La Barbarie française au Soudan, par Émile Pouget

Ce texte de Pouget (1860-1931) a été publié dans Le Père peinard, du 21 avril 1900. Nous le dédions ici aux crétins qui feignent d’inventer, au début du XXIe siècle, la dénonciation du colonialisme.

Vigné d’Octon, dont Pouget cite de larges extraits des textes, était un ancien médecin militaire, député de l’Hérault. Les éditions Les Nuits rouges ont publié de lui : La Sueur du burnous. Les crimes coloniaux de la IIIe République.

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Vigné d’Octon continue à négliger de grimper à l’égrugeoir de l’Aquarium pour dévoiler les crimes commis au Soudan par la gradaille française. Il n’y a pas mèche de mieux prouver l’impuissance parlementaire !

Voilà un député qui a les mains pleines de documents narrant les atrocités commises aux colonies par les galonnards ; il a à sa disposition le fameux dégueuloir de l’Aquarium d’où, paraît-il, la parole retentit jusqu’aux fins fonds des campluches. Eh bien, au lieu de jaspiner du haut de cette tribune, il écrit dans des journaux et des revues ; au lieu de demander aux ministres compétents s’ils sont enfin décidés à museler les monstres qui dévastent le continent noir, il se borne à les flétrir en imprimant leurs horreurs ; au lieu de faire appel aux gouvernements, il fait appel à l’opinion publique. C’est une sacrée mornifle que ce député fiche sur la tronche de l’Autorité !

En agissant ainsi, Vigné d’Octon proclame qu’il n’a pas deux liards de confiance dans le bon vouloir des dirigeants, puisqu’il cherche d’abord à émouvoir le populo, afin d’arriver ensuite, par ricochet, à faire pression sur les gouvernants. Et Vigné d’Octon en raconte des horreurs, des crimes et des vilenies sans nom ! Il en raconte tant que les monstres devenus légendaires — les Néron, les Gengis Kahn, les Bonaparte et autres bandits — paraissent des petits saints, à côté des Voulet, des Chanoine, des Marchand et des Archinard[1].

Depuis que ces galonnards sont lâchés sur le Soudan, le grand centre africain n’est qu’un immense charnier : ces scélérats zigzaguent dans le pays noir, au gré de leurs caprices, suivis de troubades qu’ils lâchent sur les moricauds paisibles. Il y a deux sortes de soudards dans les colonnes de dévastation ; les tirailleurs indigènes et les fantassins de la marine :

« Les tirailleurs indigènes, écrit Vigné dans la Revue des Revues, sont flanqués de leurs captifs et de leurs captives, auxquels incombe souvent le soin de porter leurs armes. Ils sont fiers, heureux à la pensée qu’ils vont, dans quelques jours ou quelques heures, augmenter le nombre de ces bêtes de somme.

« Abrutis par l’alcool et la vie de poste, ayant perdu la dose de sens moral dévolue à leur race, ils s’avancent allègrement, et leurs narines se dilatent comme si déjà elles humaient la bonne odeur de sang giclant vermeil des artères, le sang de leurs frères, le sang des femmes et des enfants de leur couleur !

« Ils rient du rire bruyant des brutes lâchés pour une œuvre de carnage et de dévastation, poussent à coup de pied dans les reins les esclaves-porteurs qui s’attardent sous leur fardeau, brutalisent les captives courbées en deux sous le poids de leur nourrisson.

« Derrière, viennent les fantassins de marine, la poitrine émaciée sous la vareuse trop large, les joues blêmes et les prunelles jaunies par la bile. Moins fringuants que leurs camarades indigènes, sur lesquels ni la fièvre ni la nostalgie n’ont de prise, ils n’en sont pas moins contents de rompre enfin la monotonie désespérante de leur existence.

« Aussi déprimés au moral qu’au physique, un peu de joie rosit leurs pommettes maigres, un sourire voltige sur leurs lèvres exsangues à la pensée de mitrailler cette sale négraille que, dans leur simplisme, ils rendent responsable de toutes les misères de leur exil.

« Oui ! ces braves gars, plus doux que les moutons dont naguère encore ils avaient la garde dans la lande bretonne ou la garrigue cévenole, ces bons “marsouins” qui jamais ne maltraitèrent ni leur chien, ni leur mule, ni leur vache, vont dans quelques heures, dès que retentira le clairon, se muer en êtres féroces qui tueront, massacreront aveuglément et faucheront autour d’eux des vies humaines avec autant d’ardeur que les épis de leurs moissons.

« J’insiste sur cette observation qu’il m’a été souvent donné de faire ; ce qui les guide, eux, les pousse et ainsi les affole, ce n’est ni l’espoir d’un galon nouveau ni le désir immodéré de ce morceau de ruban rouge comme le sang dans lequel on le ramasse en ce pays — il savent bien que, malgré toute la bravoure dont ils pourraient faire preuve ces hochets ne sont pas pour eux — ce n’est pas non plus, comme pour les tirailleurs, la perspective de razzier des captifs et des captives — ceux ou celles de leurs camarades indigènes leur suffisent la plupart du temps — non ce n’est rien de tout cela. Leur but unique, leur pensée est, encore une fois, de se venger de ces “nègres infects”, selon l’expression de leurs officiers, de ces “sacrés mal-lavés” à cause desquels, persistent-ils à s’imaginer, on les a pris à leur village, à leur atelier ou à la glèbes maternelle pour les envoyer mourir de la fièvre en ces pays de malédiction. Aussi avec quel entrain tout à l’heure ils se proposent de les mitrailler… »

Cette stupide haine pour les moricauds que Vigné d’Octon a constatée chez les marsouins ne leur est pas particulière ; on la retrouve aussi intense chez les troubades casernés en France, chaque fois qu’ils sont mobilisés contre des grévistes ou des manifestants.

Ces inconscients pousse-cailloux oublient qu’hier ils étaient prolos et qu’ils le seront encore demain ; ils oublient que, parmi ces pékins qu’ils ont pour besogne de mater s’agitent des amis, des proches — peut-être des frères, un père ?… Une seule chose les tourneboule : « Ces cochons-là sont cause qu’on nous fait membrer ; ils nous le paieront… », groument-ils à mi-voix.

Au lieu de rejeter la responsabilité des chieries qu’ils endurent sur les chefs et les grosses légumes, ils s’en prennent aux petits — aux victimes ! C’est plus commode, et surtout, moins dangereux.

Le soldat éreinté qui, furibond, s’en prendrait à un galonné, passerait au conseil de guerre. Au contraire, celui qui, pour assouvir sa colère, déquille un moricaud, piétine un manifestant ou assomme un prolo, est félicité. La brute militaire est alors félicitée, parce que sa vengeance a porté à faux, est tombé sur un innocent.

Donc, entre les soldats massacreurs de moricauds et les truffards qui mitraillent les manifestants à Fourmies ou opèrent en temps de grève contre les prolos, il n’y a de différence que du plus au moins. Tous deux, grâce au militarisme, sont des bêtes fauves.

Mais revenons au Soudan : les galonnés classent en deux groupes les villages de noirs — les amis et les ennemis. Cette classification est tout ce qu’il y a de plus arbitraire — la loufoquerie d’un grade en décide presque toujours. En 1835, les commandants des avisos « L’Ardent » et « Le Goëland » jouèrent à pile ou face le sort du roi Bokay et de ses villages Kontchoucou et Katinou dans le Rio-Nunez : il fut classé ennemi et les villages furent rasés, après que les habitants eurent été massacrés. Le sort d’un village « ami » n’est guère plus enviable :

« Perdues pour eux, razziées, dévorées en un clin d’œil, seront les petites provisions familiales de sorgho, de maïs, ou de farine de manioc… Volés aussi, les poules, les petits cochons hirsutes, les maigres brebis. De tout cela, la colonne ne fera qu’une bouchée.

« Bien qu’énorme, la perte serait réparable, mais hélas ! les hommes valides du village, ceux qui pourraient travailler aux lougans (les champs), sont impitoyablement réquisitionnés comme porteurs, et de ces lougans eux-mêmes, il ne reste plus grand-chose quand la colonne les a traversés. Il n’y a plus dans le village que des vieillards, des enfants et celles de leurs filles ou de leurs mères dont la soldatesque n’a pas voulu. Tel est le sort du village ami. »

Voici maintenant comment on opère pour détruire un village ennemi :

« La plupart du temps, dit Vigné, on part pour surprendre le tata (village) à la pointe du jour ou à la tombée de la nuit, alors que les habitants sortent à peine du sommeil ou vont s’y plonger. Les premières balles de nos Lebels clouent d’ordinaire les indigènes sur leurs taras (lits en osier) ; deux ou trois obus suffisent pour incendier le village dont les toits de palmes desséchées par le soleil flambent comme de l’amadou.

« Les quelques guerriers qui possèdent des fusils à pierre les déchargent, affolés, au hasard, dans la direction d’où vient la mitraille et s’enfuient, précédés et suivis de tous ceux, femmes, enfants, vieillards, que les premières décharges ont épargnés. Mais en un clin d’œil, la colonne a cerné le village et, de quelque côté qu’ils se dirigent, les malheureux trouvent devant eux un cercle de fer et de feu…

« Des femmes nues et dont la chevelure grésille sous les tisons courent, leur nourrisson dans les bras, en jetant des cris de terreur ; des enfants les suivent épouvantés, s’accrochent à leurs cuisses, à leur seins qui ballottent ; nus aussi, les hommes vont plus vite, tous avec l’espoir de se sauver.

« Mais devant eux se dressent les canon s des fusils Lebel. Les uns, d’ordinaire les femmes et les enfants, s’arrêtent, regardent, désespérés, l’arme terrible et, résignés, reçoivent la balle, tournoient sur leurs pieds brûlés et tombent, rendant leur âme innocente dans la douce clarté du matin.

« Les hommes, semblables au taureau devant la pique du toréador, rebroussent chemin et, redoublant de vitesse, essaient un autre côté. Et alors, on leur fait ce qu’en argot colonial on appelle la “chasse aux lapins”. Il s’agit de pincer nos fuyards au demi-cercle, de leur couper la tangente en leur logeant un pruneau au bon endroit. »

 

La prise de Sikasso[2]

 

Sur la prise de Sikasso qui est la plus abominable boucherie dont la conquête du Soudan français a été souillée, Vigné d’Octon publie des notes prises au jour le jour par un témoin oculaire :

« Après le siège, l’assaut. On donne l’ordre du pillage. Tout est pris ou tué. Tous les captifs, 4 000 environ, rassemblés en troupeau. Le colonel commence la distribution. Il écrivait lui-même sur un calepin, puis y a renoncé en disant : “Partagez-vous cela !” Le partage a lieu avec disputes et coups. Puis, en route !

« Chaque Européen a reçu une femme à son choix. Le capitaine M**, n’en voulant pas, en a amené une qu’il a donnée à son planton, Moussa Taraoré, tirailleur de première classe. Tous les tirailleurs en ont eu au moins trois. Un nommé Mendony en a reçu neuf.

« On fait au retour des étapes de 40 kilomètres, avec ces captifs. Les enfants et tous ceux qui sont fatigués sont tués à coups de crosse et de baïonnette. Les cadavres étaient laissés au bord des routes. Une femme est trouvée accroupie. Elle est enceinte. On la pousse à coups de crosse. Elle accouche debout, en marchant, coupe le cordon et abandonne l’enfant sans se retourner pour voir si c’était garçon ou fille.

« Dans ces mêmes étapes, les hommes réquisitionnés en route pour porter le mil restent cinq jours sans ration ; ils reçoivent cinquante coups de corde s’ils prennent une poignée du mil qu’ils portent.

« Les tirailleurs ont eu tellement de captifs qu’ils leur était impossible de les loger et de les nourrir. Arrivés à Raz-el-Ma, où le mil est rare, et à Tombouctou, ils ont demandé pour eux du mil et des cases. Le chef leur a répondu : “Vendez-les”. Au cours de ces distributions, d’étranges erreurs ont été commises. On a donné ou vendu des parents des tirailleurs, ou des gens dévoués à notre cause… »

Et il paraît que la soldatesque française n’a d’autre but que de « civiliser » les Noirs.

Cochonne de civilisation !

On réduit en esclavage ceux qu’on n’égorge pas… Seulement on y met des formes et de l’hypocrisie : au lieu d’appeler « esclaves » les malheureux captifs, on les baptise « non libres ». C’est à ce changement d’étiquette que se borne en Afrique la suppression de l’esclavage !

Turellement, quand on a des esclaves, on en fait ce que bon vous semble : chair à plaisir, chair à profit !… Vigné d’Octon raconte à ce propos le fait suivant — il n’a malheureusement pas cité les noms des monstres qui ont fait le coup :

« Une nuit, des Européens se postèrent à l’affût des bêtes féroces ; l’appât ne fut ni une chèvre bêlante ni un agneau mais une fillette de dix ans que l’on plaça sur un nid de fourmis noires. La pauvre enfant ne cessa de crier jusqu’au moment où elle fut tuée par les terribles insectes. Hein, les bons bougres, que dites-vous du tableau ? Appâter des tigres avec une gosseline de dix ans, ligotée sur une fourmilière ! Ça c’est des inventions dont sont seulement capables des galonnards : des Marchand ou des Gallifet !

Inutile de rien ajouter ! Toutes les palabres d’indignation ne pourraient jamais égaler la haine qu’on devrait avoir de pareils monstres.

Il n’y a qu’une épithète qui les qualifie : ce sont des militaires, des galonnés !

Et ce qu’il y a de gondolant, c’est que les monstres qui ont appâté les fauves avec la gosseline en question sont peut-être bien de retour en France et ils font les farauds et posent à l’héroïsme.

Émile Pouget

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[1] Officiers français qui se distinguèrent dans la colonisation. Les deux premiers furent liquidés par leurs propres soldats.

[2] J’ajoute cet intertitre. C. G.

Pudeur et débauche montent un bateau, par Christiane Rochefort

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J’avais demandé à Christiane Rochefort de me donner un texte au moment de l’affaire dite du Coral[1], alors que j’avais dû prendre la direction de publication de la revue Possible, son responsable habituel ayant été incarcéré. Cet article fut publié dans le n° 11 de Possible (novembre-décembre 1982), revue que Rochefort avait soutenu dès son origine.

Ce court texte éclaire l’engagement de cette auteure, décédée en 1998, au côté des enfants. Certes une bonne partie de sa production romanesque l’atteste également. Citons Les petits enfants du siècle (1961), Printemps au parking (1969), Archaos, ou le Jardin Étincelant (1972), Encore heureux qu’on va vers l’été (1975) et La porte du fond (1988) qui obtint le prix Médicis.

Pour que les choses soient plus claires encore — mais les aveugles sont obstinés ! — elle publiait en 1976 un essai intitulé Les enfants d’abord (Grasset), dont j’extrais le passage ci-dessous de l’avertissement, signé « Une parmi des anciens enfants ». Cet essai est malheureusement introuvable, ailleurs qu’en bibliothèque (nov. 2005).

À l’heure de l’hystérie « antipédophile », dont l’affaire du Coral, montée de toute pièce par Pudeur et Débauche, marqua le début et qui se poursuit en 2005 dans le naufrage tragi-comique du procès en appel de l’« affaire d’Outreau », la voix de Christiane Rochefort semble arriver d’une autre planète.

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« Ce sont les adultes qui parlent pour les enfants, comme les blancs parlaient pour les noirs, les hommes pour les femmes. C’est-à-dire de haut, et de dehors.

Entre les adultes qui parlent des enfants comme ils le veulent, et les enfants qui ne peuvent pas parler pour eux-mêmes, al passe est étroite. Et la mystification se porte bien.

Il faudrait pourtant sortir de là.

Mais être “adulte” après tout n’est qu’un choix, par lequel on s’oublie, et se trahit. Nous sommes tous d’anciens enfants. Tout le monde n’est pas forcé de s’oublier. Et dans la situation dangereuse où le jeu adulte aveugle nous a menés, et veut entraîner les plus jeunes, l’urgence aujourd’hui presse un nombre croissant d’anciens enfants qui n’ont pas perdu la mémoire de basculer côté enfants.

Ayant longuement vécu dans la cité, on connaît la mécanique du jeu adulte. On peut en montrer les rouages.

Comme ancien enfant qui a gardé la mémoire, on se souvient que la dépendance nous mettait un bâillon, et que l’éducation nous bandât les yeux, nous imposant non seulement des conduites mais des façons de sentir, conformes au projet adulte, et qui invalidaient notre expérience. On peut le dire, et confirmer l’expérience. On ne parle pas u dehors, “sur” les enfants, on parle du dedans, et de soi.

Ce n’est pas un travail objectif. Mais les enfants ne sont pas des objets.

C’est dans cette marge étroite que se situe cette tentative : il faut commencer par quelque part.

Cela implique que, si pas comme enfant, c’est comme ancien enfant qu’il faudrait regarder ce qui suit. »

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Pudeur et Débauche montent un bateau

Il faudrait tout de même démasquer une manipulation que je n’ai guère vu dénoncée : l’amalgame entre la brute qui pourfend et des gens, quel que soit leur âge, qui vivent une relation d’amour, de tendresse, confiance réciproque.

Cet amalgame, c’est le moyen vicieux de salir sans preuve : on salit d’abord ; par des allusions on fait accroire au bon peuple que des choses horribles se passent. Après quoi, il suffit de quelques broutilles pour ficeler le tout.

Comparés aux flots d’encre qu’on a sorti, les dossiers du Coral et de Possible sont d’un vide béant.

Y a rien du tout et tout le monde le sait. Ces personnes encore en prison ou inculpées sont devenues une anomalie.

Ah mais l’affaire est juteuse. À travers les inconscients, depuis la police des mœurs, le juge spécialisé, transitant par des média en état de turgescence, pour aboutir dans les intérieurs secrets des honorables frustrés, s’écoule un torrent boueux, avec production en fin de chaînes de fantasmes à la hussarde : imaginez un peu l’effet d’une phrase comme : « Un enfant pour la nuit » (Témoignage chrétien, attribuée à un témoin anonyme). Et d’autres, des dizaines d’autres crousti-crousti. Qu’est-ce sinon un appel refoulé, une, eh oui, incitation à la débauche ? Secrète, intime généralisée, et impunie.

C’est si exact que lorsque le flot risque de se tarir faute de faits réels, on fait rebondir. L’accusateur du Coral se dédit ? hop, on en tire un autre du placard. Le dossier du directeur de Possible s’avère désespérément vide, hop on exhume des photos qui ne veulent rien dire mais ça ne fait rien c’est reparti. Bien que privé, c’est en fait du spectacle. Une vraie usine à fantasmes.

À l’enseigne de la loi. La loi imperturbablement seule à ne pas avoir enregistré le fait constaté (et éventuellement exploité commercialement) d’une sexualité — sas parler d’une capacité d’aimer qui la regarde encore moins — des citoyens au-dessous de quinze ans. On sait que les filles de 13 ans prennent la pilule, et les garçons ne valent pas mieux comme dit la chanson, ils nous le diraient eux-mêmes si on ne leur inspiraient de la peur et souvent du dégoût. D’ailleurs ils vont peut-être finir par nous le dire un de ces jours. J’espère.

La loi qui s’institue gardienne d’une morale que la société qu’elle soutient a fait voler en morceaux pour faire marcher son commerce. Qui conserve en ses textes des mots qui ne font plus sens : « pudeur » ; « débauche », qui dit ça sans rire ? ladite pudeur étant définie du dehors évidemment, c’est ma ta-pudeur. Et la débauche eh bien, allez savoir où ça commence ; serais-je juge, je pourrais mettre en cabane les marchands de jouets de Noël, pour incitation à. C’est à la discrétion de l’utilisateur de la loi.

Laquelle opère sous couvert de protection : belle protection, qui ordonne l’examen sur table des voies sexuelles, filles ou garçons (vous avez entendu parler de l’anuscope ?) supposé avoir quoi que ce soit hors de sa famille. En fait d’attentat à {sa} pudeur qu’est ce qu’on peut faire de mieux ? Et quel pire traumatisme ? Et quelle salissure, sur ce qui est peut-être pour le dit « enfant » une relation véritable ?

Plus que le châtiment les enfants redoutent le regard des adultes : on sait que ce regard salit.

Car ils ne savent qu’un rapport, les respectables adeptes du coït majeur. L’embrochage. Et ils projettent sur tous les autres la seule image du sexe qu’ils connaissent : violence, agression. Ce qui dit aussi : bassesse. Non relation. Solitude, Misère sexuelle. Ils jugent selon leurs propres fantasmes. Et par là les trahissent. Le puritain le plus activiste est celui qu’habitent les fantasmes de viol, tout puritain est un violeur potentiel.

Au fait, est-ce qu’ils se soucient de ce que les enfants vivent, eux, de leur côté ? Dans les affaires dites de « pédophilie », les enfants sont les grands absents. On ne leur demande pas leur avis. On les interroge, du haut d’un pouvoir qui ne peut que les faire taire. On les examine, on leur file des neuroleptiques et des électrochocs. C’est ça, leur « bien ».

Qui leur parle ? Qui les respecte ? Qui les voit comme des personnes ?

Justement, ceux-là sont en prison ou inculpés. Comme c’est intéressant.

Et comme cela rend clair que leur interdit, c’est en somme que l’on vive, et que l’on aspire plus haut que leur misère.

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[1] Des animateurs d’un lieu d’accueil pour enfants, dans le sud de la France étaient arrêtés, accusés de viol d’enfants, sur dénonciation d’un mythomane, dont les rétractations ne suffirent pas à stopper l’engrenage judiciaire. Cette affaire suscita une intense et profuse chiasse journalistico-maoraliste.

Bibliographie

Le repos du guerrier (1958) Prix de la Nouvelle Vague

Les petits enfants du siècle (1961)

Les Stances à Sophie (1963)

Une Rose pour Morrison (1966)

Printemps au parking (1969)

Archaos, ou le Jardin Etincelant (1972)

Encore heureux qu’on va vers l’été (1975)

Quand tu vas chez les femmes (1982)

La porte du fond (1988) Prix Médicis

Conversations sans paroles (1997)

Immigrants aux USA : Les prisonniers de guerre économique, par Zo d’Axa (1902)

En août 1902, La Vie illustrée commence la publication d’une série d’articles de son « envoyé spécial », l’anarchiste en-dehors Zo d’Axa. « Ainsi que l’on peut s’en douter, note la rédaction, il a voyagé en homme que passionnent les problèmes modernes. Ces premières pages vécues traitent aujourd’hui la question brûlante l’émigration. »

Zo d’Axa y décrit l’enfermement et les sélections humiliantes imposés aux candidats à l’immigration, dont les recalé(e)s sont traités en véritables prisonniers de guerre économique.

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L’Amérique hospitalière vue de derrière

 

Sur son îlot, torche en main, éclairant le monde, face au large, la statue de la Liberté ne peut pas regarder l’Amérique. Ce pays jeune en profite pour lui jouer des tours pas drôles.

Les enfants de Jonathan s’amusent.

Tandis que la dame en bronze tournait le dos, ils ont bâti sur une île, la plus voisine, une belle maison de détention ! Ce n’est pas que ce soit de bon goût ; mais c’est massif, confortable : briques rouges et pierres de taille, des tourelles, et, sur la toiture centrale, deux énormes boules de bronze, posées comme des presses-paperasses, deux boulets plaisamment offerts pour les pieds de la Liberté.

Les Yankees sont gens d’humour — au moins s’ils le font exprès. Ce sont surtout gens d’affaires. Ils ont besoin d’émigrants ; ils les appellent ; mais ils les pèsent, les examinent, les trient et jettent le déchet à la mer. J’entends qu’ils rembarquent de force, après les avoir détenus, ceux qui ne valent pas 25 dollars…

À New-York un homme vaut tant — valeur marchande, argent liquide, chèques en banque. Un tel vaut mille livres sterling ! Master Jakson, qui ne valait plus rien â la suite de fâcheuses faillites, s’est relevé d’un bon coup : il vaut maintenant cent nulle dollars. La valeur n’attend que… le nombre des dollars. Un homme vaut tant ! Langage fleuri qui rappelle les jours fameux de la Traite. À présent il s’agit de traites — traites et lettres de change. Mais c’est toujours le marché. Un émigrant qui ne possède pas 25 dollars, 125 francs, est un suspect, un intrus, que la République idéale rejette pour cause de misère.

D’ailleurs il ne suffit pas d’avoir les 25 dollars. Dans la demeure hospitalière et grillagée où l’on pilote l’émigrant, celui-ci doit passer encore les récifs d’une inspection. J’ai vu de derrière la Liberté.

Ellis Island est le nom gracieux du castel où nous sommes reçus. Pas de façons, pas de manières — de bonnes manières surtout. Rude accueil.

— Go on ! Go on !

Cela veut dire en français : Marche ! Ça se prononce comme Circulez ! du ton de nos brigades centrales.

— Go on !

Sur la passerelle, les émigrants, encombrés : malles et ballots se bousculent, aiguillonnés par d’énergiques appels. Go on ! Bientôt pied à terre. Le pas incertain, habitués encore au roulis, ils zigzaguent sous le commandement des geôliers de l’îlot-prison. Go on ! Il faut se diriger vers la porte de l’édifice. Et rapidement. Go on ! Go on ! Chemin faisant, quelques cent mètres, pose-t-on une valise à terre, change-t-on d’épaule un bissac, les gardiens s’élancent, go on ! les poings levés, menaçants…

On se fait au plancher des vaches.

La grande salle où nous échouons, rappelle — aux lettrés — Mazas (*) : les murs blancs, les lourds piliers, le personnel sympathique. Un large escalier, devant nous, sur les marches duquel on se tasse, dans la hâte de savoir plus vite ce qui se passe au premier étage. L’escalier fait un coude, à droite. Un gardien est là, criant fort : on devine qu’il ordonne le silence. Il ordonne aussi d’enlever les chapeaux. La mode est de se découvrir. Non seulement le gardien meugle : mais voici qu’il joue du bâton, tapant les murs sonores, caressant le monde qui ne s’aligne pas… Le bâton parle américain. On comprend, on se faufile, on file — et l’on rit ! Master gardien, d’un coup qui a porté faux, vient de casser sa belle trique…

Au seuil du hall, un médecin passe la visite. Ça ne traîne pas. Ce praticien, au costume bizarre do tzigane de café concert, enlève son homme en trois temps : il plaque une main sur la tête, regarde les dents, retourne la paupière. À un autre! Brutalement, doigts mal habiles, l’oculiste opère au jugé. Cet éborgneur patenté cherche la paupière et pointe l’orbite, arrache les cils… À qui le tour ?

L’homme de l’art me met le doigt dans l’oeil.

Je me recule. Il récidive. Rageusement il appuie. Ma main écarte la sienne. Il veut me reprendre, furieux, et comme, moi, je ne veux plus : — jeux de mains. Je fais connaissance avec le Gouverneur.

Suffit-il de ne pas se laisser faire ? Le Gouverneur est attentif. Un interprète lui redit les phrases courtes de,ma défense — et de ma plainte. Il sourit. Le docteur et moi nous sommes renvoyés dos à dos. Lui retourne à sa gymnastique ; moi je suis libre. L’incident a pour conséquence de m’éviter la filière. Je n’en suis content qu’à demi : je ne sais pas tout. Je reviendrai.

 

NAUFRAGEURS

Je suis revenu. Le bateau-ponton qui fait le service spécial entre New-York et Ellis-Island m’a ramené le surlendemain. J’ai pu le prendre sous le prétexte d’aller enlever mon bagage — laissé à propos sur l’île.

— Une intelligence dans la place me permet de passer partout.

J’entre dans les cages où l’on boucle les émigrants. C’est ignoble. Voilà des hommes, des enfants, des femmes, qui n’ont commis aucun délit, et que la police du lieu traitera comme des prisonniers. Sont-ils prévenus d’avoir pensé que l’Amérique était pays libre ?

Des grillages partout. Des guichets. Des porte-clefs. Une atmosphère de maison centrale. Ici, c’est une femme qu’on toise, que l’on mensure… Signe particulier : est enceinte. On lui reproche d’être venue sans son mari.

— Mais, par le bon Dieu, il est mort gémit-elle en son piémontais. Piètre excuse ! Elle explique en vain qu’elle vient rejoindre une de ses sœurs, établie dans le Dakota. Enceinte ! Sans le sou presque ! Son compte est bon. Celle-là n’ira pas plus loin. L’Amérique a peur d’un enfant qui peut devenir à sa charge. Pleure et tais-toi, pauvre femme ! retourne à ton village, là-bas, où plus personne ne t’attend… Retourne comme tu pourras.

Quand l’Amérique chasse de ses rives les aventureux misérables qui rêvaient de la Terre-Promise ; quand elle repousse les malheureux, comme des naufrageurs embusqués achèvent des hommes en détresse ; quand elle dit : Défense d’entrer ! ce sont les compagnies de navigation qui doivent, à leurs frais, retourner les colis humains — la marchandise en souffrance. Bien averties, les compagnies jouent le grand jeu, courent la chance. Elles racolent autant d’émigrants qu’en permettent leurs entreponts — risquent le paquet. Elles font de l’or.

Leurs affaires, c’est la vie des autres. À la manière dont elles s’y prennent, nourrissent et logent, le prix d’un billet d’aller suffit d’ailleurs à solder le pain rassis du retour. Et de fait, elles ne sont astreintes à ramener les expulsés que jusqu’au port d’embarquement. Là, débrouille-toi ! Les compagnies s’en lavent les mains dans l’Océan. Et l’on devine l’affreux calvaire de ces pauvres êtres épuisés, sans plus d’argent, sans plus d’espoir… Morte l’énergie ! On imagine la marche haletante, sur la pierre mauvaise des routes, vers le village si loin, si loin…

 

COMPRENDRONT-ILS ?

Ah ! vous avez cru bonnement qu’il est une terre de par le monde où fleurissent des renouveaux pour les pauvres elles vaincus ; vous avez cru qu’on demandait votre travail, votre force ?

Un agent cherchait seulement à empocher sa commission.

Dans la partie qui se joue entre les compagnies de transport et le marché américain, vous êtes la mise vivante, vous êtes la chair à trafic.

Jeu de hasard !

Votre avenir dépend d’un geste, d’un mot, de tout, de rien — d’un caprice du croupier d’ici qui vous ratisse à droite, à gauche.

À droite vous pouvez passer.

À gauche vous êtes perdu.

Les lois sur l’immigration, en violence aux États-Unis, ne sauraient vous instruire d’abord du sort à vous réservé. Le texte en est élastique. La lettre neutre. L’esprit inavoué, honteux.

Mais on sent l’éveil hypocrite d’une Terreur Protectionniste.

Elles permettent l’expulsion sans phrases. Elles codifient l’arbitraire. L’application en est remise non point même à des magistrats ; mais à une façon de geôliers qui vous assomment en sourdine. Dans ces débats pour l’existence, pas seulement l’habituelle ressource d’appeler à l’aide un avocat. L’exécution est sommaire. Et c’est la chiourme de l’île qui va vous passer par les lois.

La visite dite médicale est terminée. Vous n’avez ni teigne ni gale. Vous ne toussez pas — vice rédhibitoire. Vous n’êtes manchot ni boiteux ; pas la plus petite infirmité — j’ai vu frapper d’ostracisme un ouvrier parce que, dans un engrenage, il s’était fait broyer deux doigts : estropié ! Vous êtes complet, d’aplomb. Toutes vos dents et l’oeil clair. Vous voilà bon pour le service.

Pas encore.

Dans le grand hall, sectionné en toute sa longueur par une série de barreaux de fer qui font des chemins parallèles, engagez vous, parquez vous. À chaque issue, un inspecteur et deux adjoints vous attendent pour les choses sérieuses.

Patientez dans la souricière.

Pour vous distraire, en avant, vous pouvez voir vos camarades fouiller leurs cottes, arracher de quelque cachette cousue entre les doublures un billet bleu chiffonné, des louis brillants vite comptés… Combien valent-ils ? Est-ce suffisant, l’inspecteur alors les interroge, les brusque : vous assistez à des drames dont le détail vous échappe : des hommes supplient, des femmes sanglotent. L’inspecteur s’irrite et hurle. Les adjoints, traducteurs jurés et empoigneurs émérites, éteignent la dernière prière, saisissent les récalcitrants. C’en est fait d’eux.

Et pourquoi?

Celui-ci a eu l’imprudence de dire qu’il avait du travail tout de suite : il a montré son contrat. Refusé ! U y a un texte qui interdit certaine sorte de contrat. Celui-là n’a pas de travail. Il est vieux. En trouvera-t-il ? À la mer ! Ceux-ci, un couple jeune l’homme robuste, trente ans ; la femme vingt. Séparés ! L’homme est autorisé seul à prendre pied à New-York. La femme non ! Raison morale : Le couple n’est pas marié…

 

PASSE QUI PEUT !

On ne sait pas, il faut qu’on sache ; il faut que les hommes du chemin, en marche vers les Amériques, connaissent, avant les dépens, les flibustiers qui les guettent.

Regardez !

L’inspecteur ricane — le grand inspecteur des émigrants — pipe au bec, sur le tabouret haut, siège de bar, escabeau curule, d’où se distribue la Justice. C’est avec une fille qu’il plaisante. Tout va bien pour ceux qui suivront et qui, obséquieux, souriants, se font tout petits. Ils passeront. Mais malheur à d’autres. Malheur et misère à ceux qui précédèrent le jupon… Pour parader, pour étonner, pour obtenir la fillette, pour séduire, pour terroriser, la brute a tapé plus dur, abattant comme au jeu de quilles, lançant à tort et travers la boule de ses verdicts. Le Don Juan de prison, brise-cœurs, a fait le beau selon sa norme, selon sa fonction triomphante — en délirium d’autorité.

Lorsqu’aucun jupon n’est en vue, moins de quasi-certitudes : c’est le whisky du matin, et l’impression du moment qui prédisposent l’inspecteur au triage de fantaisie. Votre tête lui revient ou non ! Il s’amuse aux pièges verbaux. Le plus classique consiste à paraître vous repousser parce qu’avec si peu d’argent vous n’aurez pas le temps d’attendre et de trouver du travail. Il vous amène, en douceur, à vous défendre sur ce point. Gare à vous ! II vous attend là.

Le coup du contrat déjà noté.

Il vous fait dire que vous allez à tel endroit, à telle mine, à telle fabrique où vous savez être embauché. Stope ici ! Car nul n’est censé ignorer la loi — toutes les lois. On vous cite celle qui défend l’embauchage d’hommes en Europe. Le truc a bien pris. Compliments. Les adjoints s’esclaffent. Inspecteurs, vous avez raison !

Un homme est tombé dans la trappe.

Si la chasse est toujours ouverte et le gibier ainsi traqué, si latitude pareille est donnée à semblable clique, c’est que tous les moyens sont bons pour restreindre l’immigration.

Il y a mot d’ordre.

On n’a besoin que de bras forts pour défricher les terres de l’Ouest.

Dans les villes, l’Américain, fils oublieux d’émigrants, parvenu, méprise et redoute les émigrants d’aujourd’hui. Il craint les concurrences neuves, l’envahissement. Il boycotte. Il en est à regretter ses nègres, ceux qu’on achetait, bêtes de somme, de petites sommes, que les blancs d’Europe ambitieux décidément remplacent mal.

Le rêve serait de se passer d’eux, de ne plus laisser entrer personne — sauf les riches. On y tâchera. On créera un tarif nouveau. On taxera comme à la douane, les chevaliers errants du travail.

Bientôt les États-Unis fermeront tout à fait la porte.

En attendant, passe qui peut !

À travers les mailles du filet, si l’on parvient à s’échapper, il reste maintenant à subir les escroqueurs du bureau de change attachés à l’établissement. Ces messieurs payent eux-mêmes fort cher le droit d’exploiter l’arrivant que lui assure l’Administration.

On vous entraîne à leur comptoir.

Ne vous inquiétez pas des cours. Le bureau existe précisément dans l’édifiante intention de vous épargner le contact des dévaliseurs du dehors. Pas besoin d’eux. Videz vos poches. Votre argent se volatilise. C’est à croire que les nations européennes font banqueroute : on vous chope cinq francs soixante pour vous remettre un dollar. On chaparde le 12 du 100. Ramassez ce qu’on veut bien vous rendre… et sauvez-vous. Au voleur !

 

(*) Clin d’œil de Zo d’Axa : il a écrit un ouvrage intitulé De Mazas à Jérusalem, réédité par Plein Chant en 2007. Mazas était une prison.

(À suivre)

 

Fourrière humaine

 

BEWARE OFF…

 

Tant pis pour ceux dont le billet n’a pas comme terme New-York — parce qu’alors on ne les laisse pas fuir. On ne les lâche point. Ce n’est pas fini.

Les émigrants ne sont libérables que dans la ville pour laquelle ils sont dûment enregistrés. Jusqu’à ce qu’ils soient assez nombreux pour valoir la peine d’un convoi, on les gardera, verrouillés, dans quelqu’une des salles du dépôt — salles d’attente, salles de police aux fins treillis de fils de fer.

Ce soir, peut-être, ou demain, sous bonne escorte de gardiens, on les mènera directement au train qui les doit emporter vers les villes de l’intérieur où luisent les derniers mirages.

Ils n’auront pas connu New-York.,

C’est encore par charité pure qu’on leur évite les tentations, les dépenses de la grande cité : orgies, repas à quinze sous dans les bars populaires du port… N’ont-ils, ici, tout ce qu’il faut ?

La cantine devient obligatoire.

Le tenancier l’a exigé en versant une forte somme pour cette concession exclusive qui lui livre les affamés.

Il se rattrape.

On ne demande pas au client, client par force, ce qu’il désire ; mais où il va ? Est-ce tout près ? On lui donne seulement, dans un petit sac en papier, préparé d’avance et fermé, une saucisse, un bout de pain, une prune : coût variant de 2 à 3 francs. Est-ce plus loin ? Quatre ou cinq saucisses, autant de bouts de pain, une livre de prunes ou de figues sèches, le tout dans une boite en carton — l’addition se chiffre en dollars.

Les voilà donc, ces philanthropes, ces moralistes, ces associés, ces complices, organisés en bande noire pour dépouiller de paves hères.

Je les ai pris la main dans la besace.

Je les exhibe tels qu’ils sont. Je les veux camper sous l’écriteau qui porte le traditionnel « Beware of picpocket ». Je sais l’anglais. Ça signifie : Prenez garde aux honnêtes gens !

 

REDINGOTE TRISTE

Parfois la silhouette morne d’un clergyman apparaît : redingote triste, haut gilet, un crucifix d’or en breloque. Il parcourt de préférence le pallier des excommuniés, des inadmis, des condamnés.

Il a l’air de l’homme de Dieu qui marche avec le bourreau.

Sa dignité froide ennoblit la salle sinistre du greffe où l’on procède à l’inscription des sortants du mauvais côté. Procès-verbal, signalement, mesures, gestes qui rappellent les pratiques de la toilette.

Sa respectabilité plane sur les séances de recours en grâce. Une sorte de tribunal, en effet, fonctionne, où viennent comparoir ceux pour qui tout n’est pas fini : soit qu’un notable de la ville les réclame en les cautionnant, soit que non maries ils sollicitent, suivant la prude expression en usage dans ce sanctuaire, une bénédiction pour leur nœuds. Telle solennité de vaudeville fige alors le masque des juges. Épousera ! Épousera pas ! Dans le prétoire, trois augures, à face de marchands d’esclaves, retirent leurs pieds de dessus la table, salivent au loin vers le crachoir, se recueillent, et, vertueux, s’inspirent d’un signe du spectateur-ministre qui n’est souvent tendre aux amants.

Ne se marieront pas ceux qui veulent.

En cela les États-Unis rendent quelquefois un service à qui demandait un arrêt.

Jeunes expulsés, saluez, la Cour ! Vous l’avez peut-être échappé belle. Allez ailleurs, coucher ensemble…

Ailleurs ?

Tout un rêve détruit, des existences chavirées au souffle d’un puritain glabre qui joue dans ce mauvais lieu le rôle de la matrone sévère.

Pendant que la digne personne, sous-maîtresse des décisions et surveillante du castel, paravent d’honneur, austère façade, s’emploie pour dissimuler les attentats contre toutes les mœurs ; pendant que le clergyman poursuit sa ronde officielle, distribuant de petites brochures, cantiques et versets de la Bible ; d’autres missionnaires non reconnus circulent dans son sillon proposant aux désespérés de plus pratiques consolations.

Pour 20 dollars ils vous offrent de vous faire mettre en liberté. N’acceptez pas ! Ils reviendront. Le prix habituel est de 10 dollars versés d’avance. Essayez. J’ignore comment ils s’y prennent ; mais les pires difficultés s’aplanissent dès l’encaissement. J’ai connu même un pauvre diable qui s’en tira pour moins que cela : 32 francs — tout ce qu’il possédait.

Hélas ! on ne tombe pas toujours sur des courtiers aussi modestes. Les camoristes de l’île exigent parfois l’impossible, oui bien ne se montrent plus quand ils ont empoché l’argent.

Et les salles de la prison, plus sombres de s’être une minute éclairées d’un ardent espoir, semblent une vision de cauchemar où vaguent des corps en peine.

 

EN FOURRIERE !

Huit jours, dix, plus souvent quinze, les victimes des insulaires séjournent au dépôt d’Ellis, attendant le navrant départ auquel contraint la sentence. Séparés de leurs compagnons, jetés pêle-mêle dans les cages, éperdus, déprimés, meurtris ils ne sortiront que pour lester les cales d’un prochain navire, peut-être bien du même bateau qui les emporta, conquérants, parmi des rires et des chansons.

Jusqu’au moment de la levée de l’écrou, ils vivront au petit régime d’un bol de thé plus un sandwich : pain et pruneaux — deux fois par jour. Suffisamment, c’est calculé, pour ne pas les laisser crever. À l’heure des distributions, ils se rueront, les dents longues… Ils happeront la pitance. Puis, avec des allures de fauve, ils se sauveront a l’écart, pour dévorer, soupçonneux…

Ce ne sont presque plus des hommes.

La faim, la crainte, toutes les affres ont cassé le ressort. Chocs et saccades, sautes brusques, plus d’à-coups en quelques semaines qu’en des années d’autrefois, ont fait d’eux quelque chose de vague, d’inconscient, de plus animal.

Une promiscuité de chenil ajoute encore à l’horreur.

Mâles et femelles, en commun, hurlent à la mort. Une atmosphère de délire avec des relents de phénol. Rage et stupeur. Des regards fixes. La plainte confuse des races. Des cris inarticulés comme des aboiements lamentables. Et j’ai vu blottie dans un coin, au plus sombre de la fourrière, une pauvrette aux grands yeux fous, sous ses boucles de caniche noir…

 

L’EMPREINTE

L’Amérique aux Américains !

La caverne aux quarante voleurs ! Le pain, le sel, la terre et l’or aux seules mains des fils de ceux qui s’emparèrent du pays en supprimant les Peaux-Rouges.

Ainsi que des gens habiles qui s’installeraient sur une ferme, après avoir tué le fermier, ils firent fructifier les lots. En Amérique comme en Asie, en Afrique, à Madagascar, les civilisés ont toujours l’orgueil de faire suer au pays toute sa valeur en argent. Ceux qui arrivèrent bons premiers au travail et à la curée tiennent férocement à leur butin. Ils voudraient tous les monopoles. Les pionniers de la dernière heure sont plus âpres encore aux dépouilles. Ils rattrapent les temps perdus, s’entraînent à tous les trusts, à tous les accaparements. C’est contagieux. Et l’émigrant misérable, qui a réussi aujourd’hui à se faufiler dans la place, serrera les poings pour empêcher ses compagnons de débarquer demain.

Belles natures ! nature humaine. Changera pas. Et pour défendre les vaincus, il faut d’abord ne pas songer à ce qu’ils eussent commis vainqueurs.

Qu’ils sont écrasés cependant, et pitoyables, les prisonniers de guerre économique !

Ces détenus de l’île modèle précisent une situation. Ici la question sociale s’abat matérialisée, force les yeux, force la pensée. Cette geôle pour travailleurs, ce lazaret d’un nouveau genre, est le dernier mot du progrès dans une grande démocratie.

On vous dira que l’Amérique abolit ainsi le marchandage, maintient les taux des salaires, empêche les capitalistes de recruter, en cas de grève, des ouvriers étrangers dont l’embauchage ferait avorter toute revendication nationale.

Et c’est vrai. C’est localement juste. Comme il n’est point d’idée d’ensemble, d’attaque franche au principe même de propriété, les rebouteurs sociolâtres tombent dans l’odieux ou l’absurde : pour protéger la main-d’oeuvre, ils commencent par couper des bras…

Le struggle for life moderne amène de ces solutions. Les stratèges économistes n’ont encore rien trouvé de mieux : Des léproseries pour les gueux.

Les États-Unis marchent donc à la tête de toutes les nations — selon l’heureuse expression qui nous montre ces grandes personnes, cahin-caha, se suivant en une bizarre file indienne… Aucun pays, même la Russie, n’est aussi dur au misérable qui l’aborde en lui demandant droit de travail et droit de cité. Nulle frontière n’est hérissée de lois draconiennes et vexatoires comme celles de cette République où la statue de la Liberté fait la parade à la porte.

Voir la statue et puis mourir ! Sur la grande terrasse qui domine la prison, quelquefois, par les beaux jours, et quand les chenils d’en bas sont trop pleins, on lâche une partie de la meute désespérée des parias. De ce préau à ciel ouvert, les détenus contemplent la terre, la ville défendue, la ville rude, en activité, en triomphe, la ville farouche sous le panache des fumées… Les condamnés aux repos forcés sentent l’étreinte implacable. Ils voient la statue narquoise, l’ironique et vaine Liberté ! Et puis mourir… Ils y songent par-dessus la balustrade, si souvent des hommes se sont lancés, pour en finir, sur les roches qu’on a haussé le parapet d’une clôture de plusieurs mètres. On se tue moins. Nierez-vous l’effet d’une civilisation prévoyante ?

À travers les fils de métal, les regards s’accrochent fascinés sur la menteuse Liberté qui semble tisser des grillages, et la tête lasse des prisonniers s’appuie contre la clôture qui met au front des vaincus l’empreinte d’une maille de fer.

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Remerciements à Yves Pagès, qui m’avait fourni, il y a quelques années déjà, les photocopies des reportages de d’Axa.

 

 

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 5 Art, sexe et religion : tisser ou trancher les liens ?

 Je chante le corps critique

On trouvera ci-dessous le cinquième chapitre de mon livre Je chante le corps critique sous-titré « Les usages politiques du corps » (éditions H&O, 2008 ; voir lien dans la colonne de droite).

 

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Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité «neutre», et encore moins «privée»… pas de responsabilité politique en tout cas.

 

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« Jésus a dit : si la chair s’est produite à cause de l’esprit, c’est une merveille ; mais si l’esprit s’est produit à cause du corps, c’est une merveille de merveille. Mais moi, je m’émerveille de ceci : comment cette grande richesse s’est mise dans cette pauvreté. »

L’Évangile selon Thomas, (milieu du IIe siècle[1]).

 

 

Les sociétés occidentales ont mis près de vingt siècles à dissocier la création artistique du lien culturel et social dominant qu’était la religion. Impossible d’envisager l’art sans considérer non seulement sa relation étroite avec la vision religieuse du monde, mais encore le lexique même de la religion : mots, mythes et personnages. Évidente jusqu’au XVIIIe siècle, cette double relation demeure, dans sa seconde composante, jusque dans l’art contemporain et ses avant-gardes les plus ironiques et les plus critiques vis-à-vis de la religion, du cinéma des Bunuel et Pasolini aux performances féministes de la seconde moitié du XXe siècle jusqu’à nos jours.

De ce point de vue, il n’est pas surprenant que des artistes — dont beaucoup sont des femmes ou des personnes qui remettent en question les genres, masculin et féminin — et qui s’inscrivent dans la filiation des acteurs de foire, danseurs et baladins, longtemps déconsidérés voire pourchassés par l’Église, s’approprient tardivement une tradition artistique imprégnée de religiosité et endossent des questionnements existentiels dont l’Église a perdu le contrôle idéologique.

C’est assez dire qu’il n’est pas sans intérêt de mettre en lumière les correspondances entre la religion et cette autre tentative de re-lier qu’est l’activité artistique quand elle se combine avec la communication : théâtre, vidéo, performances. Et d’autant plus lorsque l’art part et parle du corps. Le lecteur non-latiniste voudra bien garder à l’esprit les étymologies, d’ailleurs discutées, du mot religion (lat. religare, relier, ou religere, reconsidérer avec attention) et du mot sexe (lat. secare, couper, diviser).

 

  1. Religion : connaissance et haine du corps

 

Dès les premières lignes de son Adieu au corps (1999), David Le Breton attribue certains comportements de désaffection vis-à-vis du corps — automutilations et sexualité virtuelle via Internet — à l’influence historique d’un courant « gnostique ». Il affirme d’emblée que « les différentes doctrines gnostiques radicalisent la haine du corps » (p. 7). Supposé à l’origine du phénomène, le gnosticisme en est aussi le présent — « une donnée structurale de l’extrême contemporain[2] » — et l’avenir, puisque l’auteur évoque dans sa conclusion (p. 221) « le monde gnostique de la haine du corps que préfigure une part de la culture virtuelle ».

Puisant son information, si l’on croit la bibliographie, dans un unique ouvrage de vulgarisation publié dans la collection Que sais-je ? à la fin des années 1950[3], et guidé par ce que l’on pourrait appeler une « intuition contrariée », D. Le Breton s’engage dans une voie doublement discutable. Il place les adeptes modernes des scarifications et du branding (marquage) sous le patronage des gnostiques, minoritaires combattus par l’Église catholique, ce qui est d’autant plus incongru que parmi les nombreuses et virulentes attaques publiées contre eux par les hérésiologues ne se trouve pas celle d’automutilations[4], tandis que la tradition catholique est — elle — riche en exemples de « branding mystique », dont nous citerons bientôt quelques-uns. D. Le Breton semble considérer par ailleurs que les « différentes doctrines gnostiques » professent une haine du corps qui prendrait les mêmes formes dans tous les groupes. Inaugurer par une telle proposition la critique qu’il fait de la dite « sexualité virtuelle », censément née avec le réseau Internet, est particulièrement mal venu quand on sait que de nombreux gnostiques se livraient à des orgies. Nous observerons d’ailleurs que ces pratiques ont conservé intacte, depuis le IIe siècle, leur capacité de révulser les commentateurs, sectateurs rivaux, historiens ou sociologues. Nous ne visons pas cette fois M. Le Breton qui a choisi de ne pas évoquer ceux que l’on verra qualifiés par les historiens de « gnostiques licencieux », expression au charme désuet que nous reprendrons à notre compte.

Cependant, rendons grâce à M. Le Breton ! En effet, l’examen de son intuition contrariée et de la pétition de principe qui en procède nous amènera à la conclusion paradoxale qu’il y a bien une teinte gnostique dans certaines attitudes contemporaines vis-à-vis du corps sexué, qu’il s’agisse de pratiques érotiques, littéraires ou théâtrales, laquelle teinte exprime non pas une « haine » univoque du corps mais un malaise identitaire parfois violent.

En 1984 encore, dans sa préface au livre d’Irénée Contre les hérésies. Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, le cardinal Decourtray juge fondée et actuelle la stigmatisation du courant gnostique : « En luttant contre le gnosticisme, le deuxième évêque de Lyon a combattu [vers 150], il y a exactement dix-huit siècles, la déviance la plus redoutable que rencontre aujourd’hui la foi chrétienne, du moins en Occident[5]. » La lutte idéologique se poursuivant, le mensonge conserve toute son utilité. Decourtray ajoute donc : « Les sectes auxquelles est affronté Irénée s’accrochent, en effet, comme autant de plantes parasites, au tronc de la grande Église. » La réalité est autre, et plus diverse. C’est antérieurement à la formation de l’Église que se développent dans l’empire romain un grand nombre de groupes religieux, souvent autour d’une personnalité charismatique. C’est par la suite que l’ensemble disparate de ces sectes, qui ont en commun d’avoir été persécutées et vaincues par l’État romain et par l’Église — qui lui est associée sous le règne de Constantin (IVe siècle) —, sera qualifié de gnostique (du grec gnôsis, connaissance). Si certains parmi les premiers gnostiques — Simon le Magicien, Ménandre — ignorent le christianisme dans leurs systèmes, d’autres groupes se considèrent bel et bien chrétiens, sinon les seuls chrétiens véritables. Il faut encore signaler que si l’on connaît des rivalités entre différents groupes gnostiques, ceux-ci sont d’une grande porosité ; les textes ésotériques y circulent, sont repris, amalgamés à la doctrine locale[6]. Il est particulièrement remarquable que des pratiques aussi opposées que l’ascétisme abstinent et l’« ascétisme licencieux » puissent procéder d’un tronc idéologique commun.

Les théories gnostiques nous sont connues par des manuscrits d’époques, dont un ensemble de plus de quarante textes en dialectes coptes a été découvert en 1945 à Nag Hammadi[7] en Égypte, et par les notations des hérésiologues et autres « chrétiens officiels » ; ce sont ces derniers qui nous renseignent sur les pratiques initiatiques des gnostiques, à partir des témoignages de sectaires repenti(e)s.

Voyons maintenant en quoi le gnosticisme peut être effectivement assimilé à une « haine du corps ». Nombreux sont les textes gnostiques, écrit Henri-Charles Puech, qui assimilent le corps à « un vêtement, à un cadavre, à un tombeau, à une prison, à une chaîne, à un lien […] ou à un compagnon mal intentionné et indésirable, à un intrus, à un “brigand”, à un adversaire dont l’inimitié, la jalousie, la rébellion excitent et entretiennent en nous contradictions, luttes, révoltes, guerre intestine, parfois aussi (et les deux images vont souvent de pair) à un dragon dévorant et à une mer dont les houles tumultueuses ou les tempêtes menacent de nous engloutir[8]. »

Ce corps dans lequel le gnostique estime qu’il a été jeté, comme dans le monde, par de mauvais anges, il s’en dissocie soit par l’ascèse abstinente — les privations —, soit par ce que nous appellons une ascèse licencieuse, que le même H.-C. Puech évoque dans une accumulation de termes moralisateurs : « [le gnostique] use et abuse, sans limite ni scrupule, de la chair, du corps, de tout ce qui appartient au monde matériel, se plongeant même, pour tout épuiser, tout bafouer, tout nier, dans l’abject et l’immonde, qui ne sauraient ni le souiller ni l’asservir[9]. » On trouve une formule très voisine chez Serge Hutin, l’informateur de M. Le Breton : « Chez les gnostiques licencieux, il y a une véritable rage frénétique d’abaisser, d’humilier le corps : l’expérience du péché procure le sentiment de notre déchéance mais, ce faisant, il abaisse ce qui doit être abaissé : l’homme payera sa dette en péchant. Le gnostique exaltera la promiscuité sexuelle, toutes les formes de débauche charnelle. Nous verrons à quelles aberrations incroyables certains gnostiques qui se croyaient chrétiens se sont livrés[10]. » Nous voyons, outre les étroitesses d’esprit des historiens, la source idéologique du malentendu : le gnostique est réputé « humilier » et « rabaisser » son corps, il se plonge dans une « abjection » qu’il nie et dont son abjection même est supposée le sauver. Malheureux gnostique licencieux qui ignore une morale catholique antisexuelle encore point fixée à l’époque où il se livre à d’« incroyables aberrations », parmi lesquelles M. Hutin compte, en frissonnant, la « spermatophagie » !

Certains auteurs ont préféré la dénégation à l’indignation : les hérésiologues auront sans doute diffamé leurs rivaux, épuisant un catalogue d’horreurs fantasmées[11]. Plusieurs arguments peuvent amener à relativiser le risque de prendre en considération des informations falsifiées. Un moyen de recoupement consiste à comparer les résumés que fait, par exemple, Irénée de Lyon des idées gnostiques avec ce que nous en savons par les textes gnostiques eux-mêmes. Sa connaissance des doctrines est excellente et ses présentations, auxquelles il mêle une ironie irrésistible, conformes aux originaux. C’est d’autant plus remarquable que la gnose — réservée aux initié(e)s — est celée dans des textes parfois fort beaux mais presque toujours abscons et malaisés à résumer. Si Irénée prend la peine de présenter de manière rigoureuse les textes, pourquoi mentirait-il sur les seules pratiques gnostiques, les unes et les autres étant connus de ses contemporains ? Par ailleurs, on retrouve dans d’autres systèmes religieux, notamment le bouddhisme tantrique, des modes d’ascèse licencieuse qui évoquent par bien des aspects les gnosticismes préchrétien et chrétien.

« L’un des premiers traités tantriques bouddhistes, écrit Mircea Eliade, le Guhyasamaja Tantra, affirme péremptoirement que : “personne ne réussit à obtenir la perfection moyennant des opérations difficiles et ennuyeuses ; mais que la perfection peut facilement être acquise moyennant la satisfaction de tous les désirs” […]. Le même texte précise que la luxure est permise (par ex. le fait de manger n’importe quelle viande, y compris la chair humaine[12]). » Et lorsque M. Eliade dit de l’initié tantrique qu’il « se trouve par-delà le bien et le mal : rien ne le salit, quoi qu’il fasse[13] », ses termes s’appliquent parfaitement au gnostique, dont il n’est pas impossible que les idées aient pénétré en Inde[14].

Pour considérer un exemple plus actuel et plus proche, peut-être aussi plus inattendu, il semble que l’on peut faire une « lecture gnostique » du récit intitulé La vie sexuelle de Catherine M., rédigé par Catherine Millet, une spécialiste de l’art contemporain[15]. Mieux vaut d’ailleurs envisager une lecture englobant le texte et sa réception, tant l’étonnement réprobateur, mêlé de fascination, de maints critiques, visait une absence (surestimée) d’intérêt pour le plaisir. Il mettait en valeur du même coup la dimension proprement ascétique de la démarche de la narratrice, ascèse licencieuse s’il en fut.

Eros gnostique et androgynie

L’un des reproches adressés par Irénée aux gnostiques qu’il combat est de procéder au recrutement par séduction de nombreuses femmes. Marc, rival direct d’Iréne dans la région de Lyon, s’intéresserait de préférence, selon Irénée, aux riches élégantes, qu’il abuse en leur promettant la lumière, dont il est évidemment le vecteur charnel : « Tiens-toi prête comme une épouse qui attend son époux, dit Marc, afin que tu sois ce que je suis, et moi, ce que tu es. Installe dans ta chambre nuptiale la semence de la Lumière. Reçois de moi l’Époux, fais-lui place en toi et trouve place en lui. Voici que la Grâce est descendue sur toi : ouvre la bouche et prophétise[16] ! » Remarquons ici que le mode de recrutement par l’« initiation sexuelle » des femmes, et parfois des hommes, menée par le chef d’une secte et de rares élus désignés par lui, n’a perdu ni son actualité ni son efficacité. Une femme de quarante-deux ans, animatrice d’un groupe « raélien » à Paris, déclare :

« J’étais avec un homme et je ne concevais pas de lui être infidèle. Pourtant, j’étouffais, je me sentais mal. Grâce à Raël, je me suis découverte moi-même. Je suis mieux dans ma peau. Pour moi, la notion de plaisir est assez nouvelle[17]. »

Revenons à Marc : « [Il] use aussi de philtres et de charmes, sinon avec toutes les femmes, du moins avec certaines d’entre elles, pour pouvoir déshonorer leur corps. Elles-mêmes, une fois revenues à l’Église de Dieu, ont souvent avoué qu’elles avaient été souillées par lui en leur corps et qu’elles avaient ressenti une violente passion pour lui[18]. » C’est bien le moment de soupçonner, non pas tant Irénée de calomnier son rival, que les dames séduites et repentantes de mettre au compte de breuvages magiques l’appétit autant érotique que gnostique qu’elles avouent avoir éprouvé. Quant à Irénée, on devine que le choque autant l’égalité que Marc institue entre lui et ses initiées que la voie peccamineuse qu’il emploie.

Le polémiste chrétien Tertullien (IIe siècle) fustige « [les] femmes hérétiques — quelle n’est pas leur audace ! Elles n’ont aucune retenue ; elles ne craignent pas d’enseigner, de prendre part à des discussions, de se livrer à des exorcismes, d’entreprendre des guérisons, voire de baptiser[19] ! » Les femmes occupent en effet des places d’influence dans plusieurs sectes, les Marcionistes (de Marcion), les Carpocraciens et les Montanistes (de Montan). Hippolyte de Rome se moque de ces derniers qui « se sont laissé surprendre et tromper par des femmelettes nommées Priscille et Maximille, qu’ils regardent comme des prophétesses. […] Certains d’entre eux osent même dire qu’il y a eu en ces femmes quelque chose de plus grand que le Christ[20]. » Non seulement, certains groupes instituent ainsi une égalité entre les sexes, assez effective pour être scandaleuse, mais la doctrine gnostique porte la trace d’une plainte féminine. Dans la Pistis Sophia , attribué au gnostique Valentin, Marie de Magdala se plaint au Christ que Pierre est un misogyne : « Il hait notre sexe[21] ».

L’appréciation de la valeur, positive ou négative, attribuée par les gnostiques à la féminité est particulièrement délicate et nous ne donnerons ici que quelques éléments d’analyse qui renvoient, nous semble-t-il, aux problématiques concernant l’androgynie, le transsexualisme et les pratiques transgenre.

Plusieurs textes semblent indiquer que le processus d’ascension vers la lumière suppose la transformation du féminin en masculin. Dans l’utime logion (ou « dit ») de L’Évangile selon Thomas, Jésus réplique à Simon Pierre qui vient de réclamer l’exclusion de Marie, « indigne de la vie » puisque femme : « Voici que je l’attirerai afin de la rendre mâle, pour qu’elle devienne aussi un esprit vivant, semblable à vous mâles. Car toute femme qui se fera mâle entrera dans le royaume des cieux[22]. » Dans L’Évangile de Marie, note E. Pagels, c’est la Madeleine elle-même qui invite les disciples du Seigneur à louer sa grandeur « car il nous a préparées, et a fait de nous des hommes[23] ». Cependant, L’Exégèse de l’âme contient un passage qui paraît indiquer un processus inverse. Le texte décrit les tourments et la rédemption de l’âme qui, après sa chute d’auprès du Père, a été entraînée dans la prostitution par des amants trompeurs : « Le Père lui fera miséricorde : il détournera sa matrice des réalités extérieures et de nouveau la tournera à l’intérieur ; l’âme recouvrera sa disposition propre. Car il n’en va pas [de l’âme] comme des femmes : les matrices corporelles en effet sont à l’intérieur du corps comme les autres entrailles tandis que la matrice de l’âme est tournée vers l’extérieur, tout comme les organes virils sont à l’extérieur. Si donc la matrice de l’âme se tourne, par la volonté du Père, vers l’intérieur, elle est baptisée et aussitôt purifiée de la souillure extérieure qui a été imprimée sur elle[24] […]. » Le masculin, tourné vers l’extérieur, doit être retourné comme un gant, sur un modèle — une matrice — de nature féminine. Dans un poème gnostique du corpus de Nag Hammadi, Le Tonnerre, Esprit de Perfection, s’exprime une puissance féminine : « Je suis celle qu’on honore et celle qu’on méprise. Je suis la prostituée et la sainte. Je suis l’épouse et la vierge. Je suis (la mère) et la fille… Je suis celle dont les noces sont grandioses, encore que je n’ai point de mari… Je suis le savoir et l’ignorance… Je suis sans vergogne et j’ai honte. Je suis la force et je suis la crainte… Je suis insensée, et je suis sage… Je suis sans dieu, et je suis celle dont le Dieu est grand[25]. »

On notera que la honte est assimilée à l’ignorance dans le logion 37 de L’Évangile selon Thomas : « Jésus dit : lorsque vous vous départez de votre pruderie et prenez vos vêtements, les déposez à vos pieds comme les tout petits enfants, les piétinez, alors vous verrez le Fils […] » (Suarez, p. 37), et dans les Actes de Thomas, où l’épousée qui vient de recevoir les enseignements de Jésus s’écrie : « Désormais je ne me voilerai plus, parce que le miroir de la honte a été ôté de moi ; et dès lors je ne suis plus honteuse ni effrayée parce que l’acte de la honte et de la confusion est parti loin de moi[26] ! »

Sans chercher à toute force la résolution synthétique du dilemme de la prééminence d’un genre sur l’autre, il nous faut insister sur l’importance dans les textes gnostiques du thème de l’androgynie. Dans sa notice sur les Naassènes (de naas, serpent), Hippolyte de Rome signale que l’Adam qu’ils honorent comme origine de l’univers est « un homme et un fils d’homme. Cet homme est androgyne ». Les mêmes Naassènes commentaient ainsi le mythe grec de Cybèle, né(e) à la fois mâle et femelle, castrée par les dieux, et dont le jeune amant Attis a été ou se serait castré lui-même : « La mère des dieux [Cybèle] a-t-elle mutilé Attis, bien qu’elle l’eut pour amant : c’est que, là-haut, la bienheureuse nature des être supérieurs au monde et éternels veut faire monter vers elle la vertu masculine de l’âme. Car, dit [le Naassène], l’homme est androgyne. C’est pour ces raisons que ce qu’on appelle le commerce de la femme avec l’homme est, dans la doctrine une abomination et une souillure. Car, dit-il, Attis a été mutilé, c’est-à-dire séparé des parties matérielles et inférieures de la création, pour passer à l’existence éternelle là-haut, où, dit-il, il n’y a ni femelle ni mâle, mais une nouvelle créature, un homme nouveau, qui est androgyne[27]. » On aura remarqué la qualification des organes mâles comme « parties matérielles et inférieures de la création ».

Selon Clément d’Alexandrie, on trouve dans L’Évangile des Égyptiens, que les Naassènes connaissaient, un passage évoquant un dialogue entre Salomé et le Seigneur. Comme elle lui demande quand sera connu la réponse à ses questions, le Seigneur répond : « Lorsque les deux seront un et que le mâle avec la femelle [ne seront] ni mâle ni femelle[28]. » Dans l’un des textes de Nag Hammadi La Pensée primordiale à trois formes (Protennoia Trimorphique), le personnage éponyme s’exprime ainsi : « Je suis androgyne. [Je suis à la fois Mère et] Père, car [je copule] avec moi-même… [et avec ceux qui] m’[aiment]… Je suis le Sein maternel qui donne forme au Tout[29]. »

 

Un « communisme érotique » ?

D’après Hippolyte, qui cite l’Apophasis (déclaration ou révélation), ouvrage qu’il attribue au gnostique Simon, les disciples de ce dernier professent que « toute terre est terre, et peu importe où l’on sème, pourvu qu’on sème. » Ils approuvent la promiscuité érotique « déclarant que c’est là l’amour parfait, le saint des Saints et l’accomplissement de la parole “Sanctifiez-vous les uns les autres[30]”. » La justification du caractère interchangeable des partenaires dans un coït ayant pour finalité la procréation est loin de faire l’unanimité des gnostiques licencieux. Nous disposons d’une documentation précise sur les Barbéliotes (adorateurs d’une déesse-mère nommée Barbélo) par un transfuge de la secte, Épiphane, qui y passa assez de temps pour assimiler ses rites et les textes qui y circulaient, avant de la quitter et d’en faire excommunier quatre-vingt adeptes qui, information sur l’interpénétration des doctrines et des groupes religieux, étaient chrétiens.

Les Barbéliotes « mettent leurs femmes en commun […]. Lorsqu’ils ont bien banqueté et se sont, si je puis dire, rempli les veines d’un surplus de puissance, ils passent à la débauche. L’homme quitte sa place à côté de sa femme en disant à celle-ci : “Lève-toi et accomplis l’agapê [l’amour] avec le frère”. […] Une fois qu’ils se sont ainsi unis, comme si le crime de leur prostitution ne suffisait pas, ils élèvent vers le ciel leur propre ignominie : l’homme et la femme recueillent dans leurs propres mains l’émission de l’homme, s’avancent les yeux au ciel et leur ignominie dans les mains et prient à la manière des Stratiotiques et des Gnostiques ; ils offrent au Père, à la Nature du Tout, ce qu’ils ont dans les mains en disant : “Nous t’offrons ce don, le corps du Christ”. Puis ils le mangent et communient à leur propre ignominie, en disant : “Voici le corps du Christ, voici la Pâque pour laquelle nos corps souffrent et sont contraints de confesser la passion du Christ”. Ils font de même avec les menstrues de la femme. Ils recueillent le sang de son impureté et y communient de la même manière. Et ils disent : “Voici le sang du Christ”. […] Bien qu’ils pratiquent un commerce promiscuitaire, ils enseignent que l’on ne doit pas procréer d’enfants. […] Lorsque l’un d’entre eux, par surprise, a laissé la semence pénétrer trop avant et que la femme est enceinte […], ils extirpent l’embryon dès qu’ils peuvent le saisir avec les doigts, ils prennent cet avorton et le pilent dans une sorte de mortier, y mélangeant du miel, du poivre et différents condiments, ainsi que des huiles parfumées, pour conjurer le dégoût, puis ils se réunissent […] et chacun communie de ses doigts à cette pâtée d’avorton. […] Lorsque dans leurs réunions, ils entrent en extase, ils barbouillent leurs mains avec la honte de leur émission séminale, ils l’étendent et, avec les mains ainsi souillées et le corps entièrement nu, ils prient afin d’obtenir, par cette action, libre accès auprès de Dieu[31]. »

S’il juge leur conduite érotique et anticonceptionnelle « grossière et répugnante », Leisegang n’en écrit pas moins pertinemment des Barbéliotes que « leur communisme sexuel [exige] que tous soient aimés par tous afin de sauver le logos spermatikos [la raison séminale du monde]. Aucune femme, aucun enfant ne doivent être désirés pour eux-mêmes et personne ne doit mépriser un autre, car l’Agapé [l’amour] et le salut du sperma importent au Tout[32]. » C’est à la fois la dimension exceptionnelle de ce communisme, si l’on retient le terme, peut-être devrions-nous dire plus prudemment de cette mise en commun des femmes, et son cadre : il semble bien exclure l’inclination, le « choix » du partenaire, la passion de forme romantique, mais il n’exclut personne de l’exercice commun de l’érotisme. Il n’apparaît pas, comme c’est le cas dans nombre de sectes licencieuses, anciennes et modernes, qu’un chef s’attribue ici un privilège érotique aux dépens des affilié(e)s, dissimulant son pouvoir derrière des pratiques communautaires. Il n’existe pas de hiérarchie entre les individus (s’il en existe peut-être une entre les genres) et personne ne peut être ni méprisé ni considéré uniquement dans son rôle de reproducteur du groupe.

On peut discerner un écho contemporain, certes très atténué et presque entièrement symbolique, des célébrations Barbéliotes dans un genre de manifestation politique satirique : la parodie de prière et le cantique distribués sous forme de tract puis mis en scène par un collectif Laissez les jouir, lors d’une manifestation anti-intégriste, à Paris, au début des années 2000.

« Ceci est mon gode, c’est un jouet sexuel. Il est un des nombreux apôtres de Sainte jouissance. Il faut l’utiliser avec un préservatif car on peut l’utiliser avec de multiples partenaires, femmes et hommes, devant et derrière, notamment lors de PARTOUZE [sic pour les capitales et le singulier].

Connaissez-vous le clitoris ? C’est un autre apôtre de Saint orgasme, petit organe fait de chair et de sang, qui peut, lorsqu’il est ingénieusement stimulé, avec le doigt, la langue, les seins, produire un intense plaisir, qui amène le paradis sur terre.

Et l’anus ? Nos dignes ancêtres de Sodome et Gomorrhe nous ont enseigné la voie anale, sainte Sodomie priez pour nous. »

« Cantique : Priez pour nos spermatozoïdes récoltés par le latex, priez pour nos ovules qui grâce à la pilule ne seront jamais fécondés. Laissez les jouir, laissez les jouir, laissez les jouir. »

 

Dans l’Église : masochisme, anorexie et sainteté

Contrairement aux pratiques de l’ascèse gnostique qui ne sont ni agressives ni mutilantes (sauf pour les fœtus), on retrouve dans celles qu’alimente le mysticisme chrétien la préfiguration des techniques « modernes » de scarifications et de brûlures, ainsi qu’une tentation anorexique parfois doublée de mortification (ingestion de nourritures dégoûtantes).

Au XVIIe siècle, des religieuses se gravent sur la peau le nom de Jésus : ainsi Mme de Chantal, dont Maupas du Tour écrit qu’elle « eut bien le courage et la générosité de prendre un fer tout rouge de feu, duquel se servant comme d’un burin, elle-même, se grava le saint et sacré Nom de Jésus sur sa poitrine[33] ». Telle visitandine « imprime “le sacré Nom sur son cœur” par le fer et le feu, et fait “découler sur ses bras de la cire d’Espagne toute brûlante” ». Une autre « grave “sur son cœur avec le fer le Saint et Sacré Nom de Jésus, en lettres capitales de la longueur d’un demi-doigt (comme nous l’avons vu après sa mort[34])” ». Le dolorisme religieux peut se faire ostentatoire et quitter le secret de la clôture, et ce sont des cortèges de milliers de « flagellants », hommes, jeunes gens et garçonnets (les religieuses se fouettent en privé). L’Église catholique adopte une attitude ambiguë, tolérante, remontrante ou répressive selon qu’elle craint d’être déconsidéré par des excès ou concurrencée par des mouvements sociaux et religieux incontrôlables[35]. Rappelons que les groupes gnostiques originaux, antérieurs au christianisme avec lequel ils entreront en lutte, n’ont jamais adopté le culte du martyre. La plupart des gnostiques récusent en effet le récit de la mort du Christ en croix. Il n’y a donc pas lieu de suivre son exemple en faisant le sacrifice de sa propre vie. Quant à la douleur que recherchent les mystiques, elle est superfétatoire pour les gnostiques, précisément parce qu’ils considèrent que l’enveloppe corporelle est en quelque sorte déjà une punition en elle-même et non en raison des péchés auxquels elle expose.

Rudolph M. Bell a étudié les pratiques anorexiques et d’automutilation des mystiques catholiques dont il dresse un impressionnant catalogue. Catherine de Sienne se flagelle avec une chaîne de fer quotidiennement, « une fois pour ses péchés, une autre pour les vivants et une autre pour les morts. [Un fois pour le Père, une fois pour le fils, une fois pour le Saint-Esprit ?] Elle finit par être trop faible pour poursuivre ces châtiments qui duraient à chaque fois entre une heure et une heure et demie, jusqu’à ce que le sang coule de ses épaules jusqu’à ses pieds[36]. » Véronique Giuliani, sur ordre de son confesseur, nettoie les murs de la cellule où elle est enfermée avec la langue, avalant toiles et araignées. Elle s’est constitué un arsenal : des dizaines de chaînes différentes, un joug de bois, « et la grosse pierre sous laquelle elle avait écrasé sa langue ». Angèle de Folino confesse avoir désiré se promener nue dans les rues, arborant autour du cou des poissons morts et des pièces de viandes en putréfaction. De dix à vingt-deux ans, Benveneta Bojani porte un cilice : « Elle se ceignit le thorax d’une chaîne en fer et elle noua étroitement une corde autour de ses hanches. Pendant deux ans, à mesure que son corps se développait, la corde s’incrusta dans sa chair. […] Si elle se sentait emportée par le sommeil, elle se baignait les yeux avec du vinaigre [qui, dans le récit biblique, imprègne l’éponge que le légionnaire romain tend, par dérision, au Christ crucifié qui réclame à boire]. Trois fois par jour, elle se fouettait le dos[37]. » Francesca de ‘Ponziani, mariée de force par son père à treize ans, est atteinte de paralysie après la nuit de noces. Dès l’année suivante, elle porte un cilice sous sa robe, et serre autour de ses hanches une ceinture en fer et une autre avec des pointes de métal qui pénètrent sa chair. À titre de mortification préalable au coït conjugal, elle s’écorche la vulve avec de la cire ou du saindoux brûlant. Son mari déclara n’avoir jamais remarqué des pratiques mystiques dont il ne voulait pas tenir compte. Pas question de reconnaître la présence au logis d’une sainte qui escamoterait l’épouse consentante.

Eustoche de Messine s’expose nue au soleil sicilien des journées entières, au point que sa peau noircit et se craquelle. Son comportement, aujourd’hui presque banal, ne peut être à l’époque que celui d’une folle ou d’une sainte. Comme tant de ses pareilles, elle porte deux cilices, dont l’un est fait de ronces. Colomba da Rieti se nourrit de légumes avariés. Elle porte un cilice et une ceinture de fer. Comme elle est victime d’une tentative de viol, ses agresseurs sont épouvantés par ses prothèses et les traces de flagellations qui marquent sa chair. Tandis que les deux plus jeunes s’enfuient, le troisième tombe à genoux et l’implore d’intercéder par ses prières pour son épouse défunte et sa fille dans les ordres. La quincaillerie masochiste, dévoilée par force, signale la sainte où les rôdeurs espéraient une fille quelconque, c’est-à-dire une putain.

Engagées, estime Bell, dans « une lutte intense pour acquérir leur autonomie, s’affranchir du monde masculin qui les entourait et, finalement, de leur propre corps », les saintes dominicaines meurent plus souvent (de faim) que leurs homologues franciscaines, qui trouvent dans la figure de Marie un modèle féminin et un réconfort[38]. Lire la suite

Nu manifeste à Pékin

Quatre Chinoises sexagénaires et septuagénaires ont manifesté nues devant l’ambassade des États-Unis à Pékin [juillet 2014]. Elles avaient déjà été interpellées le 25 mai dernier, place Tiananmen, après une première manifestation recourant au même mode de protestation.

Elles avaient écrit sur leurs corps des slogans contre la corruption et dénonçant les mauvais traitements que leurs fils et filles – des militant(e)s pour les droits humains – ont subi de la part de la police.

Les protestations de ces militant(e)s contre les tortures qu’ils/elles subissent leur ont valu une condamnation à 18 ans d’enfermement.

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« L’une d’entre elles témoigne : “Ma fille Guo Hailing a été impliquée dans une affaire de chantage au gouvernement et a été arrêtée par des fonctionnaires corrompus, alors qu’elle avait été violée.”

Une autre raconte : “Mon fils Yang Jinde a été condamné à 18 ans de prison simplement pour avoir lancé une pétition réclamant la réparation d’injustices. Après avoir été torturé, il est aujourd’hui handicapé.” »

Les quatre femmes ont été arrêtées par la police et se sont plaintes de mauvais traitements durant leur détention. Voir ici des informations (en anglais) sur leur libération.

Récemment, des jeunes femmes avaient manifesté à Pékin, torse nu. Ce geste, (très) relativement banalisé à l’Ouest, demande un grand courage dans un État policier[1] comme la Chine. En effet, au-delà de la nécessité de surmonter pudeur et/ou complexes, le plus pénible risque de se produire dans le « privé » du commissariat, loin des regards.

Le paradoxe est que la moindre manifestation dans des lieux « sensibles » (comme la place Tiananmen) est immédiatement interrompue (voire prévenue), quand des émeutes ouvrières et paysannes se déroulent chaque semaine dans cet immense pays.

Au cœur de l’empire, sous la surveillance de milliers de flics en uniforme et en civil, le corps est la seule arme dont le port échappe au contrôle totalitaire. Jusqu’à son dévoilement scandaleux.

Honneur et longue vie aux Pékinoises rebelles !

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Ça n’est pas par mes soins que la photo a été floutée.

 

L’information a circulé sur Weibo, un « réseau social » chinois comparable à Twitter.

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[1] Si l’on veut bien me passer ce pléonasme de commodité.

À cheval sur le principe d’égalité

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Capture d’écran 2014-11-01 à 15.27.21Chelsea Handler, une présentatrice et actrice américaine, dont je reconnais que j’ignorais tout jusqu’ici, a posté en ligne (avant de la retirer) une photo d’elle, chevauchant poitrine nue (ci-contre). Elle imite délibérément la pose adoptée par Vladimir Poutine, connu pour sa misogynie et son homophobie, dans un de ces films de propagande où il aime se mettre en scène comme le corps (musclé) du pouvoir (voir ci-dessous).

« Tout ce qu’un homme peut faire, une femme a le droit de le faire encore mieux », telle est la légende que Ch. Handler avait choisi pour expliquer l’image. À le prendre au pied de la lettre, le slogan peut paraître gentillet et même assez maladroit. Cependant, le geste rendu public de la cavalière doit être replacé dans le contexte de l’Amérique puritaine, où l’apparition publique d’un téton, même lorsqu’il s’agit de celui d’une femme allaitant son bébé, suscite des déferlements d’hystérie (voir sur ce blog « La dénudation publique du corps », chap. de Je chante le corps critique). Pouvoir se déplacer torse nu, y compris lors de randonnées dans des espaces naturels peu fréquentés, est une revendication de groupes de femmes (Ibidem).

Récemment, en France, des militantes Femen ont été inculpées pour « exhibition Capture d’écran 2014-11-01 à 15.32.23sexuelle », pour avoir manifesté seins nus (d’autres militantes de la même nébuleuse avaient d’ailleurs manifesté contre Poutine). On vérifie que la tolérance, y compris dans les sociétés « libérales », est à géométrie variable. Très large sur certaines plages (en France), elle peut se rétrécir face à des militantes pratiquent le « nu manifeste ».