coups de nouveautés. Sur ces nouveautés, le diffuseur consent à l’éditeur des « avances » comme l’éditeur consent des avances sur droit d’auteur à ce dernier. Le système est d’ailleurs conçu de telle manière que le diffuseur touche de l’argent dans toutes les circonstances : quand le livre est envoyé aux libraires, quand il en revient, quand il est stocké, quand il est pilonné (détruit). Cependant, l’intérêt du diffuseur est d’instaurer la plus grande rotation possible des titres ; il incite donc l’éditeur, même de taille modeste, à sortir beaucoup de livres. Celui-ci calcule son budget annuel en fonctions des avances du diffuseur ; pour se fonder sur ces avances, il faut sortir de nouveaux titres.

Vous avez là l’explication de deux phénomènes visibles : trop de livres, trop vite disparus des librairies (deux à trois mois, sauf gros et immédiat succès). De plus, comme les livres doivent se succéder à un rythme rapide, on les préfère le moins coûteux possible, donc courts.

La conséquence invisible pour le public est que l’activité éditoriale, qui a pour clients les diffuseurs, consiste de plus en plus à faire de la trésorerie et non plus même à vendre une marchandise, qui se trouve être un livre.

Certes, il existe des maisons indépendantes qui résistent plus ou moins à cette tendance lourde. Certains gros éditeurs, qui sont leurs propres diffuseurs, ont les moyens de s’affranchir relativement de ces contraintes, tout en les utilisant pour étouffer et/ou formater les petites maisons qu’ils diffusent. Mais comme le marché est un et que tout le monde a besoin d’être diffusé, le système gagne inexorablement du terrain, dans les caisses des éditeurs et dans leurs têtes. Il ne s’agit, entendons-nous bien, nullement d’un abaissement moral quelconque. Tout au plus d’une contrainte par la réalité économique. Entre le poisson des profondeurs et le quadrupède bientôt dressé sur ses pattes de derrière, on imagine des bêtes amphibies… Beaucoup d’éditeurs, même « petits », indépendants, marginaux ou ce que vous voudrez sont déjà amphibies. Ils se pensent hors système mais pensent, et c’est par la force des choses, avec les idées réelles (les catégories de pensée) du système.

Ce système est particulièrement hostile aux petites maisons et d’une manière générale aux marginaux, qu’ils soient éditeurs ou auteurs.

Et voilà pourquoi je n’écrirai sans doute pas certains de mes livres…

En attendant, Le Droit à la mort est disponible, au moins à 500 exemplaires. Comme cela sonne « soviétique » !  Demain, peut-être aurons-nous des chaussures ou du rutabaga…

Peut-être le seul éditeur qui a eu le courage et la lucidité d’assurer la diffusion de cet ouvrage aura-t-il les moyens de la poursuivre, ce que je souhaite vivement [Las ! il fit faillite !]. Sinon, le livre mourra avant son auteur (quoique…), ce qui est assurément un triste destin, surtout pour un titre réclamé. Certes, je ferai en sorte qu’il soit disponible via Internet. Il est juste d’abandonner les plaines à l’ennemi lorsque le combat peut se poursuivre dans les montagnes. Il ne faut pas oublier pour autant que l’on a été chassé des plaines, d’ailleurs noyées pour les besoins de divers barrages hydroélectriques…

Je suis le premier à considérer que la forme livre n’est nullement obsolète. Ce qui se produit, à la fois sous nos yeux et inaperçu, est autre : ce que nous appelions « livre » est en train de disparaître. Certes, on trouve des centaines de milliers de « livres » en librairies (de neuf ou d’occasion), mais ceux qui paraissent aujourd’hui ne sont pas les produits du même processus de production qu’il y a seulement vingt ans.

Il ne s’agit pas ici de déploration sur le mode « Y’a pu de vrai pain », d’ailleurs le « vrai pain » et autres « baguettes tradition (sic) » sont partout en vente, mais de la constatation matérialiste que les modifications des processus de production altèrent la nature même des produits, intellectuels y compris.

Dans le domaine éditorial, comme en architecture, le marché affectionne la prudente pratique du façadisme.

Une fois le chantier terminé, qui saura que derrière la même façade — encre d’imprimerie, critique et prix littéraires, romantisme de la création — une banque s’est installée ?

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