LE MOYEN DE PARVENIR, par Béroalde de Verville (1556-1626)

 

Fin 1999, j’entrepris des recherches sur Béroalde de Verville, dont j’avais cité Le Moyen de parvenir dans mon Siège de l’âme. Il n’existait à l’époque aucune édition disponible, autrement que sur le marché de l’ancien.

Le projet que l’on pourra lire ci-après, inclut la présentation de plusieurs chapitres du livre. Je le proposai à l’un de mes éditeurs, Zulma, qui jugea l’entreprise trop hasardeuse : le texte était difficile à lire et son public potentiel difficile à évaluer. Des problèmes de santé et d’autres projets d’écriture me détournèrent de ce projet, lequel fut mené à bien en 2002 par Georges Bourgeuil, dont il convient de saluer le courage et l’excellent travail. On lira donc désormais Le Moyen, dans l’édition qu’il propose aux Éditions Passage du Nord/Ouest. Le même Bourgeuil, chez le même éditeur, a d’ailleurs publié depuis, toujours de Béroalde, Le Voyage des princes fortunés.

Il n’est pas interdit de penser que le travail de Georges Bourgeuil a contribué à ranimer l’intérêt éditorial pour Béroalde et la publication… d’une édition du Moyen de parvenir en collection de poche Folio (2006), édition établie par Michel Renaud et préfacée par Michel Jeanneret.

Ajoutons qu’une version ancienne, dépourvue de l’appareil critique indispensable, se trouve accessible sur le site Gallica de la Bibliothèque nationale.

Cet heureux dénouement éditorial donne rétrospectivement toute sa saveur ethnographique à la correspondance que je fus amené à échanger avec des universitaires.

J’avais trouvé, dans la bibliographie des Cahiers V.-L. Saulnier consacrés à Béroalde (Presses de l’École normale supérieure, 1996), la mention suivante : « Les textes de […] et du Moyen de parvenir ont été saisis pour traitement informatique par l’Équipe Informatiques et Lettres pour le XVIe siècle dirigée par M.-L. Demonet, à Clermont-Ferrand (Université Blaise-Pascal). Les données peuvent être communiquées sur demande [c’est moi qui souligne]. »

J’en fis donc la demande… pour me voir répondre par M Dominique Descotes, directeur du Centre d’études sur les réformes, l’humanisme et l’âge classique que les données informatiques en question ne pouvaient faire l’objet « que d’un usage de recherche strictement privé, et en aucun cas servir en vue d’une entreprise commerciale ».

« La mention des Cahiers V.-L. Saulnier, ajoutait M Descotes, me paraît purement fantaisiste. » (lettre du 1er juillet 1999)

Bien que n’étant pas ennemi de la fantaisie, j’adressai à M Descotes une photocopie des pages des Cahiers V.-L. Saulnier, dont il ignorait l’existence jusqu’alors, sans disposer, semble-t-il, des moyens de la vérifier après l’avoir découverte par l’entremise de mon premier courrier (il aurait fallu pour cela au moins une bibliothèque, dont l’Université Blaise Pascal, que je n’ai jamais eu l’avantage de fréquenter, est peut-être dépourvue).

Cependant, mon deuxième courrier ne resta pas sans réponse. Elle me parvint même par lettre recommandée avec accusé de réception (à défaut d’une bibliothèque, on disposait donc, à Clermont-Ferrand, de la poste). Voici le texte de cette lettre, en date du 13 juillet 1999 :

« Monsieur, ayant procédé à une réunion d’équipe, je vous confirme l’impossibilité où nous sommes de vous fournir le texte saisi par voie informatique du Moyen de parvenir que vous avez souhaité acquérir [sic] en vue d’en établir une édition commerciale destinée au grand public. Dans votre intérêt, je me permet à l’occasion d’attirer votre attention, pour le cas où vous n’ayez pas été suffisamment informé, sur les risques pénaux qu’encourt l’utilisation à des fins d’édition ou pour tout usage public, d’un texte transcrit sous forme informatique, quelle qu’en soit l’origine. Je ne saurais donc trop vous inciter à la plus rigoureuse prudence dans ce domaine, particulièrement dans le cas où le texte que vous envisagez d’éditer a déjà fait l’objet, comme vous l’indiquez vous-même, de plusieurs éditions, ce qui peut rendre le problème des droits particulièrement sensible et épineux.

Avec l’expression de mes regrets renouvelés, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma considération. »

Mon correspondant était-il lui-même suffisamment informé ? Voilà de quoi il était permis de douter. En effet, procéder à l’édition (inutile d’ajouter l’adjectif « commerciale », toute édition en livre ou en revue l’est) du texte d’un auteur mort suppose, à moins de pratiquer l’édition pirate (activité respectable par ailleurs mais dont il n’était pas question en l’espèce), de respecter la législation sur le doit d’auteur. Les textes de lois stipulent qu’un texte quelconque « tombe dans le domaine public », et peut par conséquent être librement reproduit, au bout de 70 ans. Mes recherches se situant 373 ans après le décès de Béroalde, la présence des textes de ce dernier dans le domaine public ne pouvait souffrir de doute (le délai est récemment passé de 50 à 70 ans, mais n’ergotons pas). Reconnaissons d’ailleurs que M Descotes ne soulevait nullement ce point. Le second problème éventuellement posé par l’édition nouvelle d’un texte ancien ayant déjà fait l’objet d’éditions antérieures (qu’elles soient qualifiées de « commerciales » ou de savantes, peu importe ici) concerne l’établissement du texte, c’est-à-dire la présentation, l’appareil critique, les enrichissements divers, ou la traduction dans le cas de textes étrangers ou en ancien français.

On peut imaginer que c’est cette question que voulait poser M Descotes, mais il ne la posait pas. Au lieu de ce faire, il s’attachait à une dimension technique, la mise en forme électronique : « Les risques pénaux qu’encourt l’utilisation à des fins d’édition ou pour tout usage public, d’un texte transcrit sous forme informatique, quelle qu’en soit l’origine ». À strictement parler, cette phrase était et est dépourvue de sens. Évidemment, et heureusement, le fait qu’une personne, un département universitaire, ou les milliers d’adhérents d’une association saisissent frénétiquement tout Sade ou tout Molière sur leurs ordinateurs n’est d’aucune influence sur la possibilité pour n’importe qui d’autre d’éditer librement ces auteurs.

En l’espèce, ce qui frappe dans la réaction des universitaires clermontois, c’est précisément l’incapacité dans laquelle ils se trouvent de dissocier leur propre travail, dont personne n’a jamais songé à les déposséder, et l’objet de celui-ci : le texte de Béroalde, lequel appartient à toutes et à tous.

Disons les chose simplement : la lettre que l’on m’envoya, pour rattraper la bévue d’une offre inconsidérée de partager du savoir « sur demande », avait le caractère d’une tentative d’intimidation, à laquelle le « recommandé » était censé donner quelque apparence de légalité. Le refus de mon éditeur ne me permit pas de montrer, comme je l’eusse souhaité, le cas que je fais de ces gens et de leurs petites manières. Voilà qui est fait.

Nul doute que Béroalde en eût bien ri, dont l’ironie n’épargnait aucune institution.

Capture d’écran 2014-11-16 à 19.01.21

Projet d’édition du Moyen de parvenir

 

Né en 1556 dans une famille protestante parisienne bientôt contrainte à l’exil, François Brouard étudie la médecine. Il emprunte à son père, lui-même inspiré d’un littérateur et d’un poète italiens tous deux nommés Philippo Beroaldo, le pseudonyme de Béroalde, auquel il ajoute le nom d’un hameau proche de Montargis. C’est donc sous le nom de Béroalde de Verville qu’il publie des traductions, des poèmes et un roman alchimique, Le Voyage des princes fortunés.

Par le titre étrange de ce qui sera son dernier livre , Béroalde de Verville se parodie lui-même. En effet, il a publié en 1593 à Tours, ville où il exerce un canonicat, un ouvrage intitulé : De la sagesse, livre premier. Auquel il est traité du Moyen de parvenir au parfait état du bien vivre.

Le Moyen de parvenir, décrété par son auteur « le centre de tous les livres » (Chap. 12 « Vidimus ») se présente comme les actes d’un banquet philosophique auquel participent quelque 400 personnages différents. Déjà disparus à l’époque de l’écriture du livre ou contemporains de l’auteur, certains sont célèbres (Aristote, Homère…) et représentatifs de la culture classique, d’autres mystérieux, soit qu’ils soient aujourd’hui oubliés, soit que l’auteur les ait inventés. Anticipant avec ironie et délectation le trouble du lecteur, Béroalde l’invite d’ailleurs à attribuer lui-même les discours aux personnages : « Si vous les savez et qu’il vous plaise vous en donner au cœur joie, mettez leurs noms devant les articles de ces dialogues. » (Chap. 60, « Article »). La seule qualité impérativement requise des participants est simple : « J’ai mis dehors, annonce-t-il, tous ceux qui n’aiment point raillerie. » (Chap. 32. « Minute »).

Au-delà du plaisir des « mots de gueule », anecdotes paillardes et scatologiques, équivoques et jeux de mots lestes, il semble bien que le but de l’auteur — c’est au moins à quoi il parvient effectivement — soit double : moquer tous les savoirs prétendus, y compris l’alchimie qu’il connaît intimement pour l’avoir pratiquée, et égarer son lecteur. Ce dernier objectif sert aussi de moyen ; en effet, quelle meilleure manière de faire douter de tout discours constitué que de mettre le lecteur en position de douter de sa propre lecture ? Aussi n’est-ce pas à une suite de dialogues philosophiques sur le mode platonicien que nous assistons, mais à un feu d’artifice de monologues entrechoqués, d’interruptions et de digressions en abîmes. « Je ne vis jamais tant sauter du coq à l’âne ! » s’exclame à juste titre un personnage féminin (Chap. XXII, « Problème »). « Coq à l’âne » est d’ailleurs le titre du neuvième chapitre.

Capture d’écran 2014-11-16 à 19.04.22

Sans doute Béroalde de Verville ne se fait-il pas une idée flatteuse de l’esprit humain. « À ce que je vois, écrit-il joliment, le pays des sots n’est pas une île, c’est le monde même » (Chap. 78, « Revers »). Au moins s’en moque-t-il avec une alacrité et des bonheurs d’écriture qui justifient que ce gai nihilisme soit mis à la portée des lecteurs d’aujourd’hui.

La première édition connue du Moyen de Parvenir date de 1616. On dénombre pas moins d’une quarantaine d’éditions depuis.

Le livre a fait partie de la culture de l’honnête homme du XIXe siècle. On en trouve des réminiscences ou des citations chez Baudelaire et Théophile Gautier. Dans leur Journal, les frères Goncourt invoquent le style de Béroalde dès qu’ils rapportent une anecdote un peu leste. Alfred Jarry ne manque pas une occasion de citer ce « neveu de Rabelais » dans la Revue blanche.

Il n’est pas rare (le chercheur s’en félicite !) que les auteurs des dictionnaires de français du XVIe siècle choisissent justement dans le Moyen de parvenir les citations illustrant l’emploi de tel ou tel vocable ou expression. (Cf. notamment Dictionnaire de l’ancienne langue française et de ses dialectes du IXe au XVe siècle, Godefroy, et Dictionnaire de la langue française du seizième siècle, Huguet).

Le Moyen de parvenir a été l’objet de deux éditions universitaires récentes (1984, 1985), tandis qu’un colloque international était consacré à Béroalde en 1995. De nombreux articles paraissent régulièrement à son sujet.

Cependant, ce travail savant ne touche pas même le public cultivé, du fait des éditeurs concernés : universités ou maisons à tirages confidentiels et prix prohibitifs (Honoré Champion, par ex.).

Béroalde est donc à redécouvrir.

Le présent projet de réédition se propose précisément d’atteindre un public plus large en mettant réellement dans les librairies ce qui est aujourd’hui, pour le lecteur moyen, un classique introuvable.

Outre le choix, déterminant, d’une maison d’édition qui soit étrangère au ghetto universitaire, le projet repose sur une présentation aussi attractive que possible d’un texte scientifiquement établi.

Le volume comprendra une introduction présentant l’auteur, le destin du Moyen et l’état de la recherche le concernant. On soulignera l’étrangeté absolue de l’ouvrage, moins pour mettre en valeur son statut de « document » que pour annoncer aux amateurs un rare plaisir de lecture.

Autant que possible, les indications nécessaires à la compréhension de mots inconnus ou vieillis, de jeux de mots et d’équivoques, seront portées directement dans le texte, entre crochets. Comme le montrent les chapitres fournis en exemples, il est illusoire d’espérer supprimer totalement l’appareil critique, afin de ne pas transformer l’égarement du lecteur, souhaité et voluptueux, en panique. Il sera réduit au minimum et ce parti pris exposé dans la présentation.

Le livre comporte 111 chapitres, généralement courts.

Le texte seul, sans notes ni ajouts, compte environ 754 000 caractères.

Capture d’écran 2014-11-16 à 19.03.21

LE MOYEN DE PARVENIR

 

Œuvre contenant la raison de tout ce qui a ete, est et sera

 

 

  1. Question

 

Car est-il que ce fut au temps, au siècle, en l’indiction[1], en l’ère, en l’hégire [ère des musulmans], en l’hebdomade[2], au lustre, en l’olympiade, en l’an, au terme, au mois, en la semaine, au jour, à l’heure, à la minute, et justement à l’instant que, par l’avis et progrès du Démon des sphères, les éteufs[3] déchurent de crédit, et qu’au lieu d’eux, furent avancées les molles balles, au préjudice de la noble antiquité qui se jouait si joliment.

Confus soient ces inventeurs de nouveautés, qui gâtent la jeunesse, et, contre les bonnes coutumes, troublent nos jeux. N’est-ce point au jeu, où l’âme se dilate, pour faire voir ses conceptions ? Si un diable jouait avec vous, il ne se pourrait feindre : il vous ferait voir ses cornes. Mais qu’est-ce que jouer ? C’est se délecter, sans penser en mal. Beaucoup de maux sont advenus à cause de ce changement, qui troublera l’intelligence des histoires, et gauchira toute la mappemonde. Voyez combien déjà en sont venus de troubles, guerres, maux, véroles, et telles petites mignardises qui chatouillent malheureusement des personnes pour les faire rire. Tant de sages, qui étudient aux aventures, attribuent tels effets à d’autres causes : comme au retranchement des dix jours[4], depuis quoi on n’a fait vendanges que par rencontre de saison ; aux pullulations d’hérésies, depuis lesquelles les bosses n’ont pu être plates ; aux révoltes des grands, qui sont occasion que fillettes ont hanté les cloîtres, et les ménagers [domestiques], les tavernes : aux haussements des tailles [impôts], durant quoi les vieilles gens ne font que rechigner ; et infinies autres sottises, dont je ne suis point contrôleur, d’autant qu’il ne m’appartient pas d’entreprendre [empiéter] sur vous. Eh bien ! en cette excellente période, il advint ce que vous savez ; et je vous jure, sans jurer, que tout est vrai.

Si vous me pressez, je vous défoncerai trois au quatre ruades toutes brodées de cramoisi, et jurerai comme un homme ; ou bien, je prierai mon voisin de jurer pour moi, ainsi que fit le sire Guillaume, qui, pressé du juge de jurer, lui dit ainsi : « Monsieur, je ne sais point jurer, parce que je n’ai pas étudié, ni été à la guerre, et ne suis docteur, ni gendarme, ni gentilhomme ; mais j’ai un frère qui jurera pour moi. »

Il fut donc, en cette saison, sonné, trompé, trompetté, corné (comme vous voudrez ; prenez au goût de votre rate) et crié, huché[5], dit et proclamé avec la trompe philosophique, que toutes âmes, qui avaient serment à la Sophie [la sagesse], se trouvassent au lieu susdit, ainsi qu’il avait été ordonné et promis avec serment solennel, comme il est ordinaire ès affaires sérieuses de la benoîte coutume des sages ; pour assurance de quoi, les enfants de la science avaient mis la main au symbole de la conscience parquoi nous fûmes tous résolus de nous trouver chez le Bonhomme, notre père spirituel, parce qu’il avait été ordonné et jugé en dernier ressort de serrure, d’horloge, de cranequin[6], de rouet, de rôtissoir, d’arbalète, etc., que les défaillants seraient mis à la noix, à la noisette, au noyau et à l’amende.

À cet éclat de mandement, je ne faillimes [sic] à nous trouver ; aussi avions-nous promis de nous bien chercher pour cet effet ; et puis, je l’avais juré : et sachez que c’est un grand péché de faillir parmi nous, parce que suivons uniquement la règle de perfection en promesse. Et, bien que ce soit une ordinaire [règle], glissée de père en fils pour gens de bien, coulée de mère en filles pour femmes d’honneur, d’oncle à neveu pour gens d’Église (ordinaire, dis-je, comme ces docteurs qui enflent leurs discours), que promettre et tenir est tout ce qu’une personne de bien peut faire, et qu’il n’appartient qu’à ceux qui sont issus de damoisellerie et de gentilhommeté ; si en a-t-on menti un petit. Et je vous le dirai aussi honnêtement, que fit Cogueran à Monsieur le Président son maître. Il était sommelier, et nous buvions frais et bon : je disais que le vin était bas ; monsieur disait qu’il était à la barre[7] ; Madame dit : « Eh bien, sommelier, qu’en est-il ? — Ha, ha ! dit-il, Monsieur n’a menti de guère. Promettre est facile ; mais effectuer, difficile. De tenir, il est aisé. Tenir ce que l’on promet, est faire comme le seigneur de notre paroisse, qui ne vous refuse rien, et baille encore moins. »

 

  1. Point

 

Chut ! je vous prie, si vous allez à l’école, enseignez ce mot de grammaire à Lipsius et à Scaliger[8], afin que l’on dise ci après, promettre et effectuer, et que gens latineux et de telle farine, qui remâchent ce que les doctes antiques ont jeté et chié, et vont grattant dans les nyeures [balayures] et bourbiers du latin, et ès éviers d’éloquence, pour en tirer quelque haillon [lambeau], se rendent parfaits en leur art. J’ai ouï dire, à ce propos, que les docteurs de ce temps ont défoncé les pipes de leurs sciences, pour trouver une glu[9], qui pût congeler les paroles et les faire tenir. Je pense qu’ils y parviendront, moyennant qu’ils sachent ce volume ; et que, par cette doctrine qui leur sera infuse comme une poignée de bon vin, ils aient connaissance de la gloire concentrique de l’émolument naturel, qui peut produire ce dont ils ont affaire. Mais je vous prie, ne vous amusez pas à ces messieurs les gens de lettres, qui sont si très savants, qu’ils en sont tous sots. Vous les verrez hallebardant avec de grands lambeaux de latin, effarouchant les fauvettes.

Fi, ôtez cela ; ce n’est pas là le trou par où on enfourne notre pâté. Passons outre : si quelque sot s’en fâche, qu’il se mutine ; que le plus sot en prenne la querelle. Allons vitement : la soupe se mange… Je pindarise[10] ; je voulais dire : on mange la soupe. Aussi, Monsieur dit au matin : « Çà, mes habits ? je me vais lever. » Eh ! où est-ce qu’il va, avant que se lever ? J’aimerais autant notre assesseur, qui, durant ces guerres, étant maire, entendit du bruit dans la rue ; il était couché ; il se leva vitement, et, ouvrant sa fenêtre, regarda les passants, qu’il appela ; et comme ils lui dirent quel bruit il y avait, il leur demanda : « Messieurs, me lèverai-je ? »

Capture d’écran 2014-11-16 à 19.02.41

  1. Paraphrase

 

Mes gens sont là qui m’attendent. Sont messieurs, dà[11] ; ils sont à moi ; est-il pas vrai ? Ne sommes-nous pas les uns aux autres ? Dites-vous pas : « Bonjour, monsieur ? » Il est donc votre sieur ; et partant, vous, le maître du chantier où l’on scie. Ainsi nous disons : « Bonjour, ou adieu, madame, ma commère » et on nous dit : « Mon ami, mon hôte », et de même, nous sommes aux autres, et nous, à eux [eux à nous] ; et pour ce, ils sont à moi. Ils sont donc mes gens, qui avec moi, et moi avec eux, nous trouvâmes tous et toutes, chez notre père se Puissetuer[12], que Madame avait choisi pour y célébrer cet admirable banquet. Chacun, y entrant, avisa à son devoir ; par ce moyen, nous exerçames un notable conflit de révérences, dont les pétarades sentaient, je ne sais quoi, de la musique ancienne ; et, pratiquant mille vétilles d’humilités, avec une friponne escopetterie[13] de langage courtisanifié, fîmes plusieurs belles entrées et rencontres, à la façon que l’on porte les barbes, excepté l’institution de la petite Hongrie (saint Martin en était ; voilà pourquoi, parmi ses nourrissons, il y a toujours quelque châtré[14]) ; et trouvant tant de gens bien assemblés, nous nous sentîmes saisis de quelques menues tranchées [coliques] de sagesse. Nous fûmes introduits en une belle grande salle, parée, comme dit l’autre, autant à l’antique qu’à la moderne ; tout y était, avec grâce, fort bien rataconné [racommodé], et avec une symétrie parfaite ; et ce, pour donner autorité et lustre à l’aventure et aux discours ; et, pour enfler notre dessein de plus de majesté, Platon y apporta une siringue [seringue] impériale, pleine de vent de cour, qu’il avait autrefois épargnée, à la suite de Denys[15].

 

  1. Axiome

 

Or, entendez, belles petites mignonnes âmes, qui venez ici sucer les rainceaux[16] du rameau d’or, pour savourer la science, que nous sommes, nous qui parlons, de ce temps. Nous y sommes, en tenons et y vivons, si ne sommes trompés ; et la plupart de ceux du temps passé ont vécu leur siècle, comme nous au nôtre, et vous au vôtre ; et parce que nous sommes gens qualifiés, notre assemblée a été réparée de menus suffrages de la magnifique mélodie de l’antiquaille et nouveauté, congreageant [assemblant] ainsi le plus célèbre, scientifique et vénérable sénat qui fut jamais et jamais sera : et, de fait, la gloire de l’antiquité, remembrance des gestes et parure de l’enfance, et autres âges du temps, n’a fait que feuille à [donné du lustre à] notre congrégation, y apportant une gelée de sagesse, qui, resplendissant partout, nous a fait triomphamment agir.

Madame, qui est l’unique entre les sages, la perle des entendues, et le parangon de perfection (reconnaissez-la par ces épithètes, et ne vous enquérez plus qui elle est) nous festoyait, et prenait grand plaisir de nous avoir pour son contentement, sans quoi les dames jamais n’en feraient rien, tant soient-elles férues du désir de science.

 

  1. Songe

 

Quand nous fumes assemblés, qu’on fut prêt, le vin dans les vaisseaux [vases] plongés en l’eau fraîche pour se rafraîchir (aussi, le pratiquer autrement, serait boire à cloche-pied), la soif étant appétit de froid et d’humide.

Oh ! qu’il est dangereux pour le corps et pour l’âme (pour le corps, à cause de la fièvre ; pour l’âme, à l’occasion de la colère) de fréquenter ces malheureux, qui boivent tiède ! Ils sont pires que Pharisiens, vu qu’ils trompent manifestement. Ceci vous fera souvenir de deux sortes de sots… Foin ! il m’est échappé ; je cuidois [croyais] prononcer honteux ; je n’en veux pourtant point quereller ; je dirai comme notre vieux curé, qui disait en son prône : « Il y en a qui ont des pantoufles, qui vont faisant flique flaque, et chantent : Revenge-moi, prends ma querelle [17]. Et qui veux-tu qui te revenge ? Va, prends une échelle, et t’en va à tous les diables ! » C’est donc que, troublés des documents de honte paysanne, ils n’osent demander à boire frais, ni en demander davantage si on leur en verse trop peu, ou si on leur baille un reste ; mais le reçoivent comme corbeaux qui béent. Ils n’osent demander du meilleur, ou de celui de monsieur, mais se contentent de ce qu’un malotru valet leur apportera. Hé ! grosse pécore, grande pécude[18], animal irraisonnable, est-ce là le peu d’état que tu fais de ta conscience, que tu ne crains point de la laver indiscrètement ? Les autres [sots] sont des messieurs sages et entendus, c’est-à-dire, sots d’honneur, ou honorables, qui, étant venus voir quelque seigneur ou homme d’affaire, après avoir discouru et mis en avant la disposition du temps, qu’un chacun sait aussi bien qu’eux, soit chaud, ou froid ; et puis, ayant conté au-delà de ce qu’ils savent, demeurent là fichés et esto[19], et muets vont traversant après les caprioles [cabrioles] de leurs fantaisies ; et, se tenant ès pièges d’ennui où ils se sont fourrés, n’ont pas l’assurance de dire adieu pour s’en aller, et cesser d’être importuns ; mais, pour user la bienséance, demeurent là, tant que quelque changement les vienne relever de sottise, où ils sont en sentinelle.

Jan[20] ! il nous faisait beau voir et bon ouïr ; et si, était chose meilleure, de regarder les flacons en état. Que vous apprendrez ici de bonne doctrines ! Les sots, qui viennent se mettre en état [d’arrestation], se laissent envelopper ; et puis, on les gâte [abîme /maltraite]. Ô la belle distinction ! La bouteille en état n’est point prisonnière ; ainsi retient en soi et enveloppe le vin. Mais hélas ! pauvre vin, où est-tu ? Je vous prie, ôtez-moi ces bouteilles, d’autant qu’elles sont sujettes à être cassées : ayez de bons flacons, pour y trouver, par leur moyen, la vérité, comme fit Démocrite, qui la trouva au fond du puits.

Le roi avait fait faire un puits, qui répondait à une vieille carrière, où Démocrite allait souvent se rafraîchir. En ce puits, on rafraîchissait le vin du roi. Démocrite s’en aperçut, et alla, avant que d’être aveugle, joliment prendre le bon vin gisant en flacons dans l’eau du puits, et trouva que c’était la vérité, que le vin valait mieux que l’eau.

C’était une vie mystique, que de notre fait : nos flacons étaient d’argent vivants, et pleins de leur vraie âme, joint que sans vin ils sont corps inanimés. Les vaisseaux étaient dignement arrangés, selon leur mérite, ni plus, ni moins que les vers des Sybilles, couvrant sous leur sainte cabale les plus savoureuses intelligences du bien futur.

Mais encore, notre maître, vous qui savez que le pain est plus ancien que le vin, d’où vient qu’étant le pain en la bouche, il est longtemps à se démener ça et là, avant que de trouver le chemin de la vallée [/de l’avaler] ; et le vin tout incontinent le trouve ? — Ce mystère n’est pas de votre religion. C’est parce qu’il y a plus d’esprit en une pinte de vin qu’en un boisseau de blé. Voire, direz-vous, l’eau en fait bien autant. Ô lourdaud, mon doux et bel ami, c’est une folle que l’eau ; elle se laisse tomber du haut en bas, elle court les rues, et fait devenir fols ceux qui l’aiment. Et là-dessus, mon mignon, résolvez un peu à quoi il y a plus de réputation, à se faire déclarer ivrogne, ou fou ? Guette au panneau[21], et dis que tu en as. Je vous avertis, doctes buveurs, que vous ayez des flacons (ils sont bons vaisseaux fermant à vis[22]), vous serez en sûreté.

Qui a, pensez-vous, été cause de la guerre de Troie, du siège de Babylone, de la ruine de Thèbes, de la venue de l’Antéchrist, et de tant d’autres malheurs, dont les vraies et fausses histoires nous amusent ? Bouteilles cassées, et vin répandu. À dire vrai, vin répandu ne vaut pas plein le cul d’eau nette, pour vous débarbouiller dans une écuelle percée. Et, pour ce que l’on n’osait pas, en paroles vulgaires, profaner ce digne et excellent sujet, on le taisait ; et faisait-on accroire aux bonnes gens, qui ne savent pas les mystères mystérieux du vin, comme nous autres philosophes, que les lanternes étaient vessies, et attribuait-on ces malheurs à d’autres jolies causes, pour vous emmailloter l’esprit.

 

  1. Proposition

 

Oui-dà, je vous ai ôté de peine, si vous en êtes capables ; et vous ferai remarquer ceux qui assistèrent en ce notable sympose [banquet]. Au moins, je vous en nommerai quelques-uns ; si je ne me souviens de tous, je vous enverrai à la cuisine où ils sont, ou bien autre part à jouer, comme les sages de la Grèce, au franc du quarreau[23], avec les pages et les laquais. Je vous dirai que Socrate était présent à ce banquet, où il fit fort bien son devoir des mâchoires. A propos de notre archidiacre, qui s’en sait très bien escrimer, eh ! vraiment, s’il se tenait aussi bien à cheval qu’à table, il serait le meilleur écuyer de France ; et bien plus, s’il officiait, ou pouvait officier autant parfaitement à un grand autel qu’à une table, il mériterait d’être pape. Quant à Socrate, il ne pensait qu’à ce qui s’offrait ; et je vous assure que, sur toutes choses, il avait la meilleure mine à faire de l’honneur et à en recevoir sans quittance. Ce fut lui qui inventa, puis l’enseigna à messire Guillaume le Vermeil[24], à conclure sans résoudre et à résoudre sans conclure, ainsi qu’il m’a assuré. Et pourtant madame lui donna la charge d’expédier la bienséance, dont il s’acquittat galamment, d’autant qu’il était expert aux proportions du manège révérencieux de la cour, et avait fort bien étudié les circonstances des similitudes, cérémonies, fadaises et miracles, qui se pratiquent entre ceux qui s’aident de spécialités d’honneur, que l’on se fait, en entrant ou sortant, s’asseyant ou se levant, se rencontrant ou passant. Je me repens d’avoir dit une parole, parce qu’il y a de nos maîtres, qui disent qu’en tous discours, il se faut garder de regimber des mâchoires, et qu’il ne faut pas user des mots réservés à certaines personnes et actions ; témoin un pauvre moine, que l’on pendait, pour avoir été trouvé faisant la guerre. « Hélas ! dit-il, messieurs, je suis bien marri de n’avoir pas cru que nous avions congé de vivre à discrétion de conscience. » Il n’osa dire liberté, de peur d’être estimé huguenot. Si tout le monde avisait aussi bien à ses paroles, il n’y aurait pas tant de procès perdus, ni au croc [pendants/en attente].

Alexandre y vint tout ralu [râlant] ; mais il nous fit tant de ravoire [d’ennuis], que les dames d’Orléans en furent émues. Vraiment, j’en fus tout aise, et ma cervelle s’en épanouit philosophiquement ; de sorte qu’il m’était avis que l’on m’éclissait [me suggérait] les réparations, pource que l’on nous avait rapporté qu’il avait été tué, ce que nous lui dîmes ; et il se prit à rire et s’excuser, nous disant qu’il était vrai, qu’il s’était battu avec son ennemi, mais qu’il n’avait pas été tué, et qu’il le prouverait par ceux qui l’avaient vu faire. Il s’en rapportait à Aphtonius, son secrétaire, qui nous raconta la cause de son absence, qui était qu’il avait voyagé pour voir toutes sortes de sagesses ; et que, s’étant trouvé avec les gymnosophistes[25], il avait séjourné avec eux ; et y avait tant profité, qu’il en était revenu savant, d’autant que, suivant leurs maximes, il avait inventé les hauts-de-chausses sans braguettes[26], en dépit des Turcs, pour favoriser les Vénitiens et les Suisses. En témoignage de quoi, il nous montra une belle pièce qu’il en avait rapportée ; c’est le rets à prendre les ânes de haute futaie. Nous n’entendions point cela, quand il tira de sa manche, et nous montra le beau saint et gracieux abrifou[27], qui catholiquement s’interprète : le rets à prendre les cocus.

Je n’ai garde d’oublier notre grand Bodin[28], qui, premier des mortels, et contre tout ordre naturel, par artifice délectable et grand revers d’entendement, en plein jour, en la présence de ceux qui s’y trouvèrent, prit la mesure au diable, et lui fit un habillement, dont depuis il s’est vêtu comme on le voit aujourd’hui habillé : chose (et ne leur déplaise) qu’ainsi que beaucoup d’autres, les anciens ne surent oncques [jamais], et jamais ne sauront ; et, si ne me croyez, allez en enfer m’en quérir un vêtu à la nouvelle mode, et me le montrez tout vif et habillé ; et puis, me démentez. Il y a bien plus ; c’est qu’ayant compassion d’une infinité de pauvres diables qui fournissent d’émouloires [servent de pierres à aiguiser le caquet] aux chambrières, pour caqueter à la première messe, il leur donna une belle industrie [invention], recueillie des antiques archives, et leur fit des genouillères de conserve, si qu’ores les diables se mettent à genoux, ce qu’au temps passé ils n’eussent osé, de peur de se pocher les yeux qu’il y ont. Voilà que c’est des gens de grand engin, de l’esprit des grandes natures, comme parle Du Haillan en Charlemagne[29]. Ô diables heureux de si belle commodité !

Pythagoras était ici en fort bonne mine ; il ressemblait à ces vieux sergents du Châtelet, qui ont fait faire leur barbe de pipeux [tricheurs] (je croyais dire depuis peu) ; aussi savait-il de vilaines fessées de prudence, témoin les morbolisantes[30] estafilades de discrétion, que l’on reconnaît aux cicatrices de sa félonie. C’est lui qui, au livre des Inventions, sans crainte, a librement prononcé hérétiques excommuniables, comme écus au soleil, ceux qui mangent des choux avec une cuillère.

Pline s’avança, selon la rente d’honneur qui lui était due ; ainsi qu’il paraissait par un contrat passé par-dessus les ponts de Rome. C’est un homme notable et de prix : il est le premier inventeur de pisser honorablement contre les murailles des autres.

Tandis que l’on murmurait, le recevant, voici arriver le bon Démosthène. « J’y suimes [sic], dimes-nous ; j’en fûmes bien aises, d’autant qu’il est certain que j’apprendrais beaucoup de bonnes choses, comme déjà il y parut. » En entrant, il se mit à discourir ; et nous enseigna ce que c’est qu’honnête homme, le définissant ainsi qu’il se trouve au Talmud : « Honnête personne est celle qui, ayant santé, se torche le cul avec un torchoir, le tenant de la main gauche. » Aristote, dépit de n’avoir trouvé cette belle définition, se noya, et lui déroba celle de bonne ménagère, qui est insérée en ses Œconomiques, comme l’a remarqué Ciriaque Strosse : « Bonne ménagère est cette personne qui, s’étant torché le cul, resserre le papier dans sa pochette, le gardant pour une autre fois, ou pour empaqueter des confitures, pour donner aux mignardes. »

Il n’y a plus de danger ; nous sommes tous ici, puisque le père Rabelais est dedans : ceux qui viendront ci-après, passeront par l’huis de derrière ; la gale arrive au dernier ! Eh bien, couillaud, que dis-tu de ceci ? — Je dis que ceux qui s’amusent à nos folies, font comme les médecins, qui regardent et épluchent les éjections des autres, qui sont aussi fous que nous, si mieux n’aiment être dits fous d’Inde, ou fous de Ludonois[31]. Dieu sauve les beaux coqs, poules et poulets, amen ! Et comptez diligemment les jours ; parce que, d’ici à deux cent trois ans, dix mois, sept jours, dix-neuf heures, quarante minutes et trois secondes justement, le grand Steganographique[32] fera une nouvelle translation de ce livre, à cause du changement de religion.

Chaques uns, qui s’assirent selon les paraphrases de leurs dignités, avaient fait ronfler la réputation, pour maintenir leur rang, qui fut égal à tous, jusques à la semelle des souliers. Et ainsi, chicanant avec les plumes de modestie, ils colloquèrent leurs personnes, selon la remembrance de leur qualité. Il n’y eut que le cardinal de Cusa, qui se trouvant assis près de Jean Hus, s’en prit si fort à rire, qui cuida [crut], éternuant, avancer toute sa réputation. Il en devint un peu fou, sans que pour cela les autres cardinaux encourussent note d’infamie, non plus que pour la dégradation d’un ministre [du culte].

Et, pource que l’intention juge de tout entre toutes, on choisit la Bonne-Intention, qui fut assise au haut bout avec une robe de président. Nous étions là devant elle, pour faire preuve de nos esprits. Cela fut cause que je m’y trouvai, et m’assis aussi bien qu’un autre, d’utant que j’ai un cul ; joint que sans cul, nul ne pourrait avoir séance entre gens d’honneur.

Capture d’écran 2014-11-16 à 19.04.38

12 Vidimus[33]

 

De tous bons volumes celui-ci est le bréviaire, ainsi dit et nommé pour plusieurs raisons. C’est qu’il est bref, et qu’ en peu de paroles il enseigne toutes sciences. Item, bréviaire est un livre ordinairement gras ; et, par application, on s’engraisse au moyen de l’usage de celui-ci. Le bréviaire donne de l’appétit et l’aiguise ; celui-ci l’entretient et le fortifie. Le bréviaire fait gagner la vie à ceux qui s’en aident ; celui-ci la fait trouver toute gagnée.

Je m’en rapporte à notre curé, auquel, après le service, mademoiselle dit : « Monsieur le curé, venez dîner avec nous, je vous prie. — Je vous remercie, Mademoiselle, j’y serai aussitôt que vous. » Mademoiselle, ennuyée qu’il ne venait, regarda par la fenêtre, et vit à côté le curé, qui, ayant pissé, serrait sa pièce. Elle se retirait de peur de le voir, parce que ceci l’eut fait rire. Quand il fut entré, elle dit : « Là, Monsieur le curé, lavez-vous la main, et venez. — En dà, dit-il, Mademoiselle, je n’ai rien touché que mon bréviaire. — Quel bréviaire ? dit-elle. Il est fait comme une andouille. Là, là, lavez vos mains. » Comme nous contions ceci à Paris, en la boutique d’un libraire, la dame écoutait attentivement, et prêtait aussi l’oreille au discours de son mari, qui contait qu’en le payant d’un inventaire qu’il avait fait, on lui avait baillé un vieil bréviaire qu’il avait vendu six écus. La dame répondit (je ne sais à qui, d’autant que les deux contes furent achevés en un instant) : « Je voudrais que tous nos livres ressemblassent à ce bréviaire. » Ce que je vous dis est vrai ; et savez-vous comment je prouverai cette vérité ? Ce sera en la sorte que vous comprendrez ces heureux discours, auxquels si vous ne voulez croire, les prenant pour unique raison, faites ce que vous voudrez : comme charitable, je trouve tout bon ce qui plaît aux autres.

Ô âmes, à bon droit pleines de félicité, réservées au parfait contentement, puisque votre bonheur a eu la patience de vous faire naître en ce temps, pour avoir la grâce, le bien, la prérogative, l’honneur et le profit que vous tirerez de ces mémoriaux et commentaires de raison raisonnante, unique en son accomplissement, il ne faut point faire d’estime des belles inventions et avoir regret de ne les avoir point vues, ou sues, ou penser ne les pouvoir rencontrer, puisque vous avez ce livre, qui vous fournit de tout. Ce bel objet est tel qu’en lui vous avez les éléments qui vous guideront au bien accompli ; et par ces éléments, non de particulières sciences, mais de toutes exclusive et inclusive, vous pourrez trouver et inventer tout secret, tant caché, séparé et admirable soit-il, si vous avez de l’esprit, cela s’entend, à crocheter, voir et chercher ce qui est sous cette écorce de velours et d’or entortillé de paroles, quelquefois de soie, et quelquefois d’or, et quelquefois de fil, et étoffées de petite qualité, et puis d’azur, et de gueules[34], et de ce qu’il ne faut alléguer. Il nous suffit de vous raconter, et à vous de croire, que tout est fort bien caché sous ces énigmes, ainsi que le trouveront les enfants de la science, les fils des sages et heureux prédestinés à trouver la lanterne de discrétion et la lampe de béatitude. Et afin d’avoir le crédit de se chauffer au beau feu d’intelligence, vous qui avez envie de parvenir, que nous vous faisions part de ce fin recueil de mystères authentiques, vous proposant devant les yeux les symboles de chacun, comme ils ont été proférés.

Sitôt que quelqu’un ouvrait la bouche pour prononcer sa goulée, aussitôt les secrétaires les mettaient par état, et colligeaient les paroles et propos, comme belles et bonnes perles ès rives de l’Asie, dont ce volume a été compilé, et lequel de tout temps a été et sera, à cause de son excellence, pour son mérite, et à jamais, par ceux qui ont de l’entendement, en grosses lettres dit, nommé le livre . Ne dites pas sans queue [tout court], d’autant qu’ il adviendra, ainsi qu’il est advenu plusieurs fois, et que les grands, au détriment des plus faibles, le trouvant, et craignant qu’il ne soit vu du petit et bon monde, le scelleront comme chanceliers à simple queue, ou à double [sceaux], telle que le temps admettra. Je vous prie, bonnes personnes, de ne rien dire de ceci, et n’alléguer ce mot que nous n’avons pas mis au titre ; d’autant que, s’il y était, on le reconnaîtrait tout aussitôt, et il en adviendrait trop de malheur. Le plaisir des gens de bien serait perdu. Ces méchants excommuniés, qui font tant mettre de daces [taxes] et impôts sur le peuple au déçu [à l’insu] du Roi (le pauvre homme ne l’entend pas), ces malheureux-là viendraient et prendraient ce livre, et le vous vendraient un écu pour lettre, au meilleur marché ; joint qu’à tel on vendrait la lettre cinquante écus ; et ainsi se ferait tout d’or, comme Simon Magus [le Magicien] et son chien, et les ministres quand ils seront affriandés [alléchés] aux lettres d’envoi, comme en Angleterre. Jouissez, amis, de cet oeuvre sans le profaner, et sachez que, par le rapport des savants, il est tel que les plus gens de bien racontent et affirment partout qu’il contient tout ce que chacun sait, a su et saura, ou doit savoir et entendre. Il embrasse les mystères approuvés de toutes sciences, pour autant qu’il est la juste, solide et naïve interprétation de la pure cabale de valeur non imaginaire. Ne parlez plus de clavicules[35] ou clavifesses, ni d’arts apéritifs, canons et artillerie, qui sont engins grandement ouvrants, puisque vous avez ces cahiers de vérité, ce bon volume, qui est la grosse clef d’ordonnance, à laquelle pend le trousseau de toutes clefs.

Pour le prouver, j’ai le père Rabelais le docte, qui fut médecin de Monsieur Le Cardinal Du Bellay ; et je le mets ici en avant parce que les substances de ce présent ouvrage et enseignements de ce livre furent trouvés entre les menues besognes [affaires] de la fille de l’auteur. Ce cardinal, étant au lit malade d’une humeur hypocondriaque, fit assembler les médecins pour consulter un remède à son mal. Il fut avisé, par la docte conférence des docteurs, qu’il fallait faire à Monsieur une décoction apéritive qui, réduite en sirop, serait accommodée à son usage ordinaire. Rabelais, ayant recueilli cette résolution, sort, et laisse messieurs achever de caqueter pour mieux employer l’argent ; et fait ledit sieur mettre au milieu de la cour un trépied sur un grand feu, un chaudron dessus plein d’eau, où il mit le plus de clefs qu’il put trouver ; et, en pourpoint comme ménager [domestique], remuait ces clefs, avec un bâton, pour les faire prendre cuisson. Les docteurs, descendus, voyant cet appareil et s’en enquêtant, il leur dit : « Messieurs, j’accomplis votre ordonnance, d’autant qu’il n’y a rien tant apéritif que des clefs ; et, si vous n’en êtes contents, j’enverrai à l’arsenal quérir quelques pièces de canon ; ce sera pour faire la dernière ouverture, après l’exhibition de ces apozèmes [décoctions]. »

Je pense que cette preuve est de mérite. Avisez donc bien, et diligemment épluchez, et voyez avec curieuse conférence. Tous les autres prétendus livres, cahiers, volumes, tomes, oeuvres, livrets, opuscules, libelles, fragments, épitomés [abrégés], registres, inventaires, copies, brouillards [brouillons], originaux, exemplaires, manuscrits, imprimés, égratignés, bref les pancartes des bibliothèques, soit de ce qui a eté, ou est, ou qui jamais encore ne fut, ou ne sera, sont ici en lumière prophétisés ou restitués ; de perdus sont retrouvés et recouvrés. Et s’il y a bien davantage : si quelqu’un a dérobé un oeuvre, il sera découvert, comme il se présume en vérité, par une bonne revisitation de textes, paraphrases, commentaires, métaphrases, homélies, annotations, recensions, notes, adversaires, lectures, leçons, et autres telles négoces et inventions de gloses et interlignes pédantines. Et les calculés, vous les trouverez ici, sans qu’il soit plus besoin de tant de livres, romans, poésies, prônes et bavarderies, qui occupent les esprits mal à propos, et lesquels, après que l’on les sait, ne laissent pas l’industrie d’avoir un paillard écu. À dire vrai, cette vérité a touché de compassion le coeur de beaucoup de gens de bien, qui, pleins de charité, comme j’en ai vu de doctes et sages avancés près les papes, roys, empereurs et républiques, gens sans fard, lesquels entendant les affamés de bonne lecture s’amuser à faire joliment relier, parer, dorer et mignarder proprement des livres communs tant vieux que nouveaux ; ces bonnes personnes, ayant déplaisir et regret au temps qui se perd en la lecture de tant de livres de fadaises, de surcroît emplis de douleur et obscurité, avaient l’âme touchée de fâcherie et impatience, considérant que ce bon livre n’ était pas connu des vrais amateurs de sciences ; déploraient la misère de tels pauvres acheteurs abusez, et disaient : « Voilà dommage et pitié. Hé ! Qui ne s’étonnerait du malheur qui abonde en ce temps ! Voilà, ces misérables dévoyés ont assez de ces livres de vétilles ; ils n’auraient pas sitôt en main un Moyen de parvenir. » Sur quoi je vous dirai un grand secret, et puis l’autre ; c’est que vous ne trouverez point en ceci du truandage de pédantisme, comme ès autres, pleins du ravaudage de folle doctrine qui n’apporte point à dîner. Et davantage, je vous dirai le secret des secrets ; mais je vous prie, afin qu’il soit secret, de vous embéguiner [coiffer] le museau du cadenas de taciturnité, et écoutez : Ce livre est le centre de tous les livres. Voilà la parole secrète qui doit être découverte du temps d’Hélie, artiste, ainsi que disent les alquemistes [alchimistes]. Tenez-le fort caché, et vous gardez des pattes pelues [poilues] de ces enfarinés, qui gourmandent la science et l’emplissent d’abus ; étrangez-vous de ces pifres [gros plein de soupe] présomptueux, qui, voyant les bonnes personnes désireuses de se calfeutrer le cerveau d’un peu de bonne lecture et profitable, s’en scandalisent ; chassez ces écorcheurs de latin, ces écarteleux de sentences, maquereaux de passages poétiques, qu’ils produisent et prostituent à tout venant ; gardez-vous de ces entrelardeurs de théologie allégorique, de ces effondreux d’arguments, et de tous ceux qui aiguisent les remontrances sur la meule d’hypocrisie. Fuyez telles bêtes, et ne leur communiquez point ce rare trésor ; ainsi le commettez à gens de bien, comme gens de bien ont pris la peine de le vous donner, non pour en abuser, d’autant que ce serait un péché plus que contre nature, parce qu’il n’est ni mâle, ni femelle (je m’en rapporte à ces sages et prudents prêtres, qui nomment leur bréviaire leur femme : Ô quelle impiété rouge comme sang !). Ceux qui parlent d’abuser de ce qui peut servir, ne l’entendent pas. Je les renvoie au principal du collège de Genève. J’en atteste la pantoufle du pape, que je dis vrai.

 

39 Passage

 

Ès pays d’Alsacie [Alsace], en un endroit assez beau (si vous n’ y avez été, cela ne vous servira rien de vous le décrire, parce que vous n’y connaîtriez rien ; et si vous y avez eté, c’est assez, cela vous importunerait de le rapporter, sinon allez-y), là, les dames sont assez libres, mais sages ; et pour le bien faire paraître, elles ne pissent qu’une fois la semaine : et c’est au vendredi qu’elles s’assemblent, au matin, toutes par bandes (ce qu’il fait étrangement moult beau voir) ; et, selon leurs dignité, s’en vont en pisserie comme on va à la foire ; de quoi elles n’ont non plus de honte que les femmes de bien, qui montrent l’apanage de leur fessier aux eaux de Pougues. Que c’est que des coutumes des pays ! On ne le trouverait pas bon ici ; et là il est délectable, ainsi qu’ès villes de Normandie, où plusieurs en leur pochette gauche portent un mouchoir pour le cul, ainsi qu’en la droite un pour le nez. Ces femmes étant arrivées au lieu de la pissoire, ou pissotière, elles se disposent, comme les montagnes d’Angleterre, chacune où elle est, y gardant dignités, prérogatives et honneurs, ainsi qu’ès actes publics et notables, ni plus ni moins que se mettent les chevaliers en leur rang, le jour de leur cérémonie. En cette commodité, abondamment, joyeusement, et à la copieuse et bénigne décharge des reins, elles vident leurs vessies, et pissent tant que cette rivière en est faite et continuée ; et de là les Allemands, Flamands et Anglais font venir la bonne eau pour faire de la bière, la plus double et de plus haut goût. Cela est cause que leurs femmes ne les aiment pas tant qu’elles font les Français, d’autant que ces femmes-là pensent que leurs maris leur veulent derechef reverser leur urine dans le corps. Que s’il y a des femmes qui ne savent bien pisser, on les envoie à Genève, d’autant que là il y a plusieurs belles écoles où on apprend à pisser et chier en public et en compagnie, au grand soulagement des honteux, qui là apprennent à perdre la sotte honte qui resserre le boyau culier. Et je vous dirai que ce qu’ils en font est parce que qu’il n’y a point de moines en ce pays-là, et partant point de frocs, et par ainsi point d’ instruments de déhonterie. On m’a assuré que, depuis, ceux d’Amiens en ont dressé de belles écoles aux Botruës, où l’on fait leçon de chierie.

Durantius : Vous vous êtes équivoqué, sans faillir ; mais vous n’avez pas commencé à l’origine de cette rivière. Il fallait le dire, ce que je vous dirai, tiré du Zohar, que le bon vieillard Postel a traduit après qu’il eut conféré avec un juif qui devint chrétien. Après avoir lu cette histoire, laquelle aussi fit réduire quelques huguenots à se faire catholiques, aussi bien que les moines qui s’en firent huguenots ; et ce que ceux-ci en ont fait est pour se mieux entendre en garces. Quant au juif, il l’a fait pour avoir congé de manger du lard et du salé, afin de trouver le vin meilleur. Du temps que les bonshommes (c’est-à-dire non, les minimes, qui sont trop petits ; et jamais bonté ne se mit en peu de lieu) allaient par le monde (je n’entends pas des faiseurs de mines, ainsi des simples et sages), il y eut un saint personnage, qui, passant chemin, se rencontra à Barace, près de Durtal en Anjou. Je ne parle pas de maître Pierre, que le prévôt des maréchaux cherchait ; et l’ayant un jour rencontré, ne sachant pas que ce fut lui, le laissa, ne le connaissant point. Avant que le laisser, il lui demanda : « Qui es-tu ? — Je suis un pauvre homme, petit marchand. — Comment as-tu nom ? — Pierre Chaillou, ou Caillou. — D’où es-tu ? — De Durtal. — Où vas-tu ? — À Rochefort. — De quel métier es-tu ? — Sabotier. — Que diable ! Tu es dur, il ne te faut plus qu’être vêtu d’une cuirasse pour t’achever de durcir. »

Calpin : Comment diriez-vous une cuirasse ou corselet en latin ?

— C’est, dit frère Jean De Laillée, durabit [/dur habit]. Or taisez-vous ; vous empêchez l’affaire de ce saint homme. Achevez, Monsieur le doguetrer[36].

Durantius : Ce personnage, s’étant assez reposé sur le bord de la fontaine, avisa le tard ; donc il s’en vint au village, et s’adressa chez le Page à la dame du logis, priant ladite dame de le loger, cette nuit-là, pour l’honneur de Dieu. Elle, qui était avaricieuse comme un financier qui a fait ses affaires et n’a point d’enfants, s’excusa, et le pria d’avoir pour agréable son refus, qui ne venait qu’à cause que son mari était chiche et grondeur. Le bon homme passa outre, et va droit s’affraper chez la chambrière de Chiquetiere, nommée la Gousson, de laquelle, lui ayant fait sa requête, il fut reçu fort honorablement, et bien traité de la pauvre femme, qui le mit en un bon lit, cette bonne femme !

Eschines : La bonne femme n’est pas encore levée.

Durantius : Taisez-vous ; bran [merde] : ces poètes en veulent toujours aux femmes, qui les affrontent aussi ; et cela leur est employé comme fièvre en corps de moine. Cette bonne femme donc lui avait fait du mieux qu’elle avait pu ; et lui, le matin, s’en trouvant bien édifié, étant levé et voulant partir, lui dit : « Madame, je vous remercie bien humblement de tant de bien que vous m’avez fait ; et vous prie de m’excuser si vous n’avez autre payement de moi. — Ho, dit-elle, monsieur, vous avez été le bienvenu ; et le serez toutes les fois qu’il vous plaira venir céans. Ce n’est point l’espoir de payement qui m’a fait vous recueillir en cette maison, où vous demeurerez, s’il vous plaît, à votre volonté. Je vous ferai au moins mal que je pourrai, pour l’amitié du maître que vous servez. — Madame, je vous rends grâces infinies de tant de biens et d’amitié : je prie le bon Dieu qu’il lui plaise de vous bénir, si que la première besogne que vous ferez aujourd’hui lui soit tant agréable que ne puissiez, tout le jour, faire autre chose. » Il partit ; et elle, qui n’ y pensait point, l’ayant recommandé à Dieu, se fit apporter un peu de buée [lessive] qu’elle avait étendue le jour précèdent, et se mit à ployer son linge ; et tant ploya, et encore tant ploya, que plus elle ployait, plus il y avait à ployer ; et ployait toujours, tellement qu’elle avait de grands monceaux de toutes sortes de linge, qui multipliait au touchement de ses mains. Par hasard, celle qui avait refusé le bon homme, vint quérir quelque chose chez la Gousson. La voyant empêchée, lui dit : « Hé bien, ma mie la Gousson, que faites-vous ? » Donc elle lui conta toute l’aventure et cause de ce grand bien. Adonques l’autre fut bien étonnée et fort triste d’avoir laissé passer une telle commodité : par quoi, sans faire semblant, elle s’en va, et puis se mit au chemin où elle pensait trouver ce personnage ; et suivant, par avis, son train, ayant su, en s’en enquérant, qu’il était allé vers Vieille-Ville, elle faisait mine de cueillir des herbes pour sa vache. Puis l’ayant aperçu, elle fait de l’étonnée ; elle s’approche de lui, et lui dit : « Monsieur, que je suis aise de vous avoir trouvé ! Que faites-vous ici à vous morfondre ? En dà, le bon Dieu a bien changé mon mari ; et je ne le savais pas. Quand je lui dis, hier, que je vous avais éconduit, il me crut venir méchef [mésaventure] tant il me tança. Je loue le bon Dieu de son amendement. Je vous prie de ne le prendre point en mauvaise part ; mais de nous faire ce bien de venir ce soir loger chez nous. — Bien, Madame ; j’irai quand j’aurai achevé mon service. » Il n’y fit faute ; et fut le bien reçu avec joie et grand’chère, et traité en apariateur [ordonnateur] de commodités. Au matin, se retirant, il fit sa petite excuse, à l’usage de besace[37] ; et son hôtesse lui dit : « Par ma finte [ma foi], Monsieur mon ami, je n’en voulais rien : pour Dieu soit, si Dieu plaît, je n’ en veux rien. — Bien donc, grand merci, Madame ; je prie Dieu que la première besogne que vous ferez aujourd’hui se continue tant que ne fassiez autre oeuvre de tout le jour. — Grand merci, Monsieur. » Elle était déjà ennuyée qu’il ne se hâtait d’aller, pour aviser à son fait. Aussitôt qu’il eut montré les talons, elle dit à sa servante : « Or çà, marquise, va là-haut quérir ce linge ; j’en aurai aussi bien que la Gousson. Apporte ces draps, ces serviettes, ce menu ; que je ploie. » La chambrière ayant tout apporté, voilà que la Page, voulant mettre la main à l’oeuvre, s’avisa d’aller pisser, afin de ne se débaucher point. Ainsi, toute en hâte, elle sort en sa cour, où elle s’accroupit pour pisser. Mais ce fut ici une efficace terrible, d’autant qu’elle commença pisserie qui continua tout le jour. Jan ! Elle avait dit qu’elle aurait force linge ; mais elle coula force eau, et fit ce ruisseau qui passe au pied des loges, et va jusques aux Indes. Ses amies, la venant voir et la trouvant ainsi distillant le dissolvant philosophique, lui demandaient : « Hé, quoi, ma commère ! — Hélas ! Disait-elle, hélas ! »

Cassiodore : Elle leur répondait comme mon compère Bonin, qui se leva d’auprés sa dame, et alla pisser par la fenêtre. Il avait bu, au soir ; et il pleuvait. Il entendait l’eau de la gouttière qui tombait ; et il tenait son pauvre petit, étant toujours à la fenêtre. Elle lui dit : « Hoi, Bonin, aurez-vous tantôt pissé ? — Je pisserai tant qu’ il plaira à Dieu. »

Capture d’écran 2014-11-16 à 19.02.41

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Cycle de quinze ans (vocabulaire religieux).

[2] Terme d’astrologie : cycle de sept ans.

[3] Petites balles dures utilisées pour le jeu de paume.

[4] Allusion à la réforme du calendrier par le pape Grégoire XIII, qui en retrancha dix jours.

[5] Appellé par cris et sifflets.

[6] Instrument servant à tendre les arbalètes.

[7] La barre est une pièce de bois transversale qui soutient les fonds d’un tonneau ; parvenu à ce niveau, le vin est réputé médiocre.

[8] Juste Lipse, (1547-1606) et Joseph Scaliger (1540-1609), deux célèbres philologues.

[9] La pipe était une mesure de capacité des tonneaux ; en argot populaire elle désigna la gueule, le gosier (cf. ne pas piper mot ; faire une pipe, etc.). La pipée était une chasse à l’oiseau, qu’on prenait en l’attirant sur des branches enduites de glu.

[10] Le verbe pindariser, que l’on trouve chez Rabelais, est péjoratif. Il signifie que l’on produit un discours embrouillé et vise davantage les odes « pindariques » de Ronsard que le grec Pindare.

[11] Dà (ou dea), En dà : interjections qui marquent l’étonnement ou soulignent une affirmation.

[12] Jeu de mot (se puisse tuer), dont l’opportunité nous échappe…

[13] Décharge de plusieurs escopettes (sorte de carabines).

[14] L’usage de châtrer les chevaux, de les hongrer, venait de Hongrie. Saint Martin était le patron des équidés.

[15] Tyran de Syracuse.

[16] Ou rinceaux, terme d’architecture et d’héraldique ; ornement de branches, de fruits ou de feuilles d’acanthe.

[17] Début d’un psaume.

[18] Pécore vient du latin pecus, pecoris (troupeau, bétail) ; Béroalde forme pécude sur pecus, pecudis (tête de bétail, et au figuré brute, stupide).

[19] Immobiles comme une souche ou “estoc”.

[20] Interjection dont l’origine est le nom de divers coups donnant ou ôtant des points au trictrac.

[21] Filet utilisé pour prendre le petit gibier. D’où « tomber dans le panneau ».

[22] Synonyme de vase, vaisseau désigne aussi le vagin ou l’anus, lesquels flacons peuvent se fermer d’un ou de deux vi[t]s…

[23] Sorte de marelle. Cf. Rabelais : Garguantua, chap. XXII, « Les jeux de Garguantua ».

[24] Bouffon.

[25] Ancienne secte indienne dont les adeptes vivaient nus.

[26] La braguette ou brayette désignait initialement une sorte d’étui extérieur fixé à la culotte, « d’une forme très indécente » dit Littré. Elle n’était, semble-t-il, en usage ni chez les Suisses ni chez les Vénitiens.

[27] Ou abrie-fou (du verbe abrier, abriter) : dans certaines régions, voile placé sur la tête des mariés pendant la bénédiction nuptiale.

[28] Jean Bodin, auteur de la Démonomanie des sorciers (1580).

[29] Bernard de Girard, seigneur Du Haillan (1535-1610), historiographe de Charles IX et auteur d’une Histoire de France au règne de Charlemagne.

[30] Peut-être dérivé de morbleu, euphémisme pour mordieu (Mort Dieu) ou de morbilleux (relatif à la rougeolle).

[31] Béroalde feint de croire que le latin ludus, jeu, constitue l’étymologie du nom des habitants de Loudun, que l’on nomme en fait les Loudunois.

[32] Décrypteur, De stéganographie, écriture en signes secrets.

[33] Nous avons vu. Mettre le vidimus à un acte signifie qu’il a été collationné sur l’original, auquel il est certifié conforme.

[34] Azur (bleu) et gueules (rouge) sont des couleurs du blason.

[35] Allusion à l’ouvrage cabalistique intitulé Les Clavicules de Salomon.

[36] Droguetier, fabricant de droguet, tissu de peu de valeur.

[37] Pour expliquer qu’il est « réduit à la besace [du mendiant] », réduit à la misère.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Les illustrations

Les aquarelles de Uzelac sont empruntées à l’édition de 1937 de Moyen de parvenir, aux Éditions de la belle Étoile, Paris. Les dessins en noir et blanc sont de Martin Van Maèle, tirés de l’édition de 1921, chez Jean Fort éditeur, Paris.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Courrier

J’ai reçu de M. Michel Renaud, maître d’œuvre de l’édition du Moyen dans la collection Folio, le courrier électronique suivant, en date du 10 avril 2008.

Cher Monsieur,

Que vous ne portiez pas les universitaires dans votre cœur, cela peut se comprendre; tout comme l’on peut comprendre votre déception de n’avoir pas réussi à trouver un éditeur qui accepte votre projet d’édition du Moyen de parvenir. Mais vous seriez certainement plus crédible si vous présentiez les choses un peu plus honnêtement. J’avoue trouver assez blessante votre insinuation [sic] comme quoi l’édition que j’ai publiée (non sans mal) en « Folio » avec une préface de Michel Jeanneret n’aurait pas vu le jour s’il n’y avait pas eu auparavant celle de Georges Bourgueil. Mon projet, bien antérieur au sien (comme peut l’attester une abondante correspondance avec de nombreux éditeurs), ne doit rien à ce travail certes courageux, mais qui reste du travail d’amateur, d’une fiabilité plus que discutable. Il suffit en outre de parcourir ses notes pour constater que celles-ci – en tout cas lorsqu’elles sont pertinentes – s’inspirent assez visiblement de l’excellente édition Moreau-Tournon (P.U. de Provence/Jeanne Laffitte, 1984), rééditée depuis chez Champion (2004).

Pour ce qui concerne vos démêlés avec M. Descotes, il faudrait essayer de comprendre l’attitude de celui-ci : je ne trouve pas vraiment surprenant qu’il ait pu manifester quelque réticence à l’idée qu’un travail de saisie bénévole, représentant des semaines de déchiffrement difficile, voire fastidieux, puisse être récupéré sans effort pour servir sinon une entreprise « commerciale », du moins un projet personnel n’ayant rien à voir avec son centre de recherche…

Que cela ne gâche pas votre plaisir de relire cette œuvre unique et jubilatoire !

Cordialement,

Michel Renaud.