LE “MANIFESTE” DES EXÉGÈTES, par Peralta [Benjamin Péret]

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Dans cette brochure publiée en français, à Mexico, en 1946, Benjamin Péret formule ses critiques à l’égard de la IVe Internationale avec laquelle il rompra définitivement deux ans plus tard.

J’en profite pour signaler la parution des Cahiers Benjamin Péret, superbes et passionnants albums édités par l’Association des amis de Benjamin Péret (3 numéros parus à ce jour [novembre 2014]).

La publication de ce texte de Péret sur mon précédent site n’a pas été signalée par l’Association à l’attention de ses adhérent(e)s et visiteur(e)s. Peut-être en ira-t-il autrement cette fois ?

Je me suis servi pour la numérisation de mon exemplaire, offert depuis au CIRA de Lausanne. La brochure ne se trouve pas à la BN. Le Catalogue collectif de France en indique deux ex., l’un à la BDIC de Nanterre, l’autre au CCI du centre Pompidou.

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« De l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace. »

Danton.

On voudrait pouvoir traiter sans passion le « manifeste » de la préconférence de la IVe Internationale d’avril dernier. Mais on est obligé de constater qu’il n’apporte pas de solution réelle aux problèmes actuels du mouvement ouvrier et de la révolution socialiste à laquelle tend ce dernier parce qu’à ces problèmes, ce texte oppose une analyse basée sur des postulats qu’une critique attentive réduirait à néant, provoquant l’écroulement de tout l’édifice théorique, lézardé au fur et à mesure de sa construction. On remarquera tout d’abord que ce «manifeste» n’a de manifeste que le nom. C’est le document de la vanité béate, un interminable diplôme d’auto-satisfaction que se décernent ses rédacteurs au nom de notre Internationale : Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes trotskistes car tout ce que nous avions dit s’est vérifié, et si, d’aventure, la réalité se bat en duel avec quelqu’une de nos prévisions antérieures, on jette un voile pudique sur cette fâcheuse réalité qui s’obstine à nous contredire dans l’espoir qu’elle reviendra bientôt à de meilleurs sentiments.

Est-ce là une méthode révolutionnaire ? Peut-on espérer éduquer les masses ainsi ? Se prépare-t-on à devenir réellement le parti mondial de la révolution socialiste ? Disons tout de suite que non et que, par cette voie, nous n’y arriverons jamais. Au contraire, c’est ainsi que nous passerons, impuissants, à côté de situations révolutionnaires sans pouvoir nous faire entendre des travailleurs, indéfiniment condamnés à notre rachitisme actuel. Avoir eu raison de a jusqu’à z (et ce n’est pas le cas) sans que la classe ouvrière s’en soit aperçu pendant sept ans, c’est évidemment avoir eu tort à moins que la classe ouvrière ne soit restée si loin derrière nous que nous fassions figure d’énergumènes ultra-gauchistes qu’elle ne comprend pas, et ce serait encore avoir eu tort.

Mai si la classe ouvrière n’est pas venue à nous, en Europe par exemple (compte tenu des difficultés matérielles pour un petit parti de se faire entendre dans les conditions d’illégalité qui ont prévalu pendant toute la guerre) c’est tout simplement parce que la fausseté des points de vue que nous soutenions au début de la guerre était devenue sensible pour la généralité des travailleurs qui ne voyaient plus aucune raison de défendre l’URSS simple alliée de Hitler ou de l’impérialisme anglo-saxon. En outre, le maintien, de la part de notre organisation, de positions périmées, a eu comme conséquence une pusillanimité des dirigeants qui n’ont pas su profiter des circonstances diverses qui se sont offertes depuis le début de la guerre car dans tous les cas, limités par des mots d’ordre dépassés, ils ont manqué d’audace, à la fois pour caractériser la situation et pour en tirer parti. C’est donc que nous avons eu tort et notre devoir immédiat et imprescriptible, en tant que révolutionnaires, est de rechercher la ou les sources de notre erreur sans tenter de nous leurrer en supposant qu’il [s’]agit peut-être d’erreurs secondaires.

En réalité, au lieu de se livrer à un travail critique, les rédacteurs du «manifeste» ont pieusement recueilli les textes sacrés qu’ils ont soumis à une exégèse détaillée car ils déclarent froidement, bien qu’implicitement, que nos thèses d’avant la guerre et du début, ont, dans l’ensemble, résisté à l’épreuve des faits, ce qui est une contre-vérité criante.

C’est là où le « manifeste » a le plus gravement manqué son objet. Mais ce n’est pas tout. Un manifeste doit avant tout avoir une valeur d’agitation, être court et résumer en phrases frappantes la situation du moment pour en extraire des mots d’ordre d’agitation. Il saute aux yeux que ce « manifeste », au lieu d’agiter, se borne à plonger le lecteur dans un profond sommeil.

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LE PACTE STALINE-HITLER

D’abord, ce « manifeste » part de l’idée préconçue, bien que non exprimée, qu’il ne s’est rien passé depuis 1939, que la guerre n’a été qu’un cauchemar au réveil duquel on se retrouve au même point qu’autrefois ; un « État ouvrier dégénéré » en face des impérialismes acharnés à sa perte. De cette position découle forcément une tactique erronée puisqu’elle repose, par ailleurs, sur l’idée qu’une éducation incessante des travailleurs est nécessaire. Or la question n’est plus de montrer aux travailleurs la nécessité de renverser le capitalisme pour instituer un pouvoir ouvrier qui conduira la société vers le socialisme. Tout travailleur européen, dès qu’on gratte le vernis petit-bourgeois que le capitalisme a parfois su lui appliquer avec la complicité, jadis des réformistes et, aujourd’hui des staliniens, démontre savoir qu’aucune autre issue de la crise n’est possible. Il s’ensuit que notre tactique du front unique par exemple, a de ce seul fait, perdu toute signification car les millions de travailleurs qui suivent les réformistes et staliniens n’obéissent en cela qu’à la loi du moindre effort inhérente à tout homme et les partis « ouvriers » savent en profiter en cultivant cette paresse même. C’est donc d’un côté, par une passivité que nous n’avons pas su secouer que les travailleurs suivent en si grand nombre les traîtres « ouvriers », d’autre part à cause de notre insignifiance numérique, conséquence de l’inadéquat de notre propagande, et enfin, ces deux causes unies empêchent les ouvriers de se diriger vers nous car ils estiment à juste titre que nous représentons tout juste actuellement une gauche du stalinisme insuffisamment différenciée de celui-ci et ne justifiant pas leur rupture avec lui. Par ailleurs, ces positions maintenues malgré toute évidence, sans analyse préalable qui les soutienne — et elle ne peut exister — entraîne les rédacteurs du « manifeste » à une tolérance, vis-à-vis du stalinisme, qui frise parfois la capitulation car elle les pousse à masquer les faits les plus criants, ceux contre lesquels leur devoir le plus urgent est de s’élever avec énergie et d’en tirer les conclusions nécessaires. C’est ainsi que, dans le passage relatif à la « montée et chute de l’impérialisme nazi », on passe pudiquement sous silence le pacte Staline-Hitler, mentionné épisodiquement par ailleurs. Pourquoi ? Simplement parce que s’il est vrai que « l’État nazi avait pour tâche de briser la classe ouvrière en Allemagne, de dominer l’Europe capitaliste », il est faux que sa tâche ait été « d’écraser l’URSS » en tant qu’héritière de la révolution d’Octobre. En s’alliant à Hitler, Staline l’a puissamment aidé à écraser la classe ouvrière allemande et à l’entraîner au massacre. En effet, que pouvaient penser les travailleurs allemands, pour qui la Russie incarnait la tradition révolutionnaire de 1917, placés soudainement en face du pacte de leur oppresseur nazi avec le « père des peuples », sinon qu’il était de la classe ouvrière allemande de se battre contre les « ploutocraties » occidentales puisque Staline se dressait contre elles ? Ce ne pouvait être qu’une « géniale » manœuvre tactique rapprochant l’heure de la révolution socialiste. Enfin, valait-il mieux passer ce pacte sous silence et ne pas le commenter ou en dénoncer le caractère impérialiste que toute l’attitude postérieure de Moscou a mis en évidence ? En effet, si en 1939, ce pacte pouvait encore apparaître comme une de ces répugnantes manœuvres dont le stalinisme a le secret, il n’a plus aujourd’hui que la signification d’un nouveau tournant à droite, situant définitivement le stalinisme sur le plan impérialiste. Le partage de la Pologne avec Hitler, suivi de l’absorption des États baltes, puis de la Bessarabie, n’était, on l’a bien vu, qu’une manière pour Staline de se faire la main, puisqu’il domine aujourd’hui, directement ou par l’entremise de ses pantins généralement alliés de la racaille réactionnaire, toute l’Europe orientale.

Il n’y avait entre l’Allemagne hitlérienne et la Russie stalinienne aucune contradiction inhérente au régime de propriété régnant dans l’un et l’autre pays. Autrement ce pacte eut été impossible. Essayez d’imaginer — ce qui est évidemment insensé — un pacte Lénine-Hitler. Le seul accouplement de ces deux noms fait rejeter cette hypothèse sans aucun examen. Mais si une telle hypothèse est insensée et si le pacte Staline-Hitler a été une réalité, c’est qu’entre l’époque de Lénine et celle de Staline il s’est produit des modifications telles qu’elles ne peuvent plus être considérées comme quantitatives mais bel et bien comme qualitatives. Le devoir des rédacteurs du « manifeste » était-il de les escamoter ou de les étaler au grand jour afin que l’Internationale puisse en discuter et prendre les résolutions qu’elles comportent ? Ils devaient, de toute évidence, les exposer avec le maximum de détails, non dans un manifeste dont le but est tout autre, mais dans une étude précise et fondée dont ils devaient demander à l’Internationale de discuter les conclusions et non pas placer celle-ci en face d’une position intangible, car déclarer comme ils le font que « l’URSS, ce vaste secteur du marché mondial enlevé à l’exploitation capitaliste en 1917, est toujours debout », c’est ressusciter une contradiction aujourd’hui abolie et dire que la guerre n’a eu aucune influence sur l’URSS et celle-ci reste « État ouvrier dégénéré » comme devant, comme si cette dégénérescence, obéissant aux désirs des rédacteurs du « manifeste », pouvait s’en tenir au niveau atteint avant la guerre, demeurer immuable, au lieu d’évoluer comme elle l’aurait fait de toute façon, même sans guerre. Et si l’on ajoute que l’URSS « menace même d’engloutir beaucoup d’autres pays situés sur ses frontières », on ne fait en réalité et sans s’en douter que dénoncer la tendance expansionniste du Kremlin sans oser ni se l’avouer franchement ni rappeler que tout pays impérialiste agit de même s’il en a la possibilité. L’oppression russe a simplement succédé, dans ces territoires, à l’oppression nazie, le parti stalinien au parti hitlérien, la Guépéou à la Gestapo, sans que les masses en aient eu le moindre bénéfice. Elles restent les victimes su stalinisme comme elles l’avaient été du nazisme.

Mais, revenons au pacte Staline-Hitler. Pour justifier leur attitude de derviches, les rédacteurs du «manifeste» nous citent les thèses de la IVe Internationale au début de la guerre où il était dit que la contradiction entre l’URSS et les États impérialistes était « infiniment plus profondes » qu’entre ces derniers eux-mêmes, d’où ils concluent que « c’est seulement sur la base de cette estimation qu’on peut expliquer le déchaînement de la guerre d’Hitler contre l’URSS après le pacte Hitler-Staline ». C’est seulement ainsi ! Mais Hitler et Mussolini dans leur correspondance ne font pas un instant allusion à cette fameuse contradiction, à vrai dire exactement semblable à celle opposant l’impérialisme allemand à son complice et rival anglo-saxon. Y avait-il contradiction entre deux systèmes de propriété lorsque Mussolini attaqua l’impérialisme français en juin 1940 ? Évidemment pas plus que lorsque Staline attaqua le Mikado en 1945. En fait, les deux complices n’avaient alors en vue, pour justifier leur agression, que des buts stratégiques : les ressources agricoles de l’Ukraine nécessaires pour la continuation de la guerre, de même que Staline, aujourd’hui se prépare au prochain massacre en soumettant la moitié de l’Europe à son joug, en absorbant les pétroles du nord de l’Iran, en essayant de dominer la Chine, les Dardanelles, la Grèce, etc. En outre, les rédacteurs du «manifeste» n’imaginent pas un instant que la IVe Internationale ait pu se tromper alors que la bureaucratie stalinienne essayait encore de dissimuler le sens de son évolution en couvrant ses entreprises d’un masque s’est si bien usé avec le temps qu’il est devenu une toile d’araignée ne cachant plus rien du tout. Qu’importe pour les rédacteurs du « manifeste » qui, avec les yeux de la foi, reconstituent le masque en partant de la toile d’araignée ! Maintenir aujourd’hui une telle position c’est se lier les mains devant le stalinisme qu’on ne peut plus combattre efficacement tout en défendant la Russie car l’un ayant modelé l’autre, ils ne forment plus qu’un tout contre-révolutionnaire cohérent dans l’esprit des masses d’Europe orientale et d’une partie de l’Asie.

Le pacte Hitler-Staline marque un tournant décisif dans l’histoire de la contre-révolution russe, conséquence de ses victoires sur le prolétariat russe et mondial, et son passage sur le plan de la rivalité inter-impérialiste. Il signifie que rien ne reste plus de la révolution d’Octobre, que la bureaucratie a acquis des positions économiques et politiques uniquement destructibles par la voie d’une nouvelle révolution prolétarienne en Russie et s’en tenir aujourd’hui à une position défensiste [sic] dont tous les événements des dernières années démontrent la fausseté, c’est se rendre incapable de lutter pour la révolution socialiste, c’est en fait s’incliner devant la contre-révolution stalinienne et lui laisser le champ libre pour tromper, opprimer et enchaîner les masses, c’est s’orienter vers la capitulation.

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LA DÉFENSE DE L’URSS, L’OCCUPATION DE L’EUROPE ORIENTALE ET LE RÔLE DU STALINISME

« La défense de l’URSS coïncide en principe avec la préparation de la révolution prolétarienne… Seule la révolution mondiale peut sauver l’URSS par le socialisme. Mais la révolution mondiale entraîne inévitablement l’éviction de l’oligarchie du Kremlin. » Ces paroles qui eurent un sens jadis en sont aujourd’hui totalement dénuées et les répéter jusqu’à satiété sous une forme ou sous une autre équivaut exactement à débiter une litanie pieuse. Les rédacteurs du « manifeste » en sont là car « la bureaucratie chercha à s’assurer une position privilégiée aux dépens des masses ». Chercha, c’est-à-dire qu’elle n’y réussit pas ; mais alors, ces millionnaires « soviétiques », que la presse staliniste des deux mondes a vantés à grand tapage, sont donc un mythe et un mythe aussi les millions de travailleurs-esclaves que la bureaucratie stalinienne déplace, comme des troupeaux de bœufs, d’un point à l’autre de la Russie ; mais si ce ne sont pas des mythes, il faut admettre que la bureaucratie stalinienne non seulement « chercha à s’assurer une position privilégiée aux dépens des masses » mais qu’elle y réussit en s’appropriant toute la plus-value, sans quoi d’où ces millionnaires soviétiques auraient-ils extrait leurs millions ?

Notons encore que ces positions des bureaucrates staliniens ont depuis longtemps dépassé le stade des privilèges car ils se sont précisément servi des privilèges qu’ils avaient usurpés au début de leur évolution contre-révolutionnaire pour se hisser au-dessus des masses comme une véritable classe dont la structure définitive est encore en voie de formation. Mais peut-être préfère-t-on maintenir que la contre-révolution russe a constitué une caste et n’est pas en train de créer une classe. C’est également possible, mais cela ne change rien au problème. En effet, la différence essentielle entre une classe et une caste réside en ce que la classe a pour mission historique de développer le système de propriété qui l’a engendrée. Elle a donc, au début de son règne une trajectoire progressive à parcourir. Ce fut le cas de la classe bourgeoise aujourd’hui en décadence, et vue sous cet angle, la couche dominante de la société russe ne peut prétendre au nom de classe que si l’on adopte la théorie du collectivisme bureaucratique. Cette décadence de la classe dominante entraîne, en l’absence d’une révolution sociale bouleversant de fond en comble les rapports de propriété, la décadence de tout le corps social. C’est sur ce terrain que surgissent les castes, véritables produits de la pourriture générale. Le type classique en est celle des brahmanes hindous qui provient de la décadence prolongée de la civilisation de l’Inde. Cette caste de brahmanes a un caractère religieux qui, à première vue, semble la différencier suffisamment des stratifications sociales en formation en Russie stalinienne ; cependant on voit, à y regarder de plus près, que ce caractère religieux est en voie d’élaboration en Russie. Les honneurs fantastiques dont est entourée la personne de Staline tendent évidemment à en faire le chef d’un nouveau rite, une sorte de prophète. L’existence des créateurs de religions a été entourée de fables de même nature que celles dont Staline est enveloppé. L’inca était « fils du soleil », l’empereur de Chine, « fils du ciel », Staline est le « soleil des peuples », le « père des peuples ».

On peut remarquer une autre différence entre la caste et la classe ; cette dernière, produit d’une révolution sociale, a acquis peu à peu des «droits » qui à ses yeux, constituent la justification de sa domination. En échange, la caste, née de la décadence de la société, alors que tout, les idées comme les classes et la propriété, y subit un lent processus de refonte, n’a rien, dans le passé qui justifie, même à ses yeux, sa domination. N’ayant aucun répondant sur terre, elle doit nécessairement le trouver au ciel d’où elle extrait son mythe.

À notre avis la situation intérieure russe recèle autant la possibilité de création d’une classe sur la base du capitalisme d’État existant aujourd’hui en Russie (par conséquent, pas très différente de la classe bourgeoise que nous connaissons dans le reste du monde) que d’une caste à caractère religieux. En réalité, la bureaucratie stalinienne combine aujourd’hui ces deux formes sociales. Elle est encore indifférenciée par rapport à elles et c’est seulement le développement de la situation ultérieure, tant en Russie que dans le reste du monde, qui lui permettra d’affirmer une tendance ou l’autre. Mais si la bureaucratie stalinienne arrive à former une classe, elle ne pourra en tout cas jamais jouer le rôle progressif de toute classe dans sa période ascendante puisque celle-ci — nuance de la classe bourgeoise, répétons-le — viendra forcément s’insérer dans la bourgeoisie mondialement considérée et ne pourra servir qu’à précipiter sa décadence. À moins qu’on admette la théorie du collectivisme bureaucratique que, pour notre part, nous rejetons.

En outre, tout ceci ne vaut, bien entendu, qu’en l’absence d’une révolution prolétarienne triomphante.

De ce qui précède découle que la révolution socialiste, à laquelle tendent spontanément tous les peuples d’Europe, soit pour la bureaucratie russe un véritable cauchemar qu’elle doit dissiper coûte que coûte pour se survivre et prospérer et de là vient la nécessité pour elle d’abattre la révolution socialiste partout où elle pointe, sous peine de succomber elle-même. L’exemple de la révolution espagnole est, à cet égard, particulièrement édifiant.

En juillet 1936, les travailleurs espagnols s’emparent de tout l’appareil économique du pays, dissolvent toutes les institutions bourgeoises y compris la justice, la police et l’armée, s’emparent des armes et constituent leurs comités et leur milice. L’État bourgeois disparaît alors comme un fantôme aux premières lueurs de l’aube. Ce qui en subsiste, à Madrid, ne gouverne que par la permission des comités de travailleurs. Mais le stalinisme est là qui veille et vient d’étouffer dans l’œuf le mouvement révolutionnaire des masses françaises (juin 1936). Il se dresse contre les milices ouvrières en faveur de l’armée bourgeoise, contre les comités en faveur de l’État bourgeois, travaille infatigablement à créer, sous son contrôle, u gouvernement d’union nationale (gouvernement Negrin) sous le couvert duquel il assassine et emprisonne les révolutionnaires avant de livrer la révolution à Franco qui achèvera son œuvre, lui permettant de garder vaguement les apparences et laissant libre cours à la guerre impérialiste qu’il aide à déclencher par le pacte Staline-Hitler et qu’une révolution socialiste triomphante en Espagne eût empêchée.

Notons aussi que les procès de Moscou commencent avec la révolution espagnole et donnent tout son sens à l’action que le stalinisme va entreprendre dans la péninsule. Ils constituent une véritable offre de services adressée à la bourgeoisie mondiale. Par eux, la bureaucratie stalinienne dit : « Voyez, la révolution est finie ; nous avons assassiné ceux qui l’avaient menée à la victoire. Nous sommes puissamment organisés dans le monde entier et en mesure d’en faire autant partout où ce sera nécessaire. Faites-nous confiance, nous sommes tout autant intéressés que vous au maintien de l’ordre capitaliste. Il n’y a même que nous qui puissions le sauver ». Et ils le prouvent derechef en Espagne comme ils le prouveront plus tard en Europe, au moment de la « libération », dans les territoires qu’ils occupent et partant où dominent les partis staliniens.

Le rôle de la bureaucratie stalinienne n’a donc pas été de « ruiner toute une série de possibilités révolutionnaires » mais bien d’aider à écraser ou d’écraser sciemment tout mouvement révolutionnaire dès qu’il présentait quelque danger pour la bourgeoisie et par suite pour la bureaucratie même. C’est tellement vrai que « l’Armée rouge, sous les ordres de Staline, a pour mission de ravager, de piller l’industrie et les foyers en Allemagne, en Autriche et dans toutes les parties de l’Europe orientale conquises », ce qui amène les camarades du nouveau C. E. à constater dans leur premier plenum (deux mois après la Préconférence et le «manifeste»), que « le libre développement du mouvement des masses est entravé aussi bien par l’appareil militaire réactionnaire des impérialistes que par la bureaucratie stalinienne ». « Entrave » est peu dire et « aussi bien » est faux, car, à l’exception de la Grèce qui sert de champ de bataille aux impérialistes occidentaux contre la bureaucratie stalinienne, la répression contre le mouvement ouvrier n’a atteint nulle part la perfidie et l’acharnement qu’elle revêt dans l’Europe orientale dominée par les Russes. C’est encore là une manière indulgente de considérer l’action de la bureaucratie stalinienne dans les territoires qu’elle occupe, destinée à masquer le divorce criant qui existe entre l’appréciation officielle de notre Internationale et la réalité contre-révolutionnaire imposée par la bureaucratie stalinienne. Cependant, cet état de choses amène le C. E. à combattre par la bande le «manifeste» dès son premier plenum et à réclamer ce qu’exigeait le Groupe Espagnol de la IVe Internationale au Mexique, il y a deux ans, dès le début de l’occupation : le retrait immédiat des troupes d’occupation, y compris celles de la contre-révolution stalinienne. En effet, le «manifeste» se limitait à réclamer le retrait des troupes d’occupation en Allemagne, au Japon et en Italie. L’Autriche, toute l’Europe orientale, la Mandchourie et la Corée n’étaient pas occupées aux yeux des rédacteurs du « manifeste » mais il est hors de doute que les populations de ces derniers pays sont d’un avis diamétralement opposé et n’ont pas dû voir sans colère l’oubli dont elles étaient l’objet. Il en a été évidemment de même pour les populations de la zone d’occupation russe en Allemagne et ailleurs, car le manifeste les oublie aussi en incitant « les ouvriers américains, anglais et européens à manifester leur solidarité de classe envers les travailleurs des pays vaincus ». Pas un mot sur les Russes qui n’ont évidemment, dépendant de la sainte bureaucratie stalinienne, à manifester cette solidarité que par le moyen du pillage des populations des pays occupés.

Ce n’est d’ailleurs pas sans réserves que le C. E. adopte cette attitude à l’égard de la Russie, ni parce qu’il a décidé de modifier sa position envers la contre-révolution stalinienne ! En effet, dans la même résolution le C. E. déclare que la IVe Internationale est « pour la défense des mesures économiques progressives qui ont été réalisées dans les territoires occupés par l’Armée rouge ». Il faudrait s’entendre, camarades du C. E. : votre chien est-il enragé ou non ? La bureaucratie stalinienne a-t-elle envoyé son armée pour « ravager et piller l’industrie et le foyers en Allemagne, en Autriche et dans toutes les parties de l’Europe orientale conquises » ou bien pour apporter des « mesures économiques progressives ». Autrement que sont ces « mesures économiques progressives » que le pillage précède, accompagne et suit ? Peut-on douter un instant que les masses des pays occupés ressentent plus durement les pillages qu’elles n’apprécient des mesures d’une progressivité à laquelle ces pillages mêmes donnent tout leur sens ; car toute mesure progressive, c’est-à-dire opprimer les masses, et élever leur niveau révolutionnaire et leur niveau de conscience pour accroître une combativité dont ses pillages en feraient la première victime. Autant dire que le noir est en même temps blanc.

Rappelons, entre parenthèses, qu’en Allemagne orientale aussi bien qu’en Allemagne occidentale, les armées russes d’une part et alliées d’autre part, ont trouvé la plus grande partie des usines confisquées par les travailleurs. Tandis que les alliés restituaient ces usines aux capitalistes allemands, les Russes les nationalisaient, c’est-à-dire créaient les bases économiques d’un capitalisme d’État similaire à celui qui existe en Russie. Il s’agit donc, dans un cas comme dans l’autre, d’une spoliation du prolétariat puisque la propriété des instruments de production lui est arrachée. C’est à cela et à rien autre que se réduisent les « mesures progressives » apportées par l’armée russe en Europe orientale. Et c’est devant cette situation que le C. E. déclare en substance : « Bureaucratie stalinienne vous avez apporté en Europe orientale des mesures tellement progressives qu’il vaut mieux que vous vous en alliez. C’est assez comme cela ! » Et c’est ainsi que la IVe Internationale se prépare à devenir la direction révolutionnaire qui manque à l’humanité, par des pitreries verbales dont le moins qu’on puisse dire c’est qu’elles révèlent la crainte de regarder les faits en face pour prendre les décisions qu’ils imposent depuis longtemps ! Proposez donc aux masses des pays occupés par l’armée staliniste de s’unir à celle-ci pour défendre la Russie et vous verrez quelle sera la réaction de ces masses. Il est évident que partout où passent les troupes de la contre-révolution russe, il n’y a plus de place pour la position défensiste, et ce qui est plus grave encore, les idées socialistes y ont perdu du terrain, puisque partout où des élections ont pu avoir lieu avec un minimum de garanties, les partis réactionnaires ont triomphé, canalisant l’opposition à l’occupation staliniste. Cette situation exprime évidemment la haine des peuples occupés pour la bureaucratie staliniste et ses valets nationaux. Elle montre en même temps que nos camarades dans ces pays, rejetés dans l’illégalité, traqués, assassinés, n’ont pas été en mesure d’orienter le mécontentement des masses. Il est vrai que s’ils maintenaient une position défensiste, et obéissaient aux mots d’ordre de l’actuelle direction de notre Internationale, les travailleurs ne pouvaient que les considérer comme des auxiliaires de leurs oppresseurs et se détourner d’eux avec horreur.

« Mais là où surgiraient des mouvements réactionnaires qui, avec l’appui des impérialistes, tenteraient de renverser l’économie plus ou moins étatisée et de rétablir la propriété foncière afin de créer une base d’attaque contre l’Union soviétique, nous nous opposerions à ces manœuvres et combattrions aux côtés de l’Armée rouge pour la défaite des impérialistes et de leurs agents jusqu’à ce que les travailleurs de ces pays soient capables de faire face seuls à la contre-révolution. »

Dans leur amour pour la Russie, les camarades du C. E. ne voient aucun moyen de diriger le mouvement révolutionnaire des masses opprimées par la contre-révolution russe en Europe orientale et ne peuvent envisager qu’une situation où : a) des mouvements réactionnaires surgiraient appuyés par l’impérialisme étranger ; b) ces mouvements s’opposeraient à « l’État ouvrier dégénéré ». Ils n’envisagent pas un instant que des mouvements révolutionnaires pourraient éclater dans ces pays. Pourquoi ? Parce que la classe ouvrière y est opprimée d’une manière si féroce qu’elle est dans l’impossibilité de réagir ? Parce que les masses soutiennent l’armée et la bureaucratie stalinienne ? Si les masses soutiennent l’armée occupante te la bureaucratie du Kremlin, pourquoi alors réclamer l’évacuation de ces territoires par l’armée russe et que signifient ces pillages dont il a été question plus haut ? Nous pensons au contraire que l’armée russe a suscité une telle haine au sein des masses que celles-ci risquent de se laisser entraîner par n’importe quel mouvement de « libération » appuyé ou non par l’impérialisme étranger. Par ailleurs, si un mouvement révolutionnaire éclatait dans un pays occupé par l’armée russe, contre qui serait-il dirigé directement ? Contre un impérialisme occidental avec qui ces masses n’ont aucun contact direct ou contre « l’État ouvrier dégénéré » qui les opprime férocement « pille les foyers » et « ravage l’économie » du pays tout en apportant des « mesures progressives » qui n’empêchent pas les camarades du C. E. de réclamer le retrait immédiat des troupes russes d’occupation ? Allons, camarades du C. E., sortez de ces contradictions grotesques et proclamez clairement que l’occupation russe a apporté en Europe orientale les mêmes maux que l’occupation nazie en Europe occidentale, que les « nationalisations » et la réforme agraire ne sont que de la poudre jetée aux yeux des révolutionnaires pour leur cacher la réalité des pillages et des exactions de toutes sortes commis par les sbires de Staline. C’est seulement ainsi que nos camarades de ces pays seront en mesure de se faire entendre des masses qui sans cela suivront le premier aventurier petit-bourgeois venu qui leur promettra la « libération » du joug russe. Et même ainsi, il n’est pas certain que cet aventurier n’apporterait pas des mesures plus progressives que l’occupation russe, même s’il était l’agent des impérialismes occidentaux. En effet, pour se faire entendre des masses, il devrait apporter dans ses bagages les libertés démocratiques essentielles, c’est-à-dire donner aux masses, au moins momentanément un minimum de possibilités d’action autonome, ce que le stalinisme ne peut pas tolérer un instant. Est-ce à dire que nos camarades, dans ces régions, doivent faire cause commune avec n’importe quel mouvement de « libération » ? Évidemment non, mais ils doivent lutter contre l’occupation russe comme ils ont lutté contre l’occupation nazie, en montrant aux masses le leurre de la « libération » qu’on leur propose, que l’impérialisme étranger soit dans la coulisse ou non. Ils doivent expliquer patiemment aux masses que le salut ne peut pas venir des classes possédantes, même si leurs intérêts les opposent à la bureaucratie russe. Le salut, pour les masses, ne peut venir que d’elles-mêmes et leur arme principale dans cette lutte libératrice, celle que le C. E. recommande à juste titre, c’est la fraternisation avec les troupes de la bureaucratie stalinienne. Mais pour pratiquer la fraternisation entre occupés et occupants, il faut d’abord abandonner tout vestige défensiste. En effet, quelle fraternisation est possible à partir du moment où l’occupé, en admettant qu’il soit assez insensé pour le faire, s’adresse à l’occupant en ces termes : « Je suis avec toi pour défendre l’URSS contre Staline » ? L’URSS, pour le soldat russe, c’est Staline avec ses bureaucrates, ses officiers et sa Guépéou. Il est clair qu’il n’en veut pas, qu’il ne souhaite que secouer son joug. Non, le travailleur des pays occupés par l’armée stalinienne doit s’adresser au soldat russe ainsi : « Nous sommes frères, unissons-nous contre nos ennemis communs — Staline et notre bourgeoisie — comme ils se sont unis contre nous. »

Dans cette même résolution le C. E. nous parle également d’une économie « plus ou moins étatisée » qu’il s’agit de défendre contre la bourgeoisie nationale et ses alliés impérialistes. « Plus ou moins étatisée » est déjà un chef-d’œuvre, mais une première remarque s’impose : quel est l’État qui a « plus ou moins étatisé » (nationalisé) cette économie ? Les camarades du C. E. vont-ils nous affirmer que cet État, parce qu’il est esclave et complice de la bureaucratie russe, est un « État ouvrier dégénéré » ? Cette absurdité nous conduirait alors à conclure que cet État est plus « dégénéré » que l’État russe. On voit à quelles insanités on aboutit en suivant le raisonnement des camarades du C. E. En réalité, cet État est tellement « dégénéré » qu’il n’a rien d’ouvrier, malgré le « contrôle ouvrier » et autres mesures du même ordre, car il s’agit d’un État bourgeois totalement dégénéré et enchaîné aux intérêts impérialistes russes, d’un État issu de la décadence du capitalisme engendrée à son tour par une situation où toutes les conditions objectives de la révolution socialiste sont données, dans les principaux pays d’Europe au moins, cependant que le facteur subjectif (la direction révolutionnaire) n’a pas réussi à jouer son rôle, en grande partie à cause de l’attitude timorée et complaisante qu’elle observe à l’égard de la contre-révolution stalinienne.

Par ailleurs, la nationalisation de tout ou partie de l’économie d’un pays ne change rien à la nature de l’État puisque c’est la même classe, mais infestée des parasites staliniens, qui le contrôle. D’abord, pourquoi une partie de l’économie a-t-elle été nationalisée et pas l’autre ? Pour deux raisons : 1. parce qu’une partie de l’outillage économique a été volée par la bureaucratie stalinienne ; 2. parce que, de ce qui reste, on a nationalisé les usines appartenant aux ennemis de la bureaucratie russe, aux capitalistes qui ne reconnaissent pas la suzeraineté de Moscou. En échange, celles appartenant à des individus ou des groupes qui voient dans le kremlin le Messie du jour, passent sous la protection de celui-ci. La nationalisation stalinienne, dans les territoires qu’elle occupe, apparaît donc exactement semblable au racket des gangsters américains protègent les victimes qui paient tribut et attaquant ceux qui leur résistent. Elle n’a aucun caractère social. C’est tout simplement une mesure de représailles militaires s’ajoutant à l’occupation et aux réparations exigées par Moscou. On le voit plus clairement encore lorsqu’on examine d’un peu près la « réforme agraire » implantée par la contre-révoution russe en Europe orientale, réforme dont, par exemple, l’Église ainsi que les propriétaires fonciers reconnaissant l’autorité des agents nationaux du Kremlin sont exclus. Là, il ne s’agit nullement de confiscation de la propriété foncière distribuée entre les paysans sans terres, mais bel et bien de vendre les terres saisies aux capitalistes ennemis de la bureaucratie russe. Même si ces terres ne donnent lieu au versement d’aucune indemnité aux propriétaires déchus, qui encaisse le produit de leur vente ? Évidemment l’État bourgeois auquel participent, directement ou indirectement, les propriétaires dépossédés et derrière qui se tient la plupart du temps le Shylock moscovite qui réclame des réparations. Qu’y a-t-il de commun entre cette réforme agraire et celle des bolcheviks de 1917 ? Rien, absolument rien. Quant à l’ampleur de cette « réforme agraire », faisons les plus expresses réserves. New International de septembre 1946 (A. Rudzienski : Russian Imperialism in Poland), citant la presse bourgeoise, nous apprend qu’en Pologne, fief chéri de la bureaucratie stalinienne, 1 300 000 hectares de terres ont été mis en vente au profit des paysans qui en sont dépourvus. Théoriquement du moins, car il est peu probable que ces paysans puissent en profiter après avoir été pillés par les nazis et par les Russes. Mais le même organe nous apprend que 1 500 000 hectares de terres ont été attribués à l’armée « rouge » : la part du lion ! Rappelons entre parenthèses que les nazis agissaient de même et donnaient à leurs fidèles des terres saisies dans les pays conquis ; encore était-ce sous forme d’exploitations agricoles hautement industrialisées, tandis que la bureaucratie russe, en favorisant l’exploitation parcellaire, perpétue un type d’exploitation retardataire. Son but, en multipliant les exploitations parcellaires, est simplement de créer des groupes de paysans satisfaits prêts à la soutenir dans son action contre les travailleurs des villes qui restent ses principaux ennemis. Mais, pour en finir avec la Pologne, rappelons que Pilsudski, au lendemain de la première guerre mondiale, avait accompli, évidemment sous la pression des masses, une « réforme agraire » beaucoup plus vaste puisqu’elle embrassait 3 000 000 d’hectares de terres. La bureaucratie russe se révèle donc incapable d’égaler Pilsudski. Il est vrai qu’ayant écrasé les masses à l’aide de ses valets, elle n’a plus besoin de leur donner un semblant de satisfaction pour apaiser leur colère.

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CONTRE LE GOUVERNEMENT PS-PC-CGT

Revenons au « manifeste ». Ses rédacteurs nous affirment que la bourgeoisie ne pourra pas suivre la tactique qu’elle avait adoptée après la première guerre mondiale, consistant à céder momentanément le pouvoir aux partis « ouvriers » qui avaient apporté des améliorations aux conditions de vie des travailleurs, parce qu’elle se trouve aujourd’hui dans une situation catastrophique. Autrement dit, nos camarades prévoient une aggravation du sort de la classe ouvrière — ce qui est évident — mais ils ne se demandent pas un instant quels partis peuvent faire accepter aux travailleurs cette aggravation de leur sort. Seront-ce les partis classiques de la réaction bourgeoise, le fascisme, ou les partis « ouvriers » ? Répondons sans hésiter que seuls, absolument seuls les réformistes et staliniens sont en mesure de faire accepter à la classe ouvrière les terribles conditions d’existence qu’elle connaît aujourd’hui dans presque toute l’Europe et encore les premiers seraient-ils impuissants sans les seconds.

En effet, les masses européennes ont tellement souffert du fascisme que son retour au pouvoir est inconcevable pour le moment, les partis bourgeois réactionnaires dont certains membres ont collaboré avec l’envahisseur nazi, ne jouissent plus que d’un prestige réduit même dans la paysannerie. En échange, les partis stalinien et réformiste bénéficient de la confiance actuelle des masses parce qu’ils ont, l’un, usurpé la tradition révolutionnaire d’Octobre, et l’autre apporté jadis aux masses des avantages économiques qu’ils étaient alors seuls capables de leur donner dans le cadre de la société capitaliste. Ceci, en l’absence d’un parti révolutionnaire en conditions de se faire entendre des masses avec un programme de lutte clair et précis. Mais si les réformistes ont pu, jadis, améliorer le sort des masses, il n’en est plus de même à présent, sans cependant que leur rôle de pare-choc au bénéfice de la bourgeoisie ait changé. On l’a vu, en France, en juin 1936, où Blum affirmait que « tout n’était pas possible », cependant que Thorez déclarait qu’il fallait « savoir terminer une grève ». En ce sens, leur rôle contre-révolutionnaire reste identique.

Cependant, une différence importante est à noter. À l’époque passée — dont on peut marquer la fin avec l’explosion révolutionnaire d’Espagne — l’arrivée au pouvoir des réformistes signifiait un surcroît de liberté pour les masses, surtout pour l’avant-garde qui voyait ses moyens d’action multipliés. C’était, par suite, la possibilité d’un élargissement de la lutte de classes, les masses passant par dessus la tête de leurs dirigeants après en avoir estimé le rôle contre-révolutionnaire. Mais, peut-on dire que la première réalisation d’un gouvernement réformiste-stalinien (ce fut pendant la guerre civile espagnole) ait valu aux masses un accroissement de liberté ? Tout au contraire, l’arrivée au pouvoir du gouvernement Negrin  que dominaient les staliniens — marque le début d’une répression féroce du mouvement révolutionnaire (répression du mouvement de mai 1937 à Barcelone, assassinat de Nin, Bernieri [sic pour Camillo Berneri, anarchiste assassiné par les staliniens en mai 1937.], Moulin, etc., suppression des libertés démocratiques bourgeoises de parole, presse, etc.), et le rétablissement complet du pouvoir bourgeois. En un mot, ce fut la fin de la révolution espagnole, de même que dans l’Europe orientale, la venue au pouvoir des coalitions de staliniens et réformistes en combinaison avec toute sorte de racaille réactionnaire a signifié l’arrêt complet du mouvement révolutionnaire des masses travailleuses de ces pays, en même temps que l’emprisonnement ou l’assassinat des militants révolutionnaires opposés au stalinisme, de même encore que leur ascension au pouvoir en compagnie des partis bourgeois, en Europe occidentale, a signifié un recul rapide du mouvement révolutionnaire des masses.

Même en France, quel insensé peut croire que la venue au pouvoir d’un gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. signifierait plus de liberté pour notre section française ? Il est au contraire évident qu’un tel gouvernement marquerait le début d’une ère de répression égale ou pire à celle que le mouvement ouvrier a connue pendant l’occupation nazie et dirigée cette fois exclusivement contre l’avant-garde.

L’accession au pouvoir d’une coalition « ouvrière » composée de staliniens et réformistes ne peut donc plus apporter aujourd’hui aucune impulsion au mouvement révolutionnaire des masses mais signifie au contraire son écrasement par les partis « ouvriers » au nom de la bourgeoisie, de même que le fascisme du passé. L’Espagne d’hier et l’Europe orientale aujourd’hui le prouvent sans la moindre équivoque. Dans ces conditions, le mot d’ordre, en France par exemple, de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. perd toute signification révolu­tionnaire car la présence des ministres capitalistes dans un gouvernement à participation « ouvrière » sert simplement d’alibi aux ministres « ouvriers ». Elle leur permet de faire la politique de la bourgeoisie tout en rejetant la responsabilité de cette politique sur les ministres capitalistes. Mais l’éviction du gouvernement des ministres capitalistes, si elle peut signifier que les masses ne les peuvent plus tolérer et que par conséquent une crise révolutionnaire est ouverte n’est d’aucun bénéfice, aujourd’hui, pour les masses.

L’ouverture de cette crise contraint le capitalisme à s’effacer, à céder le pouvoir aux partis « ouvriers », seuls capables de la dominer. Le rôle des ministres « ouvriers » n’est nullement changé. Ils restent, comme devant, les exécutants de la bourgeoisie mais sont alors obligés d’adopter d’autres méthodes pour remplir leur rôle de sauveteurs du capitalisme. Ces méthodes ne peuvent plus aujourd’hui être que des méthodes fascistes. Le fascisme, tel que nous l’avons vu à l’œuvre en Italie et en Allemagne représente le dernier sursaut du capi­talisme pour se sauver par ses propres méthodes. Sous cette forme, le fascisme a échoué. Son opposition au mouvement ouvrier dans son ensemble — des réformistes aux révolutionnaires — le plaçait dans l’impossibilité de faire accepter aux masses les mesures réactionnaires qu’il était tenu de prendre. Un gouvernement « ouvrier », au contraire, n’arrive au pouvoir que par la volonté des masses dont il se prétend l’interprète. Mais ce gouvernement « ouvrier » doit inévitablement, pour sauver le capitalisme, reprendre à son compte les mesures adoptées par les fascistes d’antan que son crédit initial auprès des masses lui permet d’imposer, pour créer ainsi une situation telle que les masses, privées de tout moyen d’action, sont placées dans l’impossibilité de réagir ultérieurement. Certes, les ministres « ouvriers » sont alors contraints de se démasquer, de dévoiler aux masses la mission contre-révolutionnaire qu’ils ont reçue de la bourgeoisie, mais les méthodes fascistes qu’ils emploient alors contre l’avant-garde ferment aux masses la voie de la révolution ; leur élan est stoppé net.

Qu’on examine la situation que le stalinisme a créée en Europe orientale et l’on aura l’image de celle réservée à l’Europe occidentale en cas de triomphe staliniste, en cas de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T., en France. Le stalinisme au pouvoir a-t-il signifié plus de liberté pour les masses des pays occupés, bien qu’il ait dévoilé sans équivoque sa nature contre-révolutionnaire ? Évidemment non, sans quoi les camarades du C. E. ne réclameraient pas l’évacuation de ces territoires par l’armée « rouge ». Les conditions de la lutte ont évidemment changé et appellent impérieusement l’abandon de ce mot d’ordre au profit d’une lutte implacable contre ces ministres « ouvriers » et d’un travail patient et difficile pour montrer aux masses que staliniens et réformistes sont indispensables au sauvetage de la bourgeoisie décadente et la condition même de sa survivance à l’état sénile.

Notre tactique repose, en effet entièrement sur les partis traîtres dont l’existence obstrue tout l’horizon révolutionnaire des camarades de la direction. Ne serait-il pas plus profitable de s’adresser à toutes les organisations ouvrières minoritaires avec un programme de lutte clair et précis contre le capitalisme et les partis traîtres, en abandonnant le défensisme, le gouverne­ment P.S.-P.C.-C.G.T., les nationalisations, etc., pour leur proposer un front unique révolutionnaire ayant pour objectif la subversion de la société capitaliste ? Un bloc ainsi composé s’opposant aux trahisons journalières des staliniens et réformistes, dénonçant leur collusion avec la bourgeoisie contre les masses ouvrières constituerait un centre d’attraction qui permettrait à la classe ouvrière de voir plus clairement l’issue révolutionnaire de la crise actuelle et faciliterait son détachement des partis stalinien et réformiste. Il constituerait une force s’opposant à la trahison des partis « ouvriers » tandis que, seuls, nos sections et groupes, par leur insignifiance numérique ne peuvent pas apparaître aux masses comme un élément de lutte suffisant contre ces partis dont, par ailleurs, ils ne se différencient pas assez.

La question se pose évidemment de savoir ce qui est préférable, de l’éducation des masses à travers l’expérience tragique d’une révolution étouffée dans l’œuf par les staliniens et réformistes et laissant place à un régime totalitaire pour toute une période historique, ou de la dénonciation claire et précise, à propos de tous les incidents de la lutte quotidienne, du rôle politique exact du stalinisme et du réformisme dans l’époque présente. Dans le premier cas, le sort de la révolution est réglé d’avance et l’avant-garde assassinée ou réduite à l’impuissance. Dans le second cas et dans la pire hypothèse, on risque de n’avoir pas le temps de détromper les masses et de laisser échapper une occasion révolutionnaire ; mais en tout cas l’avant-garde sera idéologiquement et organiquement plus forte pour résister à la répression qui s’ensuivra et préparer l’offensive future en vue de la vague révolutionnaire suivante.

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LE FRONT UNIQUE

Il est un point que le manifeste passe sous silence : le front unique. Notre parti français, par exemple, l’a proposé à diverses reprises aux partis stalinien et réformiste. C’est encore là un exemple d’une application mécanique d’une tactique qui n’a plus de raison d’être dans les circonstances actuelles. Le front unique, tel qu’il est défini par Lénine et Trotzky, tenait compte de la nécessité pour les masses de mettre à l’épreuve leurs dirigeants dont l’avant-garde affirmait qu’ils les trahissaient. Mais ces dirigeants traîtres étaient amenés à accepter le front unique proposé par l’avant-garde à cause de leur position de bureaucrates réformistes dans le mouvement ouvrier car les partis réformistes n’étaient pas encore intégrés à l’État capitaliste. Ils représentaient encore une tendance, droitière il est vrai, du mouvement ouvrier, bien qu’il fût et soit encore nécessaire de distinguer le stalinisme, avant-garde de la contre-révolution mondiale, des partis « socialistes » où l’aile gauche est susceptible de passer sur des positions révolutionnaires, ce qui est impossible dans les partis staliniens à structure monolithique.

Il fallait jadis que les dirigeants traîtres, ou bien acceptassent le front unique et tous les risques qu’il comportait ou bien qu’ils découvrissent leur transformation en aile gauche de la bourgeoisie opposée aux revendications des masses. Il n’en est plus de même aujourd’hui. Peut-on dire, en effet, que le parti « socialiste » dans son ensemble, malgré les courants divers qu’il canalise, représente quelque part au monde une tendance même droitière du mouvement ouvrier, alors qu’unis au stalinisme, les réformistes ont été seuls en mesure de faire accepter aux masses les souffrances inouïes de la guerre et les terribles conditions de vie que le capitalisme leur impose aujourd’hui ? Le parti « socialiste » est évidemment intégré à l’État capitaliste qui ne peut plus se passer de lui. Par ailleurs, la survivance de l’État capitaliste sous leur contrôle est pour eux une question de vie ou de mort car les bureaucrates réformistes savent admirablement que la révolution prolétarienne les balaierait net, tandis qu’autrefois ils pouvaient espérer se laisser porter par le flot révolutionnaire pour ramener ensuite la société dans son lit bourgeois.

Il n’est pas plus possible de dire que le stalinisme représente une tendance droitière du mouvement ouvrier. C’est en effet — et personne ne le niera — l’agent d’exécution de la contre-révolution russe dans tous les pays. La politique du Kremlin — personne ne le niera non plus — est caractérisée par un mépris absolu des aspirations des masses. Une seule chose compte pour les bureaucrates staliniens dans quelque pays que ce soit : servir aveuglément le maître du Kremlin. En outre, le maintien de la dictature stalinienne en Russie dépend du sort de la révolution socialiste, tant en Russie qu’en Europe et dans le monde entier. De là vient que le plus farouche ennemi de la révolution prolétarienne soit le stalinisme et de là vient aussi que le stalinisme soit le meilleur et le plus farouche défenseur de l’État capitaliste. En d’autres termes, si la classe ouvrière a assimilé l’expérience révolutionnaire des trente dernières années, la bourgeoisie et surtout ses défenseurs staliniens et réformistes l’a encore mieux assimilée.

En conclusion, si jadis, les dirigeants réformistes étaient tenus de composer avec les travailleurs qui leur accordaient leur confiance à cause de l’instabilité de leur situation, celle-ci s’étant affermie, leurs liens avec la bourgeoisie s’étant resserrés, ils sont désormais en mesure d’imposer leur politique réactionnaire aux travailleurs qui les suivent. Quant au stalinisme, protégé par l’auréole qu’il a usurpée à la révolution d’Octobre, il trahit sciemment les travailleurs au profit de la contre-révolution russe. Dans ces conditions, toute proposition de front unique de notre part aux partis réformiste et stalinien est vouée à l’échec et ne sert en outre qu’à nous couvrir de ridicule si l’on considère sereinement le rapport des forces, en France par exemple.

La pratique du front unique est indispensable pour arriver à la constitution des conseils ouvriers : c’est un fait aussi évident que ces conseils ouvriers n’ont jamais été créés à la suite d’un accord entre les dirigeants des organisations ouvrières, bien que dans le passé et surtout dans la révolution russe, celles-ci les aient soutenus. C’est d’ailleurs là une situation qu’on ne reverra plus. Déjà, dans la guerre civile espagnole, on peut constater que les partis « ouvriers », dès qu’ils ont formé un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie, n’ont rien de plus pressé que de supprimer les comités ouvriers ou de les intégrer à l’État capitaliste reconstitué pour leur retirer toute efficacité révolutionnaire. On peut affirmer qu’aujourd’hui le stalinisme est incompatible avec le pouvoir ouvrier. Par suite, la défense de ce dernier implique la lutte à mort contre le stalinisme.

Dans la révolution russe, les mencheviks et les socialistes-révolutionnaires conservaient la dualité de pouvoir et, par suite, soutenaient les soviets afin d’éviter de se prononcer sur le pouvoir qui devait balayer l’autre, car ce pouvoir bourgeois agonisant leur servait de contrepoids aux exigences des masses. Mais dans la révolution espagnole on voit les partis « ouvriers » choisir résolument le pouvoir bourgeois en attaquant les comités ouvriers qui détenaient tout le pouvoir, pour ainsi dire sans le savoir, et les plier au pouvoir bourgeois restauré. Aussi, dorénavant, peut-on être assuré que les conseils ouvriers n’arriveront à se constituer que contre la volonté des partis réformiste et stalinien et devront aussitôt entrer en lutte avec eux. Or ces comités sont l’expression de la volonté de combat des ouvriers sur le plan de l’usine ou de la localité. C’est donc le front unique à l’usine, dans la localité, voire dans la région qui doit être recherché à l’occasion d’actions nettement limitées (grève, protection de réunions ouvrières contre les fascistes, dissolution de réunions fascistes, etc.). C’est ainsi que les travailleurs qui suivent les réformistes et staliniens apprendront à connaître nos militants, à apprécier leur dévouement à la cause ouvrière et se détacheront de leurs dirigeants, et non parce que ceux-ci se seront une, dix ou cent fois refusé au front unique que notre organisation leur avait proposé.

Rejetons aussi et catégoriquement le mot d’ordre de « gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. » pour la France ainsi que tout mot d’ordre de même contenu pour quelque pays que ce soit. Un tel mot d’ordre ne peut que nous faire apparaître comme la queue du stalinisme, semer des illusions dans les masses et entraver notre lutte contre les partis traîtres à commencer par le stalinisme. Il découle d’une conception périmée du rôle des partis «socialiste» et staliniste qui ont aujourd’hui l’audience des masses, uniquement parce que la IVe Internationale n’a pas encore pu et su se faire entendre avec un programme de lutte clair et précis. Or l’axe de notre lutte doit être le stalinisme qu’il s’agit de démasquer et d’abattre à tout prix, à peine d’assister impuissants à l’étranglement de la révolution socialiste. Le dilemme se présente ainsi : Ou nous écraserons le stalinisme ou il nous écrasera. Le problème consiste donc dans la tactique à suivre pour l’écraser à jamais.

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CONSTITUANTE OU CONSEILS OUVRIERS ?

À cet égard, le « manifeste », avec son analyse désuète et ses mots d’ordre contradictoires conduit tout droit à la défaite. C’est ainsi qu’il y est dit, dans un même paragraphe : « Formez vos propres comités d’ouvriers et de paysans pour diriger la lutte ! » et quatre lignes plus loin : « Exigez la convocation immédiate d’une Assemblée Constituante où s’exprimeront librement la volonté du peuple et son droit à se gouverner à sa guise ! » Il faudrait s’entendre : si les masses créent des comités d’ouvriers et de paysans, c’est-à-dire si elles jettent les bases du pouvoir prolétarien, qu’a-t-on besoin d’une Constituante, même souveraine, c’est-à-dire du pouvoir bourgeois ? À moins que les rédacteurs du « manifeste » veuillent à tout prix se donner pour tâche la création d’une situation de double pouvoir pour avoir le plaisir de la résoudre ensuite en faisant dissoudre cette Constituante par les milices contrôlées par les comités d’ouvriers et de paysans. Cela révèle simplement qu’on est tout juste capable de prendre le schéma de la révolution russe et de le plaquer sur une situation sans aucun rapport avec celle de 1917 en Russie et 39 ans plus tard, comme si rien dans le monde n’avait changé depuis cette date ! Est-ce la « propagande claire » que la « direction ferme de l’avant-garde » doit proposer aux masses ? Non, c’est de la bouillie pour les chats.

Mais peut-être veut-on suggérer ainsi une position similaire à celle envisagée par le POUM prônant, en 1936, une Constituante soutenue par les comités d’ouvriers, de paysans et de soldats, c’est-à-dire la collaboration des classes pour résoudre la crise sociale, ce qui ne serait pas étonnant car notre section française a déjà donné, il y a quelque temps, le mot d’ordre de constitution de comités ouvriers pour contrôler la Constituante. C’est alors une attitude de conciliation ou, dans le meilleur des cas, de louvoiement entre deux solutions (la solution bourgeoise et la solution révolutionnaire) qui n’a rien à voir avec la IVe Internationale, car c’est une attitude purement centriste qui doit être répudiée catégoriquement et d’urgence sous peine de compromettre gravement l’avenir de notre mouvement et par suite celui de la révolution socialiste.

« Retour à Lénine » ! proclament les rédacteurs du «manifeste», mais prisonniers des parties périmées du programme de transition de la IVe Internationale, ils reviennent simplement aux conciliateurs que Lénine combattait. En effet, pour eux, il s’agit avant tout de « défense de l’URSS », de « nationalisations sans indemnités ni rachat », de « Constituante », d’élections libres ». Pour nous, il s’agit de lutte sans merci contre le stalinisme et l’impérialisme moscovite, de comités d’ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus sur les lieux de travail, de confiscation du grand capital par la classe ouvrière organisée. Le Groupe Espagnol de la IVe Internationale au Mexique, dans un manifeste daté du 31 octobre 1944, concluait :

– «1— L’armement du prolétariat doit s’étendre à toute la classe prolétarienne et aux paysans pauvres. Parallèlement, on doit exiger le désarmement et la dissolution des forces armées de la bourgeoisie (armée, police, etc.) et l’exécuter aussitôt que l’occasion s’en présente. Le prolétariat et les paysans pauvres armés n’obéiront pas à d’autres ordres qu’à ceux émanant des comités d’ouvriers et de paysans démocratiquement élus sur les lieux de travail et n’accepteront pas d’autre discipline que celle émanant de ces comités… Les armes du prolétariat sont pour défendre la révolution sociale et, le triomphe acquis, il les opposera à tout ennemi extérieur qui l’attaquera.

– 2— Le grand capital industriel et financier (usines et   banques) doit être confisqué par la classe ouvrière. Il en est de même de la propriété agraire, féodale ou capitaliste, qui doit être distribuée entre les paysans pauvres ou exploitée par des collectivités, d’après ce qu’ils décideront. La nationalisation des industries, du capital financier ou de la terre par l’État capitaliste ne doit pas tromper les masses. Ce sera un tour de passe-passe des coalitions bourgeoises, stalinistes et réformistes pour conserver la propriété capitaliste. Aucune propriété saisie ne doit être livrée à l’État bourgeois. Le prolétariat doit administrer l’économie par lui-même et établir un seul plan de production pour tous les pays dans la mesure où le permet le contact international entre les exploités. Il est déjà possible d’élaborer un projet de production unifiée entre le prolétariat français, italien et belge ; demain ce sera avec les travailleurs allemands,   espagnols, grecs, russes, etc. Bien que les coalitions entre bourgeois, stalinistes et « socialistes », appuyées par les baïonnettes de Wall-Street, de la City et du Kremlin, empêchent pour l’instant la mise en pratique de la planification socialiste de l’Europe, le projet doit en être établi et défendu par les révolutionnaires de tous les pays. Il aura en face des desseins réactionnaires des coalitions gouvernantes, une énorme force de propagande, de conviction et d’agitation socialistes.

– 3.—Les comités d’ouvriers dans les usines, de paysans pauvres et des forces armées — que ces derniers soient inclus dans les forces armées de la bourgeoisie ou dans les unités de défense du prolétariat — sont la base du pouvoir politique de la révolution… Mais ces comités, s’ils se limitent à être l’expression bureaucratique d’organisations politiques ou syndicales, seront détournés de leur but par le caractère antirévolutionnaire de ces organisations. La meilleure manière d’empêcher cette déviation est l’élection démocratique sur les lieux de travail et la révocabilité à tout moment. Cette éligibilité et révocabilité des comités, si elle les amène à l’armement du prolétariat, au désarmement de la bourgeoisie et à la prise du pouvoir politique par eux-mêmes, rendront possible la démocratie ouvrière qui se maintiendra uniquement par les mêmes méthodes. Là où ces comités n’existent pas, l’objectif immédiat des masses doit être leur constitution. Là où ils existent, ils doivent s’unir à l’échelle nationale par le moyen de Congrès des Comités qui étudieront et résoudront les problèmes des masses et de la révolution sociale. Les comités d’ouvriers de paysans et de soldats de diverses nationalités doivent prendre contact entre eux à la première occasion et créer un Conseil Suprême des Comités Européens… Le but des Comités d’ouvriers, de Paysans et de Soldats de tous les pays doit être le suivant : a) exproprier le capitalisme et remettre en marche l’économie conformément à un plan extensible à l’échelle européenne et mondiale ; b) organiser et armer le prolétariat et les paysans en corps réguliers uniquement liés aux comités ; c) désarmer et dissoudre tous les corps de nature bourgeoise sans exception; d) détruire l’État capitaliste réactionnaire et ses institutions judiciaires, politiques, administratives, outre les organismes militaires et se constituer en pouvoir législatif et exécutif de la future organisation sociale ; e) fondre l’action et l’organisation des travailleurs de chaque pays en un seul système du prolétariat européen. Ce qui précède se résume donc dans cette revendication : Tout le pouvoir politique aux Comités d’Ouvriers, de Paysans et de Soldats et, pour les masses en général : États-Unis socialistes d’Europe ».

Ces conclusions restent d’actualité malgré le recul momentané des masses. Ce n’est pas le camarade Germain (La première phase de la révolution européenne, dans IVe Internationale, juin-juillet 1946) qui pourra nous contredire, alors qu’il constate qu’il y a deux ans, à l’époque où a été écrit le manifeste du Groupe Espagnol, « les formes les plus mûres de la lutte de classes du passé ne constituent pas l’aboutissement mais le point de départ des actions de masses dans la période actuelle. Cela s’est montré de la façon la plus évidente en Italie où la lutte débuta (souligné par le camarade Germain) par la constitution de soviets et de conseils de soldats et par l’armement ».

Et c’est à une offensive des masses qui a pris des formes aussi mûres — et s’apprête à les reprendre — qu’on offre des mots d’ordre transitoires tendant, non à la fortifier et à la pousser en avant, mais à la ramener en arrière ! En effet, parler de nationalisations aux masses qui ont saisi les usines, de Constituante à une classe ouvrière qui a formé des conseils d’ouvriers, c’est en réalité leur dire, tel Blum en 1936 aux travailleurs français « Vous allez trop vite, tout n’est pas possible, attendez que nous ayons réalisé notre programme transitoire. » Cela ne veut pas dire qu’on doive abandonner un seul instant la défense des libertés démocratiques essentielles (liberté de parole, de presse, de réunion, d’association, de grève, etc.) mais que la défense de ces libertés doit être liée, non à des mots d’ordre progressifs tendant à les affermir peu à peu dans le cadre de la société capitaliste, mais à des mots d’ordre décisifs tendant à la subversion de l’État capitaliste.

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ILLUSIONS DÉMOCRATIQUES-BOURGEOISES ?

On nous objectera certainement les fameuses illusions démocratiques-bourgeoises des masses qui se traduisent par le soutien qu’elles apportent aux partis traîtres. D’abord, ces illusions démocratiques-bourgeoises des masses sont en contradiction avec le tableau de l’offensive ouvrière que le camarade Germain trace dans l’article précité. En effet, on conçoit mal des masses imbues d’illusions démocratiques-bourgeoises qui constituent des comités d’ouvriers et de soldats et s’arment contre la bourgeoisie qui a su leur inculquer ces illusions. La réalité est tout autre : les masses ont pris l’offensive spontanément, mais en ordre dispersé, faute d’une direction révolutionnaire. Aucun parti n’a donc pu leur donner les mots d’ordre qui les auraient éclairées et leur auraient permis de poursuivre leur action jusqu’à la victoire, nos sections parce qu’elles n’ont pas su se faire entendre à cause de leur faiblesse numérique, de leur absence de moyens d’action et, en partie aussi, à cause des déficiences de notre programme ; les autres partis « ouvriers » parce qu’ils ne songeaient qu’à dominer cette offensive et à rendre aux masses ces illusions démocratiques-bourgeoises qu’elles avaient précisément perdues.

Les masses sont donc revenues en arrière et, en Europe occidentale, dans toutes les élections où elles ont la possibilité de s’exprimer librement, elles votent pour les staliniens et les « socialistes », non parce qu’elles ont confiance en eux mais parce que n’existe aucun parti ayant « une propagande claire et précise », le nôtre devant leur apparaître, dans de nombreux cas (La Vérité en a révélé un cet été qui ne doit pas être unique), comme un appendice gau­chiste du stalinisme dont elles comprennent difficilement le besoin. Ces votes massifs expriment donc justement le manque d’illusions démocratiques-bourgeoises des masses que notre organisation n’a pas encore su capitaliser à cause de l’éclectisme de son programme actuel.

Ce manque d’illusions démocratiques-bourgeoises des masses provient évidemment aussi de la décadence générale du capitalisme qui entraîne déjà une certaine dégénérescence des masses que notre devoir est de combattre, non en bavardant sur les illusions démocratiques-bourgeoises des masses, mais en prenant conscience du fait que les masses ne peuvent plus avoir d’illusions de ce genre après avoir vu, en 7 ans, l’appareil de l’État capitaliste passer, en France par exemple, de la semi-dictature de Daladier-Reynaud, à la dictature de Pétain-Hitler puis au Christ de Gaulle flanqué de ses deux larrons Gouin et Thorez, cependant que la même police qui les opprimait sous les premiers continue à les opprimer aujourd’hui. N’est-il pas clair, dans ces conditions, que les masses sont prêtes à entendre et à comprendre les arguments révolutionnaires plutôt que les arguments démocratiques-bourgeois ?

Un révolutionnaire n’a plus le droit de bavarder aujourd’hui sur les illusions démocratiques-bourgeoises des masses en Europe. Cet argument révèle, chez celui qui l’emploie, une hésitation et une pusillanimité incompatibles avec une action révolutionnaire conséquente, ainsi qu’un doute sur la mission révolutionnaire du prolétariat. Cet argument doit donc être combattu sans merci.

Cela ne signifie pas que notre programme transitoire soit tout entier à jeter au panier, mais tous les mots d’ordre découlant d’une conception évolutive de la lutte à l’étape actuelle, doivent être abandonnés. Ils ont été conçus dans une étape de déroute du mouvement ouvrier tandis que, malgré une accalmie relative, personne n’osera affirmer qu’aujourd’hui les masses ne sont pas dans une phase offensive.

Les mots d’ordre reposant sur une conception évolutive de la lutte actuelle sont d’ailleurs en contradiction avec les considérations du « manifeste » sur le caractère révolutionnaire de l’époque présente. Il serait faux de supposer que la IVe Internationale dispose de nombreuses années pour éduquer le prolétariat en vue de la révolution socialiste. Non, le prolétariat à la fin de la deuxième guerre mondiale et dans l’époque présente a montré qu’il était prêt au combat, mais il n’a pas trouvé la direction ferme, éclairée et vigilante sans qui la victoire ne pourra pas être obtenue, en tout cas, pas être conservée. Le prolétariat sait intuitivement mais clairement ce qu’il veut, mais il ne peut pas atteindre son but sans direction.

Il faut se pénétrer de l’idée que les masses sont mûres pour donner l’assaut définitif et qu’elles attendent seulement une occasion de le donner sous la conduite d’un guide sûr et éclairé. La IVe Internationale ne saura capter la confiance des masses et ne deviendra ce guide que si elle donne des mots d’ordre rompant avec la conception progressive selon laquelle le parti révolu­tionnaire ne saurait arriver au pouvoir qu’à travers le front unique avec les partis « ouvriers » et en poussant ceux-ci au pouvoir pour les démasquer devant les masses. Il ne s’agit plus de progrès, mais de saut en avant. C’est pourquoi le « non » du plébiscite français, ou du moins l’abstention pour se distinguer de la réaction, était juste, tandis que le « oui » repose sur l’idée que les masses ne sont pas mûres et doivent faire une nouvelle expérience démocratique-bour­geoise, alors qu’elles sont plus mûres que notre parti français, bien qu’elles suivent les « socialistes » et les staliniens. La revendication de la convocation d’une assemblée constituante doit donc céder le pas à « À bas la Constituante ! », en France particulièrement et à une incitation claire à former des conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus sur les lieux de travail. En effet, de quel prestige peut, parmi les masses françaises, jouir une Constituante qui s’est montrée, une première fois, incapable de rédiger une constitution qui satisfasse les masses ?

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SUR LE PROGRAMME TRANSITOIRE

« Ouverture des usines fermées », réclame le « manifeste ». Fort bien ! mais, qui les remettra en marche ? Les capitalistes prétendront manquer de matières premières, de consommateurs, etc. À cela, les ouvriers répondront : « Vous ne pouvez pas les ouvrir, faute de pouvoir en tirer un bénéfice, mais nous qui travaillerons pour satisfaire les besoins de la population, nous le pouvons. » Et ils remettront en marche, sous leur propre direction, les usines fermées par les capitalistes. Face au mot d’ordre d’ouverture des usines fermées, présentons donc celui de remise en marche par les travailleurs des usines fermées par les capitalistes, ce qui s’oppose à la nationalisation en régime capitaliste. L’expérience que la classe ouvrière fera ainsi lui montrera toute l’inanité du mot d’ordre de nationalisation, même sans indemnité ni rachat, car il ne pose pas la question de savoir qui nationalise.

Rappelons ici que Mussolini dans sa république fasciste avait chassé les capitalistes des usines du nord de l’Italie et institué le contrôle ouvrier de celles-ci, mesure générale que les Russes n’ont pas prise en Europe orientale. Eh bien ! Cette expulsion des capitalistes et ce contrôle ouvrier ont-ils changé quelque chose à la nature capitaliste de l’État fasciste de Mussolini ?

En échange, le prolétariat, en remettant en marche les usines fermées par les capitalistes, sentira alors toute ta portée du mot d’ordre de saisie des usines par les travailleurs eux-mêmes organisés dans leurs comités et n’aura plus besoin d’ouvrir les livres de comptes des capitalistes. Il se contentera de les jeter au panier et c’est alors que le « taxez les riches ! » inapplicable par la bourgeoisie qui ferait payer ces taxes au centuple aux travailleurs en éle­vant la coût de la vie (les loups ne se mangent pas entre eux), deviendra : « Confisquez tous les avoirs des capitalistes ! »

On objectera cependant que tous ces mots d’ordre supposent la lutte clairement et vigoureusement engagée et qu’un mot d’ordre est nécessaire pour conduire à cette situation. C’est vrai et ce mot d’ordre de mobilisation ne peut être que la revendication de l’échelle mobile des salaires liée à l’échelle mobile des heures de travail sans réduction du salaire hebdomadaire. C’est en effet son application, même limitée à une région ou à une branche d’industrie sur le plan régional qui amènera les travailleurs à remettre en marche les usines fermées pour accroître le volume de la production, à moins qu’il n’oblige les Capitalistes eux-mêmes à rouvrir ces usines pour réduire leurs frais. Il est toutefois probable que les capitalistes refuseront d’accepter l’échelle mobile des heures de travail sans réduction de salaire en alléguant qu’ils y perdraient. Les ouvriers s’empareront alors des usines et reprendront la production, non en vue du profit, mais en vue de satisfaire les besoins de la population.

On notera que ce qui précède est lié à l’existence de comités, ouvriers démocratiquement élus sur les lieux de travail ; autrement, qui remettrait les usines en marche, qui les saisirait, qui confisquerait les profits des capitalistes ? Toute notre agitation doit donc porter, à l’époque présente, et pour toute l’Europe au moins, sur la défense des libertés démocratiques essentielles (parole, presse, réunion, association, etc.) liée aux mots d’ordre décisifs de formation de conseils d’ouvriers, de paysans et de soldats démocratiquement élus sur les lieux de travail et dans les unités, ainsi que sur l’échelle mobile des. salaires accompagnée de l’échelle mobile des heures de travail sans réduction du salaire. Il importe de les diffuser dans les masses, de montrer le lien qui les unit, d’en dévoiler le contenu et la portée. Ce sont en effet, ces conseils qui, par ailleurs, procéderont à l’armement du peuple par la constitution des milices ouvrières à eux soumises et au désarmement de la bourgeoisie, puis créeront le nouveau pouvoir après avoir dissout toutes les institutions de la bourgeoisie.

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CONCLUSIONS

En résumé et pour conclure, la IVe Internationale ne sera capable de remplir sa mission révolutionnaire que si elle abandonne sans arrière-pensée la défense de l’URSS au profit d’une politique de lutte sans merci contre le capitalisme et contre le stalinisme son complice. Pour mener victorieusement cette lutte, il faut dévoiler à chaque pas et concrètement le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie russe se dressant, à l’intérieur comme une classe en voie de formation et opprimant l’Europe orientale et l’Asie. Il faut démasquer le mensonge de ses « nationalisations » et « réformes » agraires, développer la fraternisation entre occupants et occupés en déclarant clairement que ni les uns ni les autres n’ont plus rien à défendre en Russie mais au contraire ont tout à y détruire au même titre que dans n’importe quel État ca­pitaliste, que les agents du Kremlin participent ou non au gouvernement. La fraternisation entre occupants et occupés doit être le thème central de notre agitation dans les territoires occupés quelle que soit la puissance occupante. C’est le seul moyen de combattre le chauvinisme chez les vaincus comme chez les vainqueurs et de préparer le front international des exploités contre leurs oppresseurs. En même temps, l’évacuation de tous les territoires occupés, y compris ceux occupés par les Russes, doit être exigée avec une insistance croissante.

Dans le reste du monde, il nous faut montrer en chaque occasion que le stalinisme n’est que l’agent national de la politique extérieure du Kremlin dont les intérêts sont, dans tous les cas, opposés à la révolution socialiste qui serait sa ruine définitive ; que le sort des travailleurs lui est totalement indifférent ; qu’il est le meilleur défenseur de la bourgeoisie nationale pour qui il n’envisage d’avenir que liée au sort de la contre-révolution russe. Par suite, le mot d’ordre de gouvernement P.S.-P.C.-C.G.T. pour la France, et tout mot d’ordre similaire pour quelque pays que ce soit, doit être abandonné car il revient à briser net l’essor révolutionnaire des masses en livrant l’avant-garde au Guépéou.

La politique de front unique d’organisation à organisation à l’étape présente, doit être abandonnée en ce qui concerne les partis « ouvriers » traditionnels. Elle doit être substituée, dès maintenant, par des propositions de front unique aux organisations ouvrières minoritaires qui sont susceptibles de donner des résultats immédiats, aux anarchistes par exemple. Cepen­dant, le front unique en vue d’une tâche précise et immédiate doit doit être préconisé sans relâche à l’usine, dans la localité et, si possible dans la région.

Notre programme transitoire doit également être émondé. Doivent en disparaître pour le moment, la revendication relative à la Constituante, ainsi que tous les mots d’ordre reposant sur la conception d’une compréhension progressive de notre programme par les masses dans l’étape présente. Le monde traverse aujourd’hui une crise révolutionnaire aiguë et notre organisation doit s’orienter vers les luttes décisives qui se préparent pour un proche avenir, car aucun développement du capitalisme, paisible ou non, ne peut être envisagé. C’est donc le mot d’ordre de formation des conseils de travailleurs démocratiquement élus sur les lieux de travail qui doit être mis en avant, popularisé, expliqué sans relâche afin qu’il trouve son application à la première occasion. À ce mot d’ordre, doivent être joints tous les développe­ments qu’il comporte : formation des milices ouvrières obéissant uniquement aux comités élus par les masses, désarmement des forces bourgeoises, congrès des comités ouvriers, dissolution de l’État bourgeois et création de l’État ouvrier.

En même temps, sur le plan économique, l’agitation doit porter essentiellement sur l’échelle mobile des salaires unie à l’échelle mobile des heures de travail sans diminution de salaire et sur tous ses prolongements : remise en marche par les ouvriers des usines fermées par les capitalistes, saisie par les ouvriers des avoirs des capitalistes en commençant par les bénéfices de guerre et du marché noir et enfin confiscation des usines et des terres par l’es comités de travailleurs démocratiquement élus sur les lieux de travail.

Tel doit être notre programme actuel. C’est ainsi seulement que les travailleurs comprendront qu’il « n’y a pas d’autre issue que de s’unir sous le drapeau de la IVe Internationale » ; car il faut qu’ils le comprennent pour venir grossir nos rangs et il ne sert de rien de le leur affirmer sur le ton ultimatiste du « manifeste ». Le moment est venu où les mots d’ordre de propagande qui venaient jadis en conclusion de nos manifestes, se transforment en mots d’ordre d’agitation immédiate. Ce qui précède constitue la politique claire et précise d’une avant-garde qui s’oriente résolument vers l’accomplissement de ses tâches révolutionnaires et s’apprête à guider le prolétariat vers la prise du pouvoir dans chaque pays, d’où découlera la constitution des États-Unis socialistes d’Europe et du monde, mot d’ordre final de la IVe Internationale. Cependant ce mot d’ordre ne doit pas rester dans le vague, telle une tâche lointaine dont l’accomplissement viendra en son temps. Dès maintenant, un plan de production en vue des besoins des masses doit être préparé dans la mesure où les contacts internationaux le permettent, par exemple entre le prolétariat des pays de l’Europe occidentale. C’est à nos groupes et partis de prendre cette initiative. Un tel plan, opposé aux projets de misère et d’oppression de la bourgeoisie aurait un pouvoir d’attraction considérable pour tous les travailleurs car il leur montrerait concrètement les possibilités qui découlent de la destruction du pouvoir bourgeois et de l’établissement des États-Unis socialistes d’Europe et du monde.

Mexico, septembre 1946

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Parution récente [2014] chez Acratie.