Pourquoi je vote moins pas Bayrou que les autres, si j’ose dire (2007)

– Alors toi tu ne votes pas ?

– Comme d’hab. Je ne me suis jamais inscrit sur les listes.

– Mais tu comprends que je veuille voter contre Sarko, quand même ?

– Ce que je ne suis pas certain de comprendre, c’est ce que ça signifie pour toi. Je ne reviens pas sur le fait que Sarkozy a été au pouvoir ces derniers mois (sous-entendu : si ça vous dégoûte tellement, il n’a pas manqué d’occasions de le montrer…).

C’est vrai que j’ai traité des élections en plaisantant jusqu’à présent (cf. « Entre Ségoïstes et Sarkophages ». je vais essayer de te dire sérieusement ce que j’en pense.

Des trois politicien(ne)s qui ont une chance de parvenir à la «magistrature suprême», comme on dit, aucun(e) ne prétend faire autre chose que gérer le système capitaliste. C’est pour cette raison — centrale à mes yeux — qu’il n’existe pas de différence entre eux.

Cela dit, à supposer que je veuille comme tu dis « voter contre Sarkozy », ou bien cela signifie que je me moque du résultat (Sarkozy président ou viré) et alors je peux très bien montrer de la sympathie pour Besancenot, afficher des préoccupations écologistes en votant Voynet ou rester fidèle à une tradition familiale en votant Buffet. Tu peux faire le même raisonnement pour tous les autres candidats en dehors du trio de tête, Le Pen compris.

Dans cette élection précise, voter au premier tour pour l’un quelconque des petits candidats, c’est renforcer les chances de Sarkozy d’arriver en tête avec une confortable avance. Donc, en votant Besancenot ou Buffet, je vote Sarko. Pas la peine de sauter en l’air et de hurler à la diffamation, c’est une question matérielle, qui n’a rien à voir avec le « programme » desdits candidat(s).

Les groupuscules font de la publicité pour eux-mêmes en se foutant de la conséquence politique de leurs actes (étrange, non, pour des gens qui se proclament encore, pour certain(e)s, « matérialistes »).

Le problème est de savoir si on souhaite « afficher une opinion », ce dont le système se fout complètement, ou bien peser réellement sur le résultat.

Il y a toute une variété de positions vaines et dérisoires du genre « vote blanc ou nul » : « Ben tu ouas, si y’avait vachement de votes nuls, ben les politiciens y verraient que les gens y croient plus à eux, tu ouas ? »

Oui ? Et ils s’en branlent mon p’tit père. Totalement. Le résultat seul compte. Exemple récent : l’élection de Chirac avec des millions de voix de gauche anti-Le Pen, et des crétins qui disent qu’il sera «obligé» d’en tenir compte… Ben non, précisément, pas obligé. Seul le résultat compte. S’il y a 200 voix de majorité avec 20% des électeurs inscrits, il y a tout de même un président élu, et c’est la seule chose qui compte pour lui. Vois les États-Unis. Bush te donne l’impression d’être très gêné aux entournures pour jouer le maître du monde ? Non hein ! Ben t’as raison, il est pas gêné du tout. Et pourtant si on suivait ton raisonnement, il devrait être paralysé du matin au soir.

La vérité, c’est que ton raisonnement est un raisonnement moraliste. C’est-à-dire qu’il ne pèse rien contre la réalité.

Poursuivons : Si ça te débecte d’aller voter pour quelqu’un que tu ne trouves pas sympathique, ni dans sa personne ni dans ses idées, va te promener à la campagne et lâche-nous avec tes préoccupations moralo-anti-Sarko.

Si au contraire — et il n’est nullement besoin de mettre des gants de ménage ou une pince à linge sur le nez, niaiseries potaches et pitoyables — tu juges utile de faire ce qui est possible sur le terrain électoral — sans préjuger du fait que l’essentiel se joue ailleurs : dans les luttes sociales — pour envoyer Sarkozy à l’ANPE, alors il faut essayer de déterminer quel est le ou la candidate qui a le plus de chance de le battre au second tour.

Je remarque au passage que c’est terme à terme le contraire du «conseil» donné par l’excellent Laurent Joffrin aux lecteurs de Libération : voter dans votre famille d’idées (comprends  : pas pour Bayrou) et les vaches seront bien gardées (comprends : Sarko est « démocratiquement » élu).

Il ne s’agit pas d’une science exacte ; inutile de se lamenter, c’est comme ça. Une proportion considérable d’électeurs ne savent pas encore ce qu’ils vont faire ou plus exactement n’ont pas l’intention de le dire… Donc, on estime et on suppute, toujours en matérialistes, c’est-à-dire uniquement en fonction du résultat escompté.

Ségolène Royal a trois défauts aux yeux de l’opinion « de gauche », elle est une femme (certes, c’est au contraire un avantage aux yeux de certain(e)s), elle est maladroite et elle affiche une dégaine de bourge militaro-coincée qui donne des nausées à l’électorat ouvrier (celui qui n’est pas encore passé au FN).

Là encore, la question n’est pas du tout de savoir si l’opinion a tort d’être machiste. Ou plus précisément, dire que l’opinion a tort d’être machiste ne change rien à rien. Le comble de la niaiserie étant d’aller voter Royal sous prétexte qu’« une femme présidente de la République », ça serait moderne, ou je ne sais quoi d’autre. La question est de savoir si cette femme a des chances de battre Sarkozy. Et la réponse semble bien être NON.

Donc autant pratiquer un « vote féministe » en votant pour Laguillier ou Voynet (en se souvenant, qu’on facilite la carrière de Sarko).

Royal contre Sarko signifierait Sarko. Ça n’est pas lire dans le marc de café, c’est simplement ce qui semble ressortir des enquêtes dont nous disposons (causes : mauvais report des voix communistes et gauchistes à gauche, des voix Bayrou à droite).

Bayrou contre Sarko signifierait Bayrou. Ça ne transforme pas un démocrate-chrétien plan plan en « candidat antisystème » ni ne signifie qu’une présidence Bayrou serait particulièrement moins pénible sur le chapitre policier ou social. Ça signifie simplement ce que ça dit : Sarkozy à l’ANPE.

Revenons maintenant à la question centrale : les luttes anticapitalistes. Elles pourront se développer aussi bien (ou mal) sous Sarko que sous Bayrou. Le seul avantage de Bayrou me semble être son côté désuet. Les deux autres sont des « américains », ambitieux et résolument modernes.

Vous me direz que Bayrou a parlé de prendre pour premier ministre une crapule PS, gestionnaire capitaliste s’il en est. Ben oui, une fois de plus, il ne s’agit pas de choisir un amant mais d’intervenir dans un processus électoral — c’est pas moi qui y tiens ! — qui est précisément conçu pour que ce que tu peux faire ait le moins d’effet possible.

Et c’est un système efficace. Si tu y crois (je vote pour celui/celle qui me ressemble), il te paralyse. Si tu y interviens, l’effet est presque imperceptible.

Supposons Bayrou élu, le seul effet jouissif c’est la tronche de Royal, de Sarkozy et de Le Pen.

Royal et le PS ridiculisés (ne méritent rien d’autre, sinon des claques). Sarkozy battu à droite : la honte totale. Le Pen obligé de présenter Bayrou comme un dangereux gauchiste caché.

Cinq minutes de rigolade. Tout le reste à faire nous-mêmes, comme d’habitude.

– C’est tout ?

-Évidemment, c’est tout !

 

Contre le «transhumanisme» : Appel des chimpanzés du futur (PMO)

J’ai, parmi d’autres, dénoncé le transhumanisme dans Je chante le corps critique (2008). Je reproduis ci-dessous un communiqué du groupe Pièces et main-d’œuvre. L’Appel des chimpanzés du futur est téléchargeable au format pdf.

 

Les transhumanistes se réunissent à Paris, les 20, 21 et 22 novembre prochains. « TransVision 2014 » rassemble les promoteurs internationaux du post-humain : Natasha Vita-More, Aubrey de Grey, James Hugues, Miroslav Radman, pour ne citer que les plus connus.

L’événement est co-organisé par Technoprog, la branche française des transhumanistes, avec les associations Traces et fiXience, spécialisées dans l’acceptabilité des technosciences. On y retrouve les manipulateurs de « L’Arbre des connaissances », qui acclimatent les jeunes à leur futur augmenté dès le plus jeune âge, et dont le fondateur Ali Saib avait tenté d’organiser le Forum de la Biologie de synthèse au CNAM en avril 2013*. Cette réunion de malfaiteurs de l’humanité est accueillie par l’Ecole supérieure de physique et de chimie industrielles de la Ville de Paris, présidée par Marie-Christine Lemardeley, adjointe à la maire de Paris.

« TransVision 2014 » marque la reconnaissance officielle du mouvement transhumaniste en France. Ce colloque s’accompagne d’un travail d’influence de longue date auprès des médias et des décideurs – offensive qui s’intensifie depuis quelques mois. Tribune hebdomadaire de Laurent Alexandre dans Le Monde ; émissions sur France Culture et France Inter ; dossiers dans Philosophie Magazine, L’Obs et Usbek & Rika ; enquête du Credoc auprès des Français « L’homme augmenté : l’opinion oscille entre désir et peur » ; interventions de transhumanistes dans des grandes écoles (ESSEC – Ecole de commerce de Paris, Ecole Centrale de Lyon), parmi les récentes manifestations de ce lobbying. Le transhumanisme n’est plus un projet furieux, mais une option à discuter. Ils ont remporté cette bataille. Il en reste bien d’autres.

Depuis douze ans, nous dénonçons à la fois les transhumanistes et les NBIC (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives) qui sont les instruments de leurs ambitions et les secteurs où ils sont implantés. Aujourd’hui, Google a ses propres laboratoires (Google X), start up (Calico) et université (Singularity university) consacrés aux innovations transhumanistes. Les anthropophobes nous appellent « bio-conservateurs » et en effet, nous voulons conserver notre humanité, contre ceux qui la haïssent trop pour se reconnaître encore membres de notre espèce.

* Forum saboté par les Chimpanzés du Futur

Appel des chimpanzés du futur (format pdf).

Capture d’écran 2014-12-11 à 15.24.53

«Je ne veux pas épouser un singe !»

 

La traite des jaunes en Indochine française, par Zo d’Axa (1905)

Le 23 août 1905, La Vie illustrée publie un article de son « envoyé spécial » autour du monde, l’anarchiste en-dehors Zo d’Axa.

 

200681

 

La revue Plein Chant a consacré à Zo d’Axa un beau numéro spécial, dans lequel on trouvera un reportage au Canada, chez les Doukhobors, tiré de La Vie illustrée (Plein Chant, printemps 2006, 20 euros, à Bessac, 16120 Châteauneuf-sur-Charente). Je reproduis ci-dessous un reportage consacré aux conditions faites aux immigrants chinois en Indochine[1].

 

Colonie française, l’Indochine s’est constituée à partir de la Cochinchine (au sud de la péninsule), de l’Annam (le long de la côte de la mer de Chine), du Tonkin (ville principale : Hanoï) et du Cambodge. À partir de 1900, c’est-à-dire à l’époque où Zo d’Axa visite la région, s’ajoute aux possessions françaises le territoire chinois du Kuang-chou wan.

 

Capture d’écran 2014-11-14 à 11.04.57

 

LA TRAITE DES JAUNES

 

Récemment la Vie Illustrée a conté l’âpre existence des émigrants qui, de la vieille Europe, allaient vers les Amériques chercher à conquérir une vie qu’ils ne pouvaient plus gagner dans leur mère patrie ! Et c’était l’exode tragique de pauvres diables, qui, ayant fait argent de leurs dernières hardes ou de leur ultime lopin de terre, trouvaient au débarqué la misère après la malchance.

Encore ceux-là, arrivant dans des villes où la civilisation a su atténuer dans une certaine mesure le « malheur aux vaincus ! » avaient-ils la consolation d’obtenir leur rapatriement.

Mais il est d’autres émigrants, plus nombreux encore sur le calvaire de la détresse sociale, pour qui l’accueil mauvais sera la fin de tout. Ce sont les Chinois, qu’engagent des compagnies, cachant, sous prétexte de « placement » ou sous couleur de philanthropie, leur caractère négrier.

Avec telles combinaisons qui leur assurent un tant par tête, ces compagnies, bon an mal an, expédient des marchés de Hong-Kong ou de l’île de Haïnan pour Saïgon, Singapour ou la presqu’île de Malacca, des centaines de milliers de Chinois.

Ils sont naturellement condamnés aux travaux d’assèchement, de défrichement, de déboisement, qu’à cause de l’insalubrité des lieux et de l’effort à déployer, on a renoncé à obtenir des indigènes. Abandonnant, un pays bouleversé par de expéditions européennes et des dissensions politiques, travaillé par des sociétés secrètes et ravagé par des bandes de pirates, les Chinois tranquilles et laborieux acceptent les offres des traitants.

 

On les embarque

De la cale jusqu’au pont d’un des navires frêtés pour ce service spécial, des hommes, des femmes, des enfants sont entassés dans une promiscuité repoussante. À peine nourris, rationnés d’eau, croupissant dans l’ordure, ils sont voués à toutes les lèpres. Ils vivent ainsi, raclant leurs croûtes, détruisant leur vermine au mieux et se contagionnant. Qu’importe ! à l’arrivée on les vaccinera !

La chose qui frappe d’abord le spectateur qui regarde débarquer ces immigrants à Saïgon, c’est le moyen qu’on emploie pour les mettre à terre. Des navires qui les amènent, on les verse dans de grands sampans où ils s’empilent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus un pouce carré de place. Ils sont parfois jusqu’à deux cents dans une embarcation mue à l’aviron, gouvernant mal et qui doit quelquefois parcourir plusieurs kilomètres avec un courant contraire qui va jusqu’à 2 nœuds 1/2. On songe naturellement, en voyant opérer ainsi, à ce qu’il adviendrait en cas de collision : noyade générale de la cargaison. Il serait pourtant si simple d’avoir une chaloupe pour remorquer au moins ces sampans.

J’ai vu des immigrants rester en route pendant trois heures pour arriver du magasin à pétrole, où le navire était mouillé, au mât de signaux, où ils devaient prendre terre, soit un parcours de quatre kilomètres, maximum.

Une autre remarque, qui n’est pas à la louange de l’Administration, c’est la manière dont les arrivants sont vaccinés.

Ceux qui, tempéraments robustes, ont résisté à toutes les infections, vont subir un nouvel assaut. La lancette passe d’un bras à un autre, jusqu’à épuisement de sa charge de vaccin sans être jamais aseptisée.

Ils n’auront peut-être pas, grâce à ce procédé, la variole, mais quels germes la lancette n’a-t-elle pas inoculés avec le fameux vaccin préservatif ! Le travail est fait, fait vite et bien fait… Ce sont des Chinois.

Les coloniaux sont désireux d’avoir des Asiatiques étrangers, parce que ceux-ci sont nécessaires à l’exploitation de la colonie et au service domestique, l’indigène n’ayant ni la force ni le courage d’exécuter de durs travaux, ni la fidélité et l’honnêteté du bon serviteur. Le Chinois vaut mieux pour ça ; mais les travaux terminés, au lieu de repartir, il cherche d’autres entreprises qui l’emploieront, fait du négoce…

Il s’installe.

C’est là le point délicat.

Certains de ces Chinois, intelligents, tenaces, très commerçants, se créent rapidement des situations ; n’ayant pas à lutter avec la concurrence européenne, emploient à leur tour des compatriotes, forment des agglomérations très denses tendant. à s’augmenter de jour en jour, et conquièrent ainsi peu à peu la colonie.

On crie au péril jaune. On promulgue des règlements arbitraires qui, malgré leur brutalité, ne changent rien. Impôts, prohibitions, mauvaise administration, tout est fait, semble-t-il, pour arrêter le développement d’un pays éminemment riche par lui-même, où il ne manque que la main-d’œuvre nécessaire pour le mettre en valeur.

Le Chinois immigré doit, sous peine d’expulsion, subir l’organisation administrative adoptée par le gouvernement de l’Indo-Chine : payer un impôt très lourd, se soumettre, au service de l’identification.

Les Asiatiques étrangers paient en Cochinchine une taxe personnelle de capitation que, pour ne pas être en désaccord avec les traités, l’Administration a qualifiée « taxe d’immatriculation». C’est une cote variable proportionnellement au chiffre de la patente ou de l’impôt foncier payé par l’étranger ; ceux qui ne sont ni commerçants, ni propriétaires, les coolies, les ouvriers, les compradores, la masse, en un mot paient annuellement treize piastres 50 environ, à peu près trente-deux francs en monnaie française.

Si l’on considère que, d’autre part, tous les produits de consommation chinoise sont frappés très fortement de droits de douane ou de régie, on arrive à constater qu’un manœuvre verse pour le moins vingt-cinq piastres par an au Trésor, environ soixante francs pour un salaire moyen de douze piastres par mois.

On reste stupéfait d’un pareil régime fiscal appliqué à une main-d’œuvre qui fait défaut dans le pays. L’indigène ne paie guère que quatre piastres par an d’impôt personnel, trois fois moins que le Chinois.

L’impôt personnel des étrangers, qui est, ainsi que nous venons de le dire, de treize piastres 50 en moyenne en Cochinchine, n’est au Cambodge que de neuf piastres 50, et encore est-ce parce qu’il a été augmenté récemment de deux piastres 50. Il était de sept piastres jusqu’en 1902.

Cette situation favorise singulièrement le Cambodge au préjudice de sa voisine, ce qui prouve bien que si la taxe était moins élevée, l’affluence chinoise serait bien plus considérable. On m’a à expliqué que ce sont des considérations d’ordre budgétaire qui s’opposent à l’unification de cette taxe dans les deux pays, ceux-ci ayant chacun leur autonomie financière.

Comme j’émettais l’opinion que si cette taxe personnelle était réduite dans de fortes proportions, on aurait bien plus de Chinois dans le pays qui paieraient des impôts indirects plus importants, il m’a été répondu également que des raisons budgétaires ne permettent pas d’admettre ce principe de compensation, les impôts directs allant aux budgets locaux, tandis que les impôts indirects alimentent le budget du gouvernement général.

Cette question de boutique est évidemment prépondérante pour un monsieur versé dans les choses administratives ; pour un simple profane, un commerçant, voire un journaliste, l’argument ne parait pas irréfutable.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul non-sens qu’on puisse relever contre l’organisation de la main-d’œuvre dans la colonie et notamment de la main-d’œuvre étrangère.

Alors, par exemple, que les Anglais à Singapour, et les Hollandais à Java, ont édicté des règlements pratiques en cette matière ; qu’ils ont méticuleusement précisé les droits et les devoirs des étrangers ; qu’ils ont même créé un fonctionnaire spécialement chargé de veiller au bon traitement des Chinois et Indiens employés sur les plantations ou dans les exploitations, tant agricoles qu’industrielles ; rien de pareil n’existe en Cochinchine.

Il s’ensuit qu’on assiste au spectacle désolant d’un pays dont la moitié des terres reste à mettre en valeur et qui voit annuellement passer à sa portée 80 000 Chinois se rendant à Singapour, alors qu’il en arrive péniblement 20 ou 25 000 à Saigon.

Tout le monde semble être d’accord pour attribuer ce résultat non seulement à l’élévation exagérée de la taxe, mais à l’absence d’une législation pratique de la main-d’œuvre.

Cependant, rien n’est fait pour améliorer la situation, et nous avons entendu plusieurs hauts fonctionnaires déclarer qu’il y a bien assez de Chinois comme ça dans le pays ; qu’il faut réserver la Cochinchine aux Cochinchinois ; que ces derniers se développent et que tout est pour le mieux dans la meilleure de nos colonies.

Or, le dernier recensement révèle qu’il n’y a pas trois millions d’habitants dans un pays de cette surface, où toute la terre peut être mise en culture !

On compte environ 400 000 Chinois dans la presqu’île de Malacca, il y en a à peine 100 000 en Cochinchine, où la superficie est quintuple au moins.

L’organisation administrative des Chinois résidant dans notre colonie n’est pas moins intéressante à étudier.

Ils sont groupés par dialecte, (on sait qu’en Chine, si l’écriture est la même partout, elle n’est pas phonétique mais seulement idéographique et que, d’une province à l’autre, les Célestes n’ont pas le même langage) ; ils sont groupés par dialecte c’est-à-dire par origine, et, par conséquent, parenté d’usage, de coutumes et de façon de voir.

Au premier abord, cette conception semble parfaite. Dans chaque circonscription administrative, il existe un groupe à la tête duquel est un individu élu par les autres membres et chargé par l’administration de percevoir l’impôt et de faire la police de ses mandants. Ces groupes s’appellent congrégations, les têtes sont les chefs de congrégations et les individus des congréganistes.

D’autre part, il est un point de fait aussi indiscutable que possible, c’est que pas un autre peuple au monde n’a, comme le Chinois, l’aptitude à l’association ; c’est la caractéristique de sa race et aussi le secret de sa puissance d’extension.

Or, ce sont ces gens à que nous obligeons à s’agglomérer, comme s’ils n’avaient pas déjà une tendance trop marquée à le faire spontanément.

Et il n’y a pas à dire, nous les obligeons à ce point que lorsqu’une congrégation refuse d’accepter un sujet, on ne le laisse pas débarquer.

Naturellement, chaque congrégation est devenue, avec ce système un véritable syndicat d’intérêts étrangers, et ce n’est pas toujours l’administration qui l’emporte lorsque toutes les congrégations sont d’accord pour faire échouer une mesure qui ne leur convient pas.

Il va de soi également que ce rouage congréganiste régente à peu près toute la main-d’œuvre de la colonie, et c’est ainsi qu’un coolie chinois travaille chez ses compatriotes pour cinquante, soixante, quatre-vingts piastres par an, plus la nourriture, le logement, un vêtement ou deux quelquefois et parfois aussi le tabac, le tout représentant une valeur totale maximum de cent quarante piastres, tandis qu’un Européen ne le paiera pas moins de quatre-vingt piastres.

J’ai entendu soutenir énergiquement cette organisation bizarre par quelques administrateurs, prétendant que, sans elle, l’administration des Chinois serait impossible dans la colonie et qu’on ne parviendrait pas à leur faire payer l’impôt.

On peut croire toutefois que le Chinois, habitué dans son propre pays à toutes espèces de dîmes, n’essaye pas de parti pris, dans le pays où il s’établit, à se soustraire aux redevances. Il suffit d’avoir visité par exemple Cholen, qui, au lieu de n’être qu’un faubourg saïgonnais, devient de jour en jour une cité chinoise plus riche et plus industrielle, pour se rendre un compte exact de la tendance qu’ont ces hommes à se développer régulièrement et à florir dans le cadre qui leur est laissé.

Toutes les difficultés, prohibitions et maltraitements que rencontrent dès leur débarquement ces hommes de bonne volonté sont pour accentuer la tristesse de leur début.

Cette marchandise humaine, expédiée sans contrôle par des traitants que n’embarrassent pas les scrupules, trouve, hélas ! dans une colonie française, l’accueil qu’en France on réserve aux malfaiteurs pauvres.

Est-ce par méfiance ou simplement pour créer un louage nouveau dans l’administration que le service d’identification fut fondé ?

Est-ce même pour être agréable aux congrégations qui, responsables de leurs membres, ont été, parait-il, jusqu’à demander un tatouage spécial pour ceux des leurs qui se mettraient en contravention ?

Rien moins, en somme, que le rétablissement de la marque.

On a fait différemment et pire : c’est tous qui passeront sous la toise et sous l’objectif.

 

L’anthropométrie pour tous

L’emplacement occupé par les bâtiments de l’immigration a été choisi de telle façon, qu’au lieu de se trouver en bordure du quai, à proximité des points d’amarrage des navires transporteurs, il faut aller en plein cœur de la ville, derrière le marché central, pour les découvrir, de sorte que lorsqu’un convoi d’immigrants se rend du quai au bureau, on croirait voir défiler une troupe de condamnés.

Le créateur du service, M. Pottecher, après avoir étudié l’anthropométrie, selon Bertillon, ne tarda pas à s’occuper plus particulièrement des différences des dessins des empreintes digitales.

Connaissant à fond l’Extrême-Orient, il n’était pas sans savoir que, bien avant que M. Bertillon n’eût songé à mensurer ses contemporains, les Chinois avaient résolu le problème de l’identification par le procédé le plus simple : l’empreinte d’un pouce sur le passeport.

Et si, comme fonctionnaire faisant partie de l’administration française, il continua à encombrer des cartonniers de photographies ou de signalements, en homme pratique, il s’intéressa surtout aux empreintes.

Son procédé, dont nous ne sommes pas autrement surpris d’avoir vu dernièrement une tentative d’application en France même, repose sur une matérialité si formelle que toute confusion devient impossible. La méthode à pour point de départ le fait que si on peut constater des analogies entre les empreintes des doigts d’une série de sujets, il ne s’en est jamais trouvé deux dont les empreintes fussent identiques.

L’important était donc de classifier, par famille si l’on peut dire, les dessins obtenus, et c’est là où les études de M. Pottecher apparaissent comme concluantes. Quatre formes générales d’empreintes ont été constatées dont le dessin central sert à la détermination du type dans lequel il est classable.

Quelle diseuse de bonne aventure hésiterait un seul instant à lire dans les lignes de ces mains le destin, de ces misérables ? Après les formalités de l’empreinte, c’est au photographe d’opérer : on prend des faces et des profils, on tire épreuve des oreilles ; puis on mesure, on mesure encore, assis, debout, les bras en croix… Tous ces suspects porteront la leur.

Derrière le guichet de sortie, les embaucheurs les attendent.

Qu’on les emmène sur les chantiers, qu’on les conduise dans les marais, les maîtres qui les emploieront, garderont. l’impression mauvaise d’avoir acquis leur personnel dans les préaux d’une prison.

Ils les traiteront en conséquence.

Et si de fièvres en privations, de marécages en forêts, de patrons jaunes en patrons blancs, les moins forts tombent à la peine, ils pourront espérer du moins que, grâce aux sommes dépensées à prendre leurs photographies, l’Administration prévoyante sera très sûrement à même d’identifier leurs cadavres…

arton79

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Remerciements à Yves Pagès, qui m’avait fourni, il y a quelques années déjà, les photocopies des reportages de d’Axa.

Merengue vénézuélien (Chavez et le situationniste)

libercitoweb1

Charles Reeve est, entre autres, coauteur, avec Hsi Hsuan-wou du récent China blues : voyage au pays de l’harmonie précaire (Verticales, 2008). Il nous entraine ici en Amérique du sud, au Venezuela précisément, dans un entretien avec deux militants libertaires, Miguel et Isabel, membres du collectif de la revue El Libertario. La transcription de l’échange qui a eu lieu lors d’une rencontre à Caracas, en mars 2008, nous fait découvrir la réalité du chavisme, populisme teinté de « situationnisme » et de «biopolitique» foucaldienne…

 

NB : Le merengue est un genre musical et une danse nés en République dominicaine.

Le sous-titre de l’article, entre parenthèses, est de moi. C.G.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

Capture d’écran 2014-11-14 à 10.25.51

 

AUX ORIGINES DU « CHAVISME », ENTRE CAUDILLISME ET MOUVEMENTS SOCIAUX

 

Charles Reeve — Nous sommes étonnés par la faiblesse du débat politique au Venezuela. Toute réflexion tourne autour du « processus chaviste ». Il est rare qu’on l’analyse dans une perspective plus large de la situation générale en Amérique latine, comme une forme spécifique des populismes de gauche. La caractérisation de la période actuelle, qui explique cette évolution, l’affaiblissement momentané du contrôle politique des États-Unis sur la région, est peu prise en compte. Or, l’évolution de l’espace politique du régime dépend, pour beaucoup, de l’évolution de facteurs externes, l’avenir de la politique nord-américaine, les transformations du régime cubain, enfin le cycle de la rente pétrolière.

 

Miguel – Aujourd’hui on parle beaucoup d’un tournant de gauche en Amérique Latine. Il y a, en effet, plusieurs gouvernements élus qui se revendiquent des courants de gauche traditionnels. Pour nous, deux grandes tendances coexistent. D’un côté, il y a des gouvernements qui furent portés au pouvoir à la suite de mouvements sociaux de grande ampleur, comme c’est le cas en Bolivie et au Brésil, pays qui ont une vieille tradition de luttes. Ailleurs, au Venezuela en particulier, ces gouvernements dits « de gauche », ne s’installent pas à la suite de mouvements sociaux, de mouvements de base. Ils proviennent d’une matrice culturelle plus liée au populisme latino-américain de type caudilliste. Pour nous, il est clair que tous ces gouvernements répondent à une situation de crise politique. Ainsi, il n’est pas possible de comprendre l’avènement du {chavisme} sans remonter au « caracazo » de 1989. Ces émeutes à Caracas qui ont fait des milliers de morts. Le pacte qui existait entre les diverses forces politiques fut alors rompu et la société s’est trouvée au bord d’une crise de gouvernabilité. L’inquiétude fut à son comble au sein de la classe dirigeante. D’autant plus que ces émeutes ouvrirent un cycle de lutes au sein de la société vénézuélienne, avec la naissance d’organisations de base indépendantes des vieux partis politiques de gauche. Ce que certains vont appeler « une nouvelle société civile », plutôt articulée avec le mouvement étudiant ou encore avec le mouvement des quartiers pauvres. Par exemple, le groupe des Droits Humains, avec qui je travaille, naît dans ces années là. Il en va de même avec les groupes écologistes, les groupes de femmes. Donc, des gens qui, tout en s’identifiant avec les idées de gauche, échappaient au contrôle des partis. De son côté, le mouvement ouvrier restait majoritairement dominé par la social-démocratie (le parti Acción Democrática), avec quelques franges contrôlées par des groupes de la gauche marxiste autoritaire. Au cours des années 90, il y eut une forte effervescence dans la société vénézuélienne, les luttes populaires se sont structurées dans une opposition à A. Perez, le président social démocrate responsable de la répression et des massacres de 1989. Cette effervescence a engendré d’énormes changements dans la société. Trois ans plus tard, en 1992, il y eut une tentative de coup militaire. Un événement récurrent dans l’histoire de ce pays où l’armée est souvent intervenue dans la vie politique. Malgré leur échec, ce sont ces militaires putschistes, Chavez en particulier, qui finiront, quelques années après, par récupérer tout ce mouvement populaire de contestation. Le charisme de Chavez vient en partie du fait qu’il a su se mettre en syntonie [harmonie] avec les mouvements populaires des années 90.

C’est ainsi que ce mouvement de contestation ayant une forte dynamique, se met à la traîne de cette figure et devient la forme constituante d’une nouvelle situation institutionnelle. Ce fut une intégration dialectique, car les militants les plus en vue de ces mouvements étaient aussi à la recherche d’une place dans les institutions ; à leurs yeux c’était indispensable pour faire passer leurs projets.

Cette « société civile » était jeune, avait à peine une dizaine d’années de développement, et avait construit très peu d’espaces autonomes dans la société. Elle avait peu d’expérience en termes de pratiques sociales concrète, de pratiques antiautoritaires. Or, ce sont les cadres de cette nouvelle « société civile » qui se retrouvent, de façon inattendue, au pouvoir avec Chavez. Le chèque en blanc donné à Chavez est, en partie, le résultat de cette inexpérience, de cette absence de projet concret. Nous retrouvons là la reproduction des matrices culturelles d’un pays comme le Venezuela. Si une révolution se définit, justement, par une rupture avec ces paradigmes, force est de constater que Chavez reproduit, lui, toute une tradition caudilliste, militariste et étatiste ancrée depuis toujours dans le pays. Plus encore, il a redonné vitalité à cette matrice culturelle.

Dès le début, une des caractéristiques du chavisme fut l’improvisation. Nous l’attribuons justement au manque d’expérience de la plupart des membres des mouvements de base ayant rejoint Chavez. Des individus qui n’avaient jamais organisé une petite coopérative, furent d’un seul coup, possédés par l’idée de « former des coopératives », se retrouvèrent à la tête du Ministère des coopératives… lequel, du jour au lendemain, décréta la création de 200 000 coopératives dans tout le pays !

Le Venezuela, est une société qui vit traditionnellement de la rente pétrolière. Les forces de gauche avaient toujours prétendu qu’il suffisait à l’État de prendre le contrôle de la production pétrolière pour que la distribution de ces revenus soit plus égalitaire… Au Venezuela, contrôler l’État c’est contrôler le pétrole. Une interprétation mécanique : une fois qu’on a le pétrole on va tout résoudre. Un volontarisme magique !

Je reviens à la faiblesse de l’analyse théorique des groupes de la « société civile » dont tu parlais. Il faut comprendre que, au Venezuela, on vit aujourd’hui une réédition du vieux schéma de gauche de l’époque de la guerre froide, fondé sur un affrontement entre le capitalisme et les pays socialistes. Grâce aux ressources pétrolières et à l’importance du pétrole dans l’économie mondiale, le gouvernement de Chavez se positionne aujourd’hui comme un des protagonistes actifs de cet affrontement. Or, si cet affrontement a bel et bien existé avant l’avènement du chavisme, après l’effondrement du mur de Berlin et du bloc de l’Est, les formes de domination impérialiste ne sont plus les mêmes. Tout se passe comme si le scénario a changé sans que le chavisme s’en aperçoive ! Le régime tente d’apporter une réponse à un problème nouveau avec des schémas anciens. Aussi bien parmi les chavistes que dans les milieux de l’opposition, les interprétations théoriques restent celles de la guerre froide. Autrement dit, devant ce manque de pensée critique, de théorisation, de pratiques nouvelles et de nouvelles réflexions, on reprend les anciennes idées, les anciennes stratégies.

Chavez a ainsi crée l’ALBA, l’Alternative Bolivarienne pour l’Amérique Latine et les Caraïbes, une nouvelle institution qui est censée bâtir de nouvelles relations entre les pays de l’Amérique latine, faisant contre poids à la domination nord-américaine. Pour y parvenir, il propose une alliance avec la Fédération russe, l’Iran ou la Chine… des pays qui pour nous font partie de la dynamique capitaliste au niveau mondial. Bref, il y a, à l’usage externe, toute une propagande sur le rôle prépondérant du Venezuela chaviste dans une soi-disant nouvelle dynamique de « libération » anti-impérialiste. Comme si ce pays était l’avant-garde d’un processus de changement planétaire ! Toujours selon l’ancien modèle de la guerre froide, bloc contre bloc. Voilà l’image que ce gouvernement vend de lui-même à l’extérieur. Que cette image soit reprise par des compagnons en Europe ou ailleurs et bien cela nous attriste car cela veut dire qu’il ne voient pas au-delà du spectacle chaviste, ne voient pas les contradictions réelles de la situation.

Par le passé, au Venezuela, rarement les forces de gauche ont dépassé les 10% lors des élections présidentielles. Au début des années 90, la gauche avait une maigre implantation sociale, faisait preuve d’une faiblesse d’élaboration théorique. Aujourd’hui, ces organisations se trouvent au pouvoir avec le chavisme et font tout ce qu’elles peuvent pour reprendre les positions qu’elles avaient perdues au fil des années. La construction du socialisme, la construction du pouvoir populaire, les rapports entre l’intervention de l’État et le marché, tous ces débats qui avaient été abandonnés dans les années 90, sont désormais repris par ceux qui se sont placés à l’intérieur de l’État. On peut constater, sur le plan mondial, au sein des groupes tiers-mondistes et anti-globalisation, que les apports théoriques provenant du Venezuela sont plus que modestes. Surtout en comparaison avec l’expérience argentine et brésilienne. Le seul apport est celui de la figure épique anti-impérialiste, Chavez-David contre Goliath. Finalement une figure bourgeoise. Mais l’élaboration théorique est pratiquement nulle.

Enfin, j’insisterai sur le fait que, en reprenant la carte de l’activité politique à Caracas, on constate que les expériences collectives qui se sont renforcées pendant le régime, sont précisément celles qui existaient déjà avant l’arrivée de Chavez au pouvoir ! Qui avaient déjà une histoire. C’est le cas, par exemple, avec les mobilisations du quartier  « 23 janvier » à Caracas[1], où existait un grand nombre de comités actifs depuis 1989. Ces mouvements, dont l’action est mise au crédit du chavisme, n’ont fait que poursuivre leur propre dynamique.

 

Capture d’écran 2014-11-14 à 10.25.51

Le « chavisme » comme auberge espagnole

 

Charles Reeve – Parlons de la propagande et de la lutte idéologique, de son importance pour le régime chaviste. C’est banal de remarquer le rôle joué par la majorité des groupes gauchistes dans ce projet. Plus original est de découvrir dans la nouvelle nomenklatura chaviste des individus comme Barreto, l’universitaire connu localement qui est actuellement maire de Caracas. Voici un homme qui a invité Negri à Caracas, qui parle de « biopolitique », se réclame de Foucault et qui développe des obscures théories post modernes. Une rhétorique post-gauchiste pour accomplir finalement des tâches bureaucratiques classiques. Une vaste confusion à laquelle participe Chavez, citant à tout va, Trotski, Chomsky et autres… Plus insolite encore, la présence d’un homme comme Eduardo Rothe, qui a écrit dans L’Internationale situationniste [2] aujourd’hui le deuxième personnage du ministère de l’Information/propagande.

 

Miguel — Une des caractéristiques du populisme sud-américain est son idéologie vaseuse ! Quel est le contenu du « proceso bolivariano » ? C’est le plus grand vide ! En réalité, tout le « processus » tourne autour du culte de la personnalité de Chavez. Quand nous discutons avec des camarades à l’étranger, nous soulignons toujours deux choses. D’une part, combien il est simpliste de voir le chavisme comme la gauche et l’opposition comme la droite. C’est la meilleure manière de ne rien comprendre ! Ensuite, il faut bien tenir compte du contexte économique : le Venezuela vit une des périodes les plus fastes des dernières trente années, si on se réfère aux entrées de la rente pétrolière. Il faut revenir aux années 70, lors de la nationalisation du pétrole par la social-démocratie, pour trouver une période économique si favorable au régime en place. Il faut également savoir que la structure de commandement des forces armées au Venezuela, institution d’où est issu Chavez et la majorité des hauts cadres du régime actuel, est relativement interclassiste, au contraire de la plupart des pays latino-américains. Les forces armées ont permis une certaine ascension sociale, et l’accès à la carrière militaire par des individus issus des classes populaires était une des façons de redistribuer la rente pétrolière. Ceci étant, l’armée Vénézuélienne fut formé dans les années de la guerre froide et jusqu’à très récemment, à l’école nord-américaine de la lutte antisubversive. Les forces armées furent responsables du massacre de 1989. Je veux par là souligner qu’il n’y avait absolument pas, dans cette institution, une dynamique gauchisante. Il y a au sein de l’armée des secteurs conservateurs et des secteurs plus nationalistes, et les deux à la fois. On y trouve des militaires qui sont proches du parti communiste et d’autres partis de gauche, comme le parti « Patria para Todos ». Mais beaucoup de ceux qui sont à l’origine du mouvement autour de Chavez, qui se retrouvent aujourd’hui dans son nouveau parti socialiste unifié vénézuélien, viennent du vieux courant social-démocrate. Donc, dans ce front confus, le facteur d’unification est la figure du président, le chef ! Et puis, de 2002 à 2004, ce courant s’est consolidé face à ses ennemis, contre la menace de coups antichavistes et l’intervention éventuelle des États-Unis. Par contre, et à partir de 2004, c’est le calendrier électoral qui va régler la mobilisation des forces politiques, chavistes et anti-chavistes. Le but premier est alors de conquérir des voix. Dans cette perspective, les grandes différences internes du camp chaviste furent mises en sourdine pour assurer le front commun contre l’ennemi.

Il semble que cette deuxième période se termine avec les mauvais résultats du 2 décembre 2007, lorsque Chavez perd le referendum sur la réforme de la constitution. Le charme et le mythe de l’invulnérabilité du personnage en prennent un coup et depuis lors, on voit beaucoup plus clairement apparaître des tendances au sein du chavisme. Chavez, de son côté , est assez fin pour redonner vie, dans ses discours, à l’imagerie symbolique de la gauche vénézuélienne. Pour cela il compte avec l’appui d’individus qui par le passé se sont engagés dans les expériences de guérilla ou autres. Ce qui légitime son discours comme un discours de gauche, de rupture, anticonformiste. On voit ainsi défiler sur la scène du chavisme toute une série de personnages de la vieille gauche, et certains de la nouvelle gauche. On parlait de l’ex-situationniste Eduardo Rothe, mais il y en a d’autres… Comme cet ancien chef guérillero devenu PDG de la compagnie nationale de Pétrole, PDV…

Je ne réduirai pas tout à une attitude d’opportunisme politique. Il y a aussi une intention de conquérir des espaces à l’intérieur d’un mouvement vaseux et contradictoire, afin d’affirmer leur propre projet.

 

Isabel — Le cas de Barreto, l’actuel maire de Caracas est exemplaire. Barreto est quelqu’un qui a développé son espace politique d’abord à l’intérieur de l’université. À partir d’analyses théoriques fondées sur ce qu’ils appellent la post-modernité. Il est important de rappeler que le chavisme ne fut jamais un mouvement monolithique, mais un mouvement qui s’est adapté aux circonstances et dont les soutiens ont également changé selon ces circonstances. C’est là aussi sa vitalité. Une chose, c’est le chavisme du premier coup militaire avorté, une autre le chavisme qui gagne les élections, une autre celui qui survit au coup antichaviste en 2002. Actuellement nous vivons encore une situation de mutation du régime. En 2002, au moment du coup anti-chaviste, nombreux sont les secteurs militants et politiques qui intégrèrent directement la structure institutionnelle de l’État. Jusque là, Chavez ne s’était pas revendiqué comme socialiste, marxiste, marxiste-léniniste, que sais-je… Pendant toutes ces années, il proposait un projet social assez différent des projets de gauche traditionnels.

 

Charles Reeve — Veux-tu suggérer que le chavisme est un espace de confusion idéologique, une sorte d’ « auberge espagnol » où cohabitent des courants divers, où chaque tendance ou clan cherchent à conquérir un espace pour faire passer ses idées ?

 

Isabel — On peut le caractériser ainsi. Jusqu’aux résultats du referendum de 2007, ils sont restés unis pour se protéger de l’ennemi commun. Depuis cette date, il y a pour la première fois, des profondes dissensions qui se manifestent ouvertement…

 

Miguel — Je répète, dans le passé, au Venezuela, les groupes de gauche ont rarement eu du pouvoir et ont toujours manqué d’une « tribune de masse ». Or, tout d’un coup, ils vivent une situation où on parle de « socialisme », où il y a une figure charismatique capable de « mobiliser le peuple ». Ces politiciens de gauche se trouvent actuellement en syntonie [harmonie] avec ces mobilisations. Ils font partie du pouvoir et ils ont une tribune populaire qui leur est offerte par Chavez. Pour ces groupes, ce changement est vécu comme un « acquis ». Alors, il n’est pas question de quitter « le processus » ! On s’y accroche et on continue à tout justifier au nom de telle ou telle tactique. Il ne faut surtout pas perdre la tribune que le régime leur offre. Ces groupes sont prêts à tout, à tout justifier, à tout légitimer. Lire la suite

Mais que fait la police ? (2009 …et de validité permanente)

Quelqu’un m’a donné ce tract lundi dernier, 13 juillet 2009 à la manifestation de Montreuil contre les violences de la police (Joachim Gatti a perdu un œil du fait d’un tir rapproché de Flash-Ball).

ALeqM5jhPTdTe5KV81yg0yWEv9VN4UKipQ

Ce texte me plaît, je le publie donc (sans l’aval de son auteur, inconnu de moi). La Boissière, où vit notre « chat sauvage » est un quartier du nord-est de Montreuil.

J’ai passé le texte au décoquilleur et mis en gras les phrases «refrains». Version originale, avec liens vers d’autres textes (sur le Pôle emploi, etc.) sur le site de la Coordination des intermittents et précaires d’Île de France.

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

 Eh oui, ma bonne dame, mon bon monsieur, que fait la police ?

Nous sommes bien à Montreuil, vous et moi : Montreuil, Seine-Saint-Denis. Qu’on y habite ou qu’on y passe, on a des yeux pour voir que ça ressemble peu à l’image qu’en donnent les journaux et les politiques. Aucune ville ne saurait ressembler à ces images abruties(-santes), alors j’ai décidé de commencer à décrire ce que c’est, aberrations optiques comprises.

Montreuil, c’est grand, ça fourmille de monde, c’est très complexe et c’est étonnamment tranquille. Sinon, ça ressemble beaucoup aux autres villes où j’ai vécu: l’État est partout et son administration nous octroie (ou pas) le droit d’être là, au prix de tous ces comptes à rendre sans cesse en montagnes de paperasse et de justifications d’existence. Il fait régner sa loi, sous l’infinie variété de ses uniformes, pour assurer le maintien d’un ordre réglé par le profit.

Comme partout ailleurs, c’est ça que fait la police.

L’argent est partout, mais pas pour tout le monde, évidemment. Le travail ne manque pour personne – il faut réussir à survivre dans la métropole -, c’est le salaire qui est rare, puisqu’on n’arrive pas à échapper vraiment à toute cette marchandise qui s’étale. Même les besoins les plus primaires, se nourrir, se loger, se déplacer, sont soumis à la propriété que tout l’arsenal répressif sert à protéger.

Comme partout ailleurs, c’est ça que fait la police.

Malgré cela, ici, je connais des gens un peu partout. Ils sont très différents les uns des autres, mais ils me ressemblent plus que ceux des panneaux publicitaires (que l’on trouve en nombre grandissant dans la commune voisine de P., et qui sont blancs, jeunes, actifs…). En général, à leur façon, ils font comme moi : ce qu’ils peuvent. Et ils s’entraident. Ils s’organisent pour ne pas (trop) subir face aux patrons, aux Assedic, aux HLM, aux contrôleurs de tous poils. Souvent, ils travaillent à construire quelque chose qui leur plait : une maison, une crèche, un livre… Parfois, on partage une aversion certaine pour tout ce qui précède, on essaye de comprendre comment s’en débarrasser et quand on trouve une petite idée, on s’empresse de la mettre en œuvre. ça non plus, ce n’est pas vraiment une pratique spécifiquement montreuilloise. Ces derniers temps, ça a donné en vrac : des occupations de maisons, de CAF, de tours de la mairie, des manifs, des actes de résistance aux rafles de sans-papiers, de solidarité avec des grévistes, des assemblées, des bouffes, des chansons… et j’en passe…

Mercredi soir, à Montreuil, c’est sur tout cela que la police a tiré au Flash-Ball. Dans la tête. Ce qui s’est passé ce soir-là arrive dans beaucoup d’autres villes et dans des situations très diverses (manifestation, intimidation des habitants de certains quartiers…). Une fois de plus, parler de bavure serait tout simplement mensonger.

Car elle fait quoi la police, hein ? Qu’est-ce qu’elle fait la police à Montreuil ?

Elle joue au ball-trap dans les rues de la ville, mon bon monsieur, ça tire sur tout ce qui bouge, sur tout ce qui ne rentre pas dans le rang. Avis aux amateurs de démocratie participative : pour garantir la pérennité de ce beau système, la police républicaine vise à la tête !

Eh oui, la police républicaine.

Celle qui fait des auto-tamponneuses avec les mobylettes des adolescents – moratoire sur les voitures de police ! -, celle qui charge dans les avions des paquets humains en les étouffant avec des coussins – moratoire sur les coussins ! -, celle qui tamponne un procès-verbal de mise en garde à vue à 22h et un certificat de décès à 6h du matin – moratoire sur les gardes à vue ! – etc. La spécificité du recours systématique aux tirs de Flash-Ball, qui ont l’avantage pour les policiers qui les utilisent de mutiler sans tuer – ce qui les exposerait à quelques tracasseries administratives et à une légère prise de retard sur leurs points retraite -, doit être prise en compte mais il faut être particulièrement obtus ou parfaitement de mauvaise foi pour soutenir que la question de la violence de la police se résume à cela. Car au fond, ma bonne dame, mon bon monsieur, tout le monde sait ce qu’elle fait la police.

Tout le monde le voit, ça crève les yeux.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Un chat sauvage de la Boissière

h_4_upl_1218452_0da3_infog_flashball

 

“Survivre …et Vivre” : Alexandre Grothendieck est mort

Gueule en deuil

Alexandre Grothendieck, mathématicien qui fit tout pour ne pas assumer la célébrité que lui valait ses travaux, l’un des trois cofondateurs et animateurs français* les plus connus du groupe et de la revue Survivre …et vivre, vient de mourir.

Capture d’écran 2014-11-14 à 08.51.14

Libertaire, écologiste radicale, antimilitariste, critique de la science dans tous les domaines et notamment celui du nucléaire, la revue — publiée durant cinq ans — a joué un rôle important pour tous les gens de ma génération.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38

On peut trouver sur le site Science et société, bon nombre de numéros au format pdf.

Vous pouvez télécharger ici le premier numéro de 1970, et aussi le numéro 9.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

* Avec Claude Chevalley, Pierre Samuel, puis le dessinateur Didier Savard, P. Koosis (USA), W. Messing (USA), E. Wagner (Canada).

Et encore, en France, Denis Guedj, Jean-Pierre Aboulker, Y. Le Henaff, et bien d’autres…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Lire également, ici-même, un texte d’Alexandre Grothendieck : « Remous au Collège de France »

On peut écouter ici une conférence de Grothendieck au CERN, en 1972, dans laquelle il évoque ses liens familiaux avec l’anarchisme.

(Lien utile, trouvé sur le blog de Floréal ; voir lien dans la colonne de droite).