“La Brique” et le papier

La Brique couv
Je suis abonné à un journal fabriqué à Lille, ce qui, pour le parisien que je suis, ne procède pas d’un impératif d’information locale. Mais La Brique est un journal de contre-information que l’on peut lire partout.
C’est encore plus vrai du dernier numéro, dont le thème questionne finement : « Le papier, c’est plié ? »

Presse alternative, libraires indépendants, « littératures buissonnières* », ateliers d’écriture, éditeurs-imprimeurs, changements de mœurs dans les bibliothèques, presse politique dans le Nord depuis la Révolution…

Le thème est multi-plié en un passionnant origami.

Les jeunes gens (jeunes d’esprit au moins, je ne les connais pas) qui réalisent ce journal ont tellement le nez dans le papier, comme d’autres l’ont dans le guidon, qu’ils n’ont pas indiqué l’adresse du site Internet de La Brique. Ne leur dites pas que je vous l’ai dit…

La Brique, n° 41, octobre-novembre 2014, 2 €.

* Auxquelles je mets deux « n », mais on ne va pas se fâcher pour si peu.

Immigration : la «vérification de paternité» était prévue dès le projet Sarkozy (octobre 2007)

Capture d’écran 2014-11-09 à 12.49.37

ertains jours, en écoutant ou en lisant les médias — dont les responsables sont sincèrement étonnés lorsqu’on leur dit qu’ils produisent à longueur d’année la propagande du système capitaliste — on est obligé de se pincer pour croire ce que l’on voit et ce que l’on entend.

 

Capture d’écran 2014-11-12 à 15.26.55L’affaire des « tests génétiques » est un bon exemple. Tout le monde reproduit la version officielle défendue par le ministre de « l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement » (relisez ces expressions posément !) Brice Hortefeux : La proposition de loi ne comportait pas de mention des tests génétiques de parenté, Thierry Mariani, « spécialiste de ces questions d’immigrations » (sic) a proposé Capture d’écran 2014-11-12 à 15.27.44un amendement. À la réflexion, c’est une riche idée parce que nous avons lu « un rapport très crédible d’un sénateur [sans doute « spécialiste » lui aussi de « ces questions »], et l’on s’aperçoit que 30% à 80% des actes d’état civil d’un certain nombre de pays, notamment d’Afrique, sont des actes d’état-civil douteux[1] ».

Résumons-nous : Nous [gouvernement] n’y aurions jamais pensé, mais puisqu’un « spécialiste » suggère cette idée, c’est une bonne surprise…

C’est surtout un énorme mensonge.

En effet si la proposition vient bien dans le débat parlementaire de novembre 2007 par le biais du député Mariani elle figurait déjà, sous une forme légèrement différente, dans l’« Avant-projet de loi relatif à l’immigration et à l’intégration », document du ministère de l’Intérieur, en date du 30 janvier 2006.

À destination de nos lectrices et lecteurs étrangers, précisons que le ministre de l’Intérieur, commanditaire et promoteur de cet avant-projet de 2006 n’était autre que Nicolas Sarkozy, président de la République en 2007.

Il n’y a donc ni surprise ni inspiration de dernière minute, mais manœuvre délibérée pour réintroduire une disposition qui avait sans douté été écartée lors des discussions d’élaboration de la forme définitive du projet de loi. Peu nous importe de connaître exactement le dessous des cartes et les débats de couloir qui ont mené à cette chronologie, le fait est que pour quiconque avait travaillé sur les premiers projets (militants associatifs) ou qui auraient dû le faire (journalistes destinataires des documents associatifs), il n’y a nulle surprise.

Le projet connu en 2006 prévoyait l’insertion de quatre articles nouveaux après l’art. 62-1 du code civil. Ils devaient permettre et organiser le contrôle de l’acte de reconnaissance d’un enfant par le procureur de la République, sur saisine du procureur de la République par l’officier d’état civil qui soupçonnerait une fraude.

Capture d’écran 2014-11-12 à 15.34.42Capture d’écran 2014-11-12 à 15.29.12

 

J’écrivais :

« Particulièrement répugnante, cette disposition a accessoirement pour effet de miner les fondements de la famille bourgeoise qui repose, elle sur la « présomption de non-fraude », quand on sait très bien qu’une vérification à postériori invaliderait génétiquement une proportion considérable des reconnaissances effectuées, donc des identités, donc de la répartition des droits de succession, etc.

« On ne voit pas, en effet, comment le “contrôle” pourrait être opéré, dans la plupart des cas, autrement que par un test génétique, déjà utilisé dans les procédures en recherche de paternité.

Reconnaître volontairement un enfant ne serait plus considéré comme un engagement — lequel entraîne de nombreux devoirs, y compris après la majorité de l’enfant — mais comme une possible combine dépistée par le crible génétique. »

Capture d’écran 2014-11-12 à 15.29.46Capture d’écran 2014-11-12 à 15.31.18

La disposition modifiant l’article 62-1 du code civil se trouvait dans la partie du texte concernant la « paternité frauduleuse ». Elle semble avoir concerné, dans l’esprit des rédacteurs, davantage les étrangers déjà installés en France et souhaitant y reconnaître un enfant. Il y a donc, dans le texte définitivement adopté le mardi 23 octobre 2007, un léger déplacement. C’est aujourd’hui à l’entrée du territoire ou préalablement à celle-ci que sont prévu des tests génétiques.

Il faut rappeler qu’en France les tests génétiques de paternité ne sont autorisés que dans le cadre de procédures judiciaires dite de « recherche en paternité ». Un homme ou une femme qui souhaiterait, après un mauvais rêve ou une dispute conjugale, « vérifier » l’identité génétique de ses enfants peut cependant recourir, via Internet notamment, à des laboratoires étrangers.

Ce n’est pas, sans doute, le moindre aspect du problème : on imagine le marché (on évitera, en l’espèce, l’adjectif « juteux ») qui s’ouvre aux laboratoires français, dès lors qu’un coin est enfoncé dans le principe législatif antérieur au 23 octobre 2007.

D’une part, il était admis que le lien de filiation ne se réduit pas à sa dimension biologique, génétique. Un homme de nationalité française, disons « ancienne », pouvait et peut encore reconnaître en toute légalité un enfant qui n’est pas « le sien », au sens biologique. Sa démarche signifie précisément qu’il entend le déclarer sien aux yeux de la société. Il ne s’agit pas (ou il ne devrait pas s’agir) de propriété, mais d’un engagement auquel on peut donner une forme légale.

Quelques soient les précautions et restrictions introduites dans l’amendement Mariani, le principe énoncé ci-dessus est écorné.

D’autre part, l’on sait que, dans les familles européennes (France comprise), selon les estimations, 3% à 8% des enfants « légitimes » n’ont pas été conçus à l’aide du sperme de leur père légal[2]. « Selon la revue scientifique The Lancet, au moins 2,7% des déclarations de naissance seraient « fausses » au sens où elles ne correspondent pas aux parents biologiques. Les chercheurs qui étudient la transmission des maladies génétiques sur plusieurs générations disent écarter 5% voire 10% de leurs échantillons en raison des discordances de filiation[3]. »

Il faut bien comprendre que cette situation est constitutive de la famille bourgeoise traditionnelle, même si elle se trouve amplifiée par ses évolutions récentes (familles dites « recomposées », homoparentalité).

De la même manière, la situation des pays Africains, évoquée dans le rapport sénatorial « très crédible » qui ne pense qu’en termes de fraude et de corruption, est simplement légèrement amplifiée par rapport à celle des pays européens. Dans certaines régions d’Afrique, le don d’enfant ou la circulation d’un enfant à l’intérieur d’une grande famille, à la suite du décès d’un ou des deux parents par exemple, est plus fréquente que sous nos latitudes.

Prenons le cas d’une famille comportant un de ces enfants réellement mais non légalement adopté. En cas d’immigration et d’une tentative de regroupement familial en France, c’est tout naturellement que les pièces administratives seront délivrées pour entériner la {situation familiale réelle} de l’enfant. Qu’elle soit « démentie » par un test ADN est complètement hors de propos ! Que la délivrance des papiers soit assortie de l’obligation de verser un bakchich à un fonctionnaire africain est infiniment déplorable mais n’a rien à voir avec le fond de l’affaire.

Les débats publics suscités par l’amendement Mariani ont montré qu’une fraction des fabricants d’idéologie dominante se rendaient compte du danger. Des ténors politiques sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens ont élevé des protestations. Jusqu’à l’Union nationale des associations familiales (UNAF) qui a demandé le retrait pur et simple d’un texte « de nature à remettre en cause les fondements de la législation française, qui reconnaît différents modes d’établissement de la filiation[4] ».

Comme souvent, les rodomontades se sont épuisées au moment du vote puisqu’il s’est tout de même trouvé 282 députés pour adopter le texte (contre 235). Légère contrariété pour le chef de l’État, une quarantaine de députés, sur 321, du parti sarkozyste ont manqué à l’appel (abstentions, absences et 3 votes contre).

Comme tous les textes que Nicolas Sarkozy a fait adopter antérieurement, en tant que ministre de l’Intérieur, la loi sur l’immigration obéit à une même logique, dont je distingue, pour la commodité de l’analyse deux éléments étroitement imbriqués  : a) logique interne paranoïaque et sécuritaire ; b) logique électorale de flatterie de l’électorat d’extrême droite.

S’y ajoute la tendance marchande et moderniste à faire confiance aux machines, aux tests, aux analyses biologiques et non à la parole individuelle (cf. l’essor de la biométrie).

Ces dispositions sont le fait d’imbéciles, incapables de comprendre ce qu’ils font, incapables de voir qu’il sapent les bases de l’ordre bourgeois qu’ils croient servir. Elles s’appuient sur le pseudo savoir d’imbéciles racistes qui en sont encore à propager des sottises de coloniaux sur le peu de confiance qu’on peut faire aux indigènes et leurs mœurs dépravées. Elles s’adressent à des crétins racistes, boutiquiers, prolétaires déclassés qui compensent mal des aigreurs compréhensibles et une misère trop réelle par des réflexes archaïques de réassurance identitaire et sexuelle.

Il n’est pas trop difficile de prévoir le suites de ces stratégies à courte vue. Une fois transigé avec le principe de l’interdiction des tests génétiques, les demandes se feront toujours plus nombreuses pour leur légalisation. Observons bien la situation créé : le test ADN de paternité est prétendument « proposé » au candidat à l’immigration. On se doute que la réalité sera bien différente (pensons au travail exceptionnel « sur la base du volontariat »), mais peu importe pour l’instant. C’est donc une espèce de « droit » plus ou moins imposé à des étrangers souhaitant notamment acquérir la nationalité française. Et on prétendrait en interdire longtemps le « bénéfice » aux citoyens français…? À supposer que cette disposition n’apparaisse pas discriminatoire devant un tribunal, qui assumera politiquement de refuser à d’honnêtes quoique soucieux pères de famille français ce qu’on propose « à des nègres, Monsieur ! » Qui ? Ceux qui viennent de voter l’amendement Mariani ? Et d’où leur viendrait un soudain courage politique ? Apparition de la Vierge ? Radiations ? OGM ?

Quant à l’avenir des tests génétiques sur le plan commercial, mentionnons encore la prochaine possibilité d’effectuer ce type d’analyse sur le fœtus in utero avant le troisième mois de grossesse. Que de réjouissantes discussions familiales de dimanche midi en perspectives ? Sans parler des « retombées pour l’emploi »…

Peut-être certaines lectrices, certains lecteurs, s’étonnent de me lire. Qu’avons-nous à faire du monde bourgeois ! Que les bourgeois se détruisent eux-mêmes, c’est au fond une réjouissante nouvelle, n’est-ce pas ? Qu’ils sapent les bases de leur monde, entraînés par des logiques policières et marchandes, c’est autant de moins à faire pour nous qui complotons sa perte…

C’est, à mon sens, une vision à la fois optimiste et naïve. Certes, je ne pleure pas sur les valeurs bourgeoises. Cependant, c’est un symptôme plutôt inquiétant que de voir ses défenseurs en ignorer la nature même. Si le serpent bourgeois se mord la queue, c’est qu’il est devenu aveugle. Littéralement, il ne sait plus ce qu’il fait. De même, le capital étendu à toute la terre, ne trouvant plus de territoires à conquérir, privé du faire-valoir stalinien, détruit ce qu’il devrait exploiter. Il n’y a plus guère de terres vierges, plus de réservoirs. Le système se dévore lui-même, s’autodétruit et nous avec.

L’adoption de l’amendement Mariani est un épisode, lamentable et dérisoire, de ce processus. Il faudra davantage que des toussotements réprobateurs pour l’interrompre.

Ayant dit cela, qui me paraît essentiel aujourd’hui, c’est à peine si j’ose mentionner deux scandales supplémentaires de la loi sur l’immigration.

On sait qu’elle prévoit d’exiger d’un candidat à l’immigration qu’il maîtrise déjà le français. Toujours le même faux bon sens d’épicier, ignorant tout de l’histoire de la constitution de la population française, laquelle se trouverait amputée d’un bon quart si, d’aventure, cette mesure pouvait être appliquée rétroactivement.

Enfin, cerise sur les gâteux, la loi sur l’immigration prévoit désormais le recueil d’informations faisant « apparaître les origines raciales ou ethniques » des personnes. Je ne veux pas ici rentrer dans le débat byzantin sur l’utilité sociale de savoir combien de « Noirs » habitent le seizième arrondissement. Je me contente de lire les mots : « origines raciales ».

Vous pensez en termes de « races », vous ? Moi non ! Vous pensez comme Le Pen que c’est évident puisqu’il n’y a qu’à regarder dans la rue pour voir qu’il y a des Noirs et des Blancs ? Moi non !

Vous savez ce que peut signifier l’expression « origines raciales » ? Moi je sais qu’il s’agit d’un fantasme pseudo scientifique qui a armé le bras des colonisateurs et des nazis.

Eh bien il se trouve à l’Assemblée nationale 282 crétins qui, sans doute, se font une idée très précise de ce qu’est une « race », mais qui aimeraient en savoir un peu plus encore (peut-être les tests génétiques seront-ils éclairants ?).

Et au Sénat, 176.

Total : 458. Un charter, en somme.

 

Dernière minute : Le Conseil constitutionnel a invalidé le principe des statistiques dites ethniques, mais laissé passer les tests ADN.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Déclaration sur France Inter, reproduite dans Le Monde du 10 octobre 2007.

[2] Cf. « Filiation et regroupement familial », Axel Kahn et Didier Sicard, Le Monde du 18 septembre 2007.

[3] Le Monde du 14 septembre 2007.

[4] Le Monde du 19 septembre 2007.

La vasectomie, ou stérilisation masculine (1978)

Ce texte a été publié dans Le Réfractaire (n° 39, mai 1978).

« Social, pacifiste, libertaire », tel se voulait le journal de l’Association des amis de Louis Lecoin (militant anarchiste qui arracha, en juillet 1963, par ses longues grèves de la faim, le statut d’objecteur de conscience).

Portrait de MayLe journal, dont le premier numéro paraît le 1er avril 1974, et le dernier en avril 1983 (n° 82), est réalisé par May Picqueray, indomptable camarade, infatiguable soutien des objecteurs de conscience, irremplaçable amie, décédée en 1983 à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.

Le livre Pièces à conviction. Textes libertaires 1970-2000, où ce texte a été reproduit, lui est dédié.

Sur la vie et l’action militante de May, on peut consulter ses Mémoires (May la réfractaire, 85 ans d’anarchie, Atelier Marcel Julliand ; réédition Traffic[1], 1992) et le film de Bernard Baissat « Écoutez May Picqueray » (dont est tirée la photo ci-dessus).

Avertissement

Si nous parlons ici de vasectomie et non de la stérilisation féminine, ce n’est pas que nous y soyons opposés par principe. Mais il est temps que les hommes se sentent un peu concernés par la pratique de la contraception. La stérilisation féminine est une opération plus longue, plus coûteuse et surtout plus délicate que la vasectomie (encore que cela dépende des techniques employées). Les mecs se plaignent à juste titre de la misère des moyens de contraception dont ils disposent. Voilà une réponse possible pour eux qui, précisons-le tout de suite, ne prétend pas se substituer à la contraception des femmes. Il s’agit simplement de rattraper un retard de liberté et de responsabilité.

Comment ça se passe ?

On commence par raser les poils des testicules, ensuite une piqûre anesthésiante, puis le médecin pratique une petite incision sur la partie droite, par exemple, du scrotum. Il dégage ainsi le canal déférent droit (c’est par les canaux déférents que les spermatozoïdes quittent les testicules). Il coupe le canal et en prélève un ou deux centimètres. Chaque extrémité est ensuite repliée et ligaturée. Certains médecins pratiquent, à titre de sécurité supplémentaire, une électro-coagulation au niveau de la ligature. La peau est ensuite remise en place et recouverte d’un pansement. Il est procédé de la même façon pour l’autre côté du scrotum : anesthésie, incision, section du canal, ligature. Les méthodes peuvent différer sur des détails. Le tout a duré au maximum une demi-heure. Pas de douleurs insurmontables. Le patient peut se relever immédiatement, ou après un court repos s’il le désire, et s’en aller.

Il est recommandé d’attendre quelques jours avant de faire l’amour, afin que la cicatrisation soit complète. Passé ce délai, les cicatrices sont pratiquement invisibles. La seule précaution à prendre concerne en fait la présence de spermatozoïdes « attardés » dans les canaux déférents. Un délai d’environ deux mois peut être nécessaire pour que les canaux soient purgés définitivement. De toute façon, il suffit de pratiquer à ce moment-là un examen de sperme et d’utiliser une autre méthode contraceptive en attendant.

Après une vasectomie, la production des spermatozoïdes continue, bien qu’au ralenti. Ils sont détruits dans un processus appelé spermatophagie. Ce processus est naturel et existe aussi chez les hommes non vasectomisés ; il sert à éliminer les vieux spermatozoïdes qui n’ont pas été expulsés par éjaculation. Après vasectomie, le processus devient simplement plus intensif.

 Le plaisir ?

La principale résistance des hommes à la vasectomie vient de ce qu’ils l’assimilent à une castration. Cette crainte qui relève du fantasme de castration n’est pas l’effet d’un simple défaut d’information. Néanmoins on peut déjà la combattre en rappelant que les canaux déférents, seuls concernés par l’intervention, ne servent qu’à véhiculer le sperme et ne jouent aucun rôle dans l’érection. D’autre part, il est très important de faire la distinction entre le sperme et les spermatozoïdes.

Après une vasectomie, l’éjaculation ne subit aucun changement ; simplement le sperme, dont la quantité reste pratiquement la même, ne contient plus aucun spermatozoïde (il conserve le même aspect, la même couleur). Il est donc clair que la capacité de plaisir de l’homme est parfaitement intacte.

La réversibilité

Rares sont les hommes vasectomisés (il paraît qu’aux États-Unis ça augmente) qui désirent revenir en arrière[2]. Il s’agit plutôt pour les non-vasectomisés de trouver un argument qui exprime leur résistance à l’opération. Le problème existe cependant. L’opération inverse de la vasectomie, qui consiste à remettre les deux extrémités de chaque canal bord à bord, est dans l’état actuel des techniques, assez hasardeuse. Il semble que même lorsque le passage du sperme est correctement rétabli, son pouvoir fécondant ne soit plus suffisant dans tous les cas. Les taux de réversibilité varient suivant les statistiques entre 40 et 90%. Dans les prochaines années, le progrès des techniques (alléluia !) opératoires permettra de plus en plus d’assurer cette réversibilité. D’autre part, les hommes qui souhaitent pouvoir procréer un jour, bien que stériles, ont la possibilité de déposer leur sperme dans une “banque du sperme” où la congélation dans l’azote liquide permet la conservation des spermatozoïdes pendant dix ans environ.

Beaucoup de médecins exigent des candidats un âge minimum et une expérience de la paternité pour accepter d’effectuer l’opération. Arguant d’éventuelles futures difficultés psychologiques, ils projettent en fait leur propre vision de la sexualité et de la vie. On en voit réclamer deux enfants dont un garçon. Qu’on puisse se contenter d’un enfant, même si par hasard c’est une fille, ou pire encore qu’on refuse de faire des gosses, leur paraît relever de la pathologie. Et au nom de la bonne vieille confusion sexualité-procréation, ils usent de leur pouvoir médical et refusent d’opérer.

 La loi et la lutte

 La loi française assimile la vasectomie à la castration. Les articles 309 et 310 du code pénal prévoient pour le médecin ou quiconque accepte de faire une vasectomie des peines de 2 à 5 ans de prison pour « blessures, violences et voies de fait », et la réclusion « lorsque les violences auront été suivies de mutilation, amputation ou infirmité permanente ». Néanmoins, des médecins pratiquent aujourd’hui des vasectomies en milieu hospitalier. Comme dans le cas de la stérilisation féminine, la loi ne peut empêcher totalement certains médecins d’accéder aux désirs de leurs client(e)s. Dans de nombreux pays voisins de la France, la vasectomie est libre : Angleterre, Suisse, également en Hollande. Aux États-Unis, les vasectomisés se comptent par millions. En Inde, elle est utilisée massivement à tel point que la frontière entre campagne d’incitation (avec prime en riz et transistors) et politique de contrainte est difficile à discerner. Il va de soi que se battre pour la liberté et la gratuité de la vasectomie, c’est aussi condamner toute pratique autoritaire ou carrément fasciste comme les stérilisations d’Indiennes au Brésil.

Au début du siècle, beaucoup de militants anarchistes utilisaient la vasectomie à la fois comme moyen de contraception et comme façon d’afficher leur refus de la société bourgeoise, grosse consommatrice de chair à canon. En 1937 à Bordeaux, eut lieu un retentissant procès où pratiquants et bénéficiaires de la vasectomie eurent à répondre de leurs activités antinationales. Les condamnations furent lourdes ; l’un des accusés, le Dr Bartosek fut emprisonné.

Récemment, plusieurs initiatives, hélas avortées, ont tout de même permis de poser dans la presse le problème de la vasectomie. La Fédération anarchiste avait lancé un manifeste, plusieurs journaux (Libé, Gueule ouverte, Charlie, F Magasine, Sexpol) ont publié des dossiers. La véritable campagne reste à mener, en évitant de tomber dans le panneau d’une action revendicative comme celle du MLAC [Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception] qui s’est trouvé désarmé alors même que la loi sur l’avortement est insuffisante et inappliquée. La lutte pour la stérilisation, libre et remboursée par la sécurité sociale pour toute personne qui en fait la demande, s’inscrit évidemment dans la lutte révolutionnaire globale. L’obtention d’une loi est certes un but, mais un but secondaire par rapport au moyen qu’est la lutte.

On en parle

Comme nous le disions plus haut, la vasectomie n’est plus un sujet tabou, au moins dans les journaux. Le conseil de l’ordre des médecins s’en inquiète et prépare avec les ministres de la Santé et de la Justice une législation plus rigoureuse. Le professeur Lortat Jacob [Président du Conseil national de l’Ordre des médecins, il avait pris position conre la libéralisation de l’avortement] dont on avait déjà apprécié les « qualités intellectuelles » dans le débat sur l’avortement a révélé que trois médecins bordelais (quarante ans après Bartosek) ont été sanctionnés en 1977 (lesquels ne se sont pas fatigués pour faire parler d’eux). De leur côté, des médecins « libéraux » s’apprêtent à publier une enquête sur la stérilisation volontaire. Bref, ça s’agite ; on en reparlera.

En attendant, et souvent avec de louables intentions, la vasectomie est présentée comme une panacée merveilleuse. Maryse Wolinski affirme dans Charlie : « Une chose est sûre : la stérilisation volontaire augmente les capacités d’orgasme. Ce sont des stérilisés eux-mêmes qui l’ont affirmé à des instituts de sondage. » Ne rêvons pas Maryse ! La vasectomie n’est pas en soi une libération ; j’ai vu de braves pères de famille, bons Français, se faire opérer certes clandestinement mais sans être libérés pour autant. La vasectomie n’est pas non plus la partie de plaisir qu’on décrit. C’est très supportable mais il est faux de dire qu’on ne sent rien (je l’avais moi-même écrit imprudemment dans le Catalogue des Ressources [3], sur la foi de mes lectures) et que ça dure dix minutes. Il est inutile et dangereux de mentir soit par ignorance, soit volontairement sous prétexte de présenter la vasectomie sous un jour favorable. Et puis moi, vasectomisé, ça me ferait suer que la vasectomie devienne le signe obligé d’une nouvelle virilité, moderne et libérée.

[Suivaient une bibliographie et des adresses, aujourd’hui obsolètes.]

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Ajout de 2001 dans Pièces à conviction

L’article du Réfractaire, dont je publiai des versions plus ou moins abrégées dans Le Catalogue des ressources (vol. III, 1977), la revue Alternatives (quatrième trimestre 1978 ; numéro spécial « Ressources », nouvelle mouture du Catalogue déjà cité, dont j’ai rédigé les chapitres « psychiatrie », « Q », et « santé ») et dans le mensuel écologiste Le Sauvage (n° 62, février 1979) indiquant l’adresse du Réfractaire et l’existence d’un comité « Contact Information Vasectomie » me valurent de recevoir, jusqu’à la fin 1981, 89 demandes de renseignements émanant d’hommes, 9 venant de femmes, et 4 rédigées par des couples. J’orientais mes correspondant(e)s, selon leur situation de famille, soit sur les CECOS soit sur des médecins acceptant de pratiquer la vasectomie clandestinement, soit encore sur des adresses étrangères, d’ailleurs publiées à l’époque dans la presse « contestataire ». J’ignore combien ont été au bout de leur démarche.

Opéré moi-même en novembre 1977 dans une clinique de la région parisienne[4], je reçus avec intérêt et une certaine émotion une lettre de Camille Malan, camarade âgé de 83 ans, lecteur du Réfractaire, jadis opéré par le Dr Norbert Bartosek. Il m’écrivait : « J’étais boulanger à La Rochelle Pallice, et le lendemain matin, j’ai été livrer mon pain comme d’habitude. […] Un hasard de circonstance malheureuse a mis fin momentanément à l’activité si précieuse de Nono (comme nous l’appelions dans l’intimité). Un de nos camarades s’est fait opérer sans en prévenir sa femme, sachant qu’elle ne serait pas consentante. Il lui arrivait quelquefois d’avoir des crises d’épilepsie, et cela Nono ne le savait pas. De retour chez lui, ce camarade a eu une crise presque aussitôt. En déboutonnant le pantalon, comme elle en avait l’habitude dans ces moments, sa femme a aperçu les pansements, et a fait venir le docteur, lui disant qu’on avait mutilé son mari, et c’est ce docteur qui a fait venir la police. Nono a été mis en prison aussitôt […]. Nous avons tous témoigné en sa faveur en disant que nous n’étions pas mutilés et que nous pouvions en apporter la preuve ; qu’il n’y avait rien de changé sur notre santé, notre activité, et nos aptitudes conjugales ; il n’y avait que la semence qui était négative. Et, un peu plus tard, Norbert a été libéré ; il était Tchécoslovaque, et il n’est pas resté très longtemps en France ensuite ; la guerre de 1939 est arrivée et nous l’avons perdu de vue [dans un lapsus hélas trop compréhensible, mon correspondant écrivait “perdu de vie”]. À Bordeaux, il opérait dans l’appartement d’un de nos amis [Prévotel] qui était postier, et l’administration des postes l’a obligé à donner sa démission à la suite de cette affaire […]. »

À ma demande, Camille Malan me donnait d’autres précisions dans une lettre ultérieure, en déplorant avoir perdu toutes ses archives personnelles lors de l’occupation de La Pallice par les troupes allemandes, en avril 1942 : « Ma maison […] était la plaque tournante pour recevoir ceux qui étaient convoqués. Un camarade, employé des Ponts et Chaussées, venaient les prendre, et les emmenaient, à tour de rôle, chez un autre camarade de La Rochelle, où Norbert opérait. Bien que je connaissais [sic] ce camarade, je ne savais pas que ça se passait chez lui, car il était bien entendu entre nous que nous ne poserions pas de questions […]. Il en est venu de Belgique, d’Algérie, et un petit peu de tous les coins de France. »

En novembre 2000, l’Assemblée nationale a adopté un texte de loi autorisant enfin la stérilisation féminine et masculine sous certaines conditions (opération pratiquée dans un établissement de santé, après consultation d’un médecin et délai obligatoire de deux mois).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

[1] Dans une préface à cette réédition, le journaliste Bernard Thomas [aujourd’hui décédé] croit pouvoir écrire que May Picqueray m’avait fait venir à son chevet, peu avant sa mort, pour s’entretenir avec moi d’un éventuel suicide. C’est rabaisser à peu de choses — une « consultation spécialisée » —, et à partir d’un ragot non vérifié, les visites que je fis à une femme à laquelle m’attachait depuis quinze ans une tendre estime.

[2] Le chirurgien qui avait accédé à ma propre demande justifia cependant sa décision, prise quelques années plus tard, de ne plus pratiquer de vasectomies, par le nombre croissant d’hommes lui réclamant l’opération inverse.

[3] Sorte d’annuaire de la France marginale, contestataire et « alternative » au volume III duquel j’ai collaboré en tant que pigiste, pour les chapitres « sexualité », « contraception » et « enfance » ; publié en 1977 par les librairies parisiennes Alternative et Parallèles.

[4] Dussé-je encourir le reproche de livrer ici par bribes les Mémoires que j’ai promis de ne pas écrire, je ne peux ignorer la question que tout lecteur, et plus encore toute lectrice se posera inévitablement à la lecture de ces lignes et à l’évocation d’une stérilisation volontaire pratiquée à vingt-quatre ans : « L’ai-je regretté depuis ? » Des motifs de ma décision, je n’en récuse aucun, mais certes je ne mesurais qu’imparfaitement à quel point le désir d’enfanter est inséparable chez la plupart des femmes de l’imaginaire amoureux. Sans doute, si je m’étais borné à une contraception rigoureuse et au refus des tendres propositions qui m’étaient faites, j’eusse été disposé dans mon âge mûr à admettre cette folie, pour l’amour d’une femme. Que l’on m’entende : si je n’objecte rien à élever l’enfant d’un autre, la reproduction me paraît, surtout pour un homme, une préoccupation dérisoire. Quant à l’adoption, on sait qu’elle suscite un délire d’investigation et de contrôle, épargnée aux enfantements de hasard. L’intérêt pour les enfants éveille le soupçon, tandis que les hormones sexuelles sont supposées ne pas mentir. Maréchalisme repopulateur.

Suicide Manifeste (1984)

Durant l’année 1984, devant l’ampleur des appels à la censure de Suicide, mode d’emploi, paru deux ans plus tôt, et les tracasseries judiciaires que nos ennemis entreprennent de multiplier, nous diffusons une affiche imprimée en quadrichromie, conçue par le graphiste Charlet Denner (au financement de laquelle participe l’éditeur A. Moreau).
Elle reproduit un manifeste imaginaire censé avoir été rédigé et signé par vingt-deux rebelles, suicidés célèbres ou obscurs ; le texte intègre des citations tirées de leurs œuvres.
Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38
Capture d’écran 2014-11-11 à 11.34.13
Capture d’écran 2014-11-12 à 11.44.42

Suicide Manifeste

Un écrivain libertaire est poursuivi en France pour avoir confirmé par lettre à un correspondant les indications pratiques que renferme le livre Suicide, mode d’emploi dont il est l’auteur avec Claude Guillon.

Yves Le Bonniec est poursuivi sous le double chef d’inculpation « d’homicide involontaire » et de « non assistance à personne en danger ». La mort volontaire n’est pas un « danger », c’est une hypothèse, celle de l’extrême liberté. Le suicide n’est pas un « homicide de soi-même ». La Révolution de 1789 a chassé de la loi française cette notion absurde. C’est toujours hélas l’ancien régime de l’esprit. À entendre les marchands et les flics de la pensée, la liberté serait un privilège réservé aux littérateurs gâteux et aux vedettes de cinématographe. Par malheur pour eux, ce qui tient lieu de vie dans le monde présent, le triste espoir de divertissements épisodiques, ne saurait détourner les êtres lucides de l’hypothèse du suicide. On sait bien que l’existence de la plupart des hommes s’écoule dans tant d’oppression et d’hésitation, avec tant d’ombre dans la clarté et, somme toute, tant d’absurdité que seule une possibilité lointaine d’y mettre fin est en mesure de libérer la joie qui l’habite*. C’est comme arme à l’usage des vivants que le suicide possible élargit en espace infini cette demeure où nous étouffons.

Tous nous avons lutté par la plume et le plomb, la poésie ou la bombe, pour ramener dans le cœur des hommes la clarté du bonheur. Nous qui les avons aimés dans leurs faiblesses et qui avons choisi la mort au détour du combat, nous tendons la main à tous les déserteurs.

Les mêmes qui crient haro sur l’anarchiste interdisent aux femmes et aux enfants la libre disposition de leurs corps, fomentent les guerres, remplissent les écoles, les prisons et les asiles pour faire régner sur l’humanité entière une détresse morale qui assassine plus sûrement les femmes et les hommes de ce temps que n’importe quelle potion.

Nous ne reculerons jamais devant les conséquences de la pensée et laissons aux cafards leurs mensonges et leurs feints apitoiements. La prévention du désespoir de vivre ne peut être tentée que dans le renversement de l’ordre social existant. Cette tâche à laquelle participent les auteurs de Suicide, mode d’emploi, nous vous y invitons aussi.

Pitchipoï, décembre 1983.

Alexandre BERKMANN, auteur de La Rébellion de Kronstadt (1925) ; Jean BILSKY, braqueur ; Édouard CAROUY, tourneur sur métaux, membre de la bande à Bonnot ; CHAVAL, dessinateur ; Ernest CŒURDEROY, médecin, auteur de Hurra !!! ou la révolution par les cosaques (1854) ; Arthur CRAVAN, boxeur ; René CREVEL, écrivain ; Stig DAGERMAN, écrivain ; Serge ESSENINE, poète ; André FRÉDÉRIQUE, écrivain ; Michel FRANCHY, lycéen ; Ernest HEMINGWAY, écrivain ; Alexandre Marius JACOB, voleur ; Paul LAFARGUE, médecin, membre du Conseil général de l’Internationale, auteur du Droit à la Paresse (1880) ; Vladimir MAIAKOVSKI, poète ; Ian PALACH, étudiant ; Georges PALANTE, philosophe ; Jacques RIGAUT, poète, fondateur de l’Agence générale du Suicide ; Paul ROBIN, éducateur, auteur de Technique du suicide (1901) ; Jacques VACHÉ, poète ; ZO d’AXA, pamphlétaire, fondateur de L’Endehors (1891) ; Adolf YOFFÉ, militant de l’opposition trotskiste.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

* Cette phrase de Musil, extraite de L’Homme sans qualités, a servi de slogan publicitaire à Suicide, mode d’emploi.