En gros et en « détails » : le piège de Le Pen (1998)

Publié dans No Pasaran (n° 57, mai 1998).

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Ce qu’il y a de remarquable dans les provocations de Jean-Marie Le Pen, c’est l’économie de moyens idéologiques avec laquelle il réussit, au moment choisi, à déclencher le chœur des bonnes consciences démocrates, pour servir des desseins personnels, parfois de simples rivalités internes à son parti.

La « récidive » de décembre 1997 sur le « point de détail » a fonctionné aussi efficacement que la déclaration originale de septembre 1987. Voyons d’abord, d’après Le Monde la teneur exacte de ses propos ; nous analyserons ensuite le mécanisme de la provocation.

« J’ai dit et j’ai redit, au risque d’être sacrilège, que les chambres à gaz sont un détail de l’histoire de la seconde guerre mondiale. […] Il n’y a rien de minoratif ni de méprisant dans un tel propos. […] Si vous prenez un livre de mille pages sur la seconde guerre mondiale, les camps de concentration occupent deux pages et les chambres à gaz dix à quinze lignes, ce qui s’appelle un détail. […] [Si les] interprétations [faites de ses déclarations] ont pu faire souffrir des gens sincères, je le regrette. Je respecte les souffrances, les morts, mais pas ceux qui s’en servent[1]. »

Le Pen insiste sur l’insignifiance supposé de son propos, le rabote, l’aplatit, déplore des « interprétations », regrette qu’elles aient pu faire souffrir et s’incline devant ceux qui ont souffert. Or qu’y a-t-il ici d’explicitement dit ? A peu près rien, sinon une évaluation de l’importance des chambres à gaz, dérisoirement rapportée au nombre de lignes à elles consacrées dans un livre imaginaire, procédé qu’on est en droit de juger choquant, d’autant que c’est le but qu’il vise. Mais explicitement, ici, ni la remise en cause de l’existence desdites chambres, ni du génocide.

Or la presse fustige à cette occasion des « propos antisémites[2] », la « provocation raciale et la récidive antisémite[3]. » Pourquoi ? La réponse est simple : parce que nous savons tous ce que Le Pen entend par là.

Nous savons par les témoignages d’anciens proches et militants repentis, que — selon la pertinente formule d’Alain Juppé — Le Pen est « profondément, je dirai presque viscéralement, raciste, antisémite et xénophobe[4] ». Nous savons aussi, par d’autres textes et déclarations antérieurs, sa fascination pour le régime nazi[5]. Nous sommes donc persuadés de pouvoir décrypter sans mal des signaux de fumée qui s’adressent autant à ses sympathisants qu’à la presse et à la classe politique. Or les choses ne sont pas si simples, et pour deux raisons. La première est aussi la moindre à mes yeux, mais elle mérite d’être rappelée quand les organisations antiracistes annoncent qu’elles poursuivront Le Pen devant les tribunaux (lesquels l’ont déjà condamné pour des propos identiques il y a dix ans) : notre intime conviction, aussi sérieusement étayée soit-elle par d’autres documents, ne saurait justifier une condamnation pénale pour des propos implicites, c’est-à-dire non tenus. A supposer même que nous admettions les règles du droit, il est impossible d’approuver une jurisprudence qui condamnerait quelqu’un sous prétexte que nous avons de bonnes ou mêmes d’incontestables raisons de penser qu’en prononçant telles incongruités, il avait en tête des horreurs tombant sous le coup de la loi. Il ne s’agit même plus d’un délit d’opinion, au sens d’une opinion émise, dite ou publiée, mais d’un crime par la pensée. En l’état actuel de la langue française, et le droit devrait s’y tenir, l’image provocatrice des « dix à quinze lignes » n’équivaut pas, sinon dans l’esprit de Le Pen, à ce « consentement à l’horrible [revenant] à banaliser, sinon à méconnaître, les souffrances ou les persécutions infligées aux déportés, et plus particulièrement, aux juifs et aux tsiganes au cours de la seconde guerre mondiale et à ramener ainsi à un simple fait de guerre [sic] […] des actes ayant été jugés constitutifs de crimes contre l’humanité » suivant le texte du jugement rendu contre lui en 1988. C’est évidemment la tentative même de faire trancher par des tribunaux les litiges historiques, théoriques ou moraux, qui est sans issue, mais imaginons un instant les conséquences qu’aurait la généralisation d’un tel « scanner idéologico-judiciaire » sur les rédacteurs de journaux libertaires, les chanteurs de groupes de rap, etc. « Vous n’avez pas exactement dit que vous vouliez égorger tous les flics, diraient les magistrats, mais vous connaissant, nous ne sommes pas dupes, et nous vous condamnons, à la fois parce que nous savons ce que vous pensez et parce que d’autres ont pu penser que vous pensiez à quoi nous avons pensé »… Big Brother is daeninckx you[6] !

La seconde raison tient au mécanisme et à l’objectif de la provocation lepénienne. Dans ses déclarations ci-dessus reproduites, le passage important tient en quatre mots : « Au risque d’être sacrilège ». Le Pen ne dit pas ici, par exemple, que le génocide n’a pas eu lieu ou qu’il déteste les Juifs (inutile : ses militants savent à quoi s’en tenir sur sa façon de penser), mais il sait qu’il va être dénoncé et poursuivi comme s’il l’avait dit, parce que ses adversaires, avides de joutes antifascistes (de préférence médiatisées) ne pourront se retenir de le suivre sur le terrain où il les entraîne. Ainsi, non seulement le chef du Front national apparaît une fois de plus comme un martyre (on ne le condamne que parce que c’est lui), mais aux yeux de ses électeurs, l’hostilité des médias, des antiracistes et de la plus grande partie des politiques apparaît comme la sanction d’un « sacrilège », étymologiquement : un vol d’objets sacrés. Il ne faut jamais sous-estimer l’adversaire ; l’électeur FN est probablement assez malin et pour décrypter le non-dit lepénien et pour voir qu’on lui fait dire ce qu’à strictement parler il ne dit pas. Qu’en déduira-t-il ? sinon que l’antisémitisme implicite du discours lepénien est une « opinion » comme une autre, mais frappée d’un « tabou » de nature religieuse. Or c’est bien malgré ou pour mieux dire à l’abri d’un tel « tabou » que l’antisémitisme a repris la vigueur que nous lui connaissons en France, pour ne rien dire de l’Allemagne où il se montre mille fois plus virulent encore. Comment dans ces conditions, espérer, comme l’éditorialiste du Monde que la stigmatisation médiatique et judiciaire suffise à provoquer un réveil des électeurs FN. « Ils doivent savoir, écrit-il, qu’ils sont identifiés, qu’ils le veuillent ou non, à ceux qui soutiennent les thèses antisémites de M. Le Pen. Ceux qui sont tentés d’apporter leurs suffrages à l’extrême droite doivent connaître le prix d’entrée : l’acceptation de ces thèses. Aucun électeur ne peut faire valoir son ignorance du marché sordide qui lui est ainsi proposé : la banalisation de l’Holocauste. » Je crains fort que, face à ce genre d’oukase moraliste, signe d’un désarroi certes compréhensible, et au déploiement dérisoire d’un politically correct démocratique, la stratégie de Le Pen se révèle plus efficace, faisant travailler des adversaires sincères à sa publicité, et à défaut peut-être de conquérir un plus large public, fidélisant une clientèle suffisant à ses besoins — et à nos inquiétudes —, prête à acquitter, ne serait-ce que par sotte et franchouillarde bravade, le honteux « prix d’entrée ».

Dénoncer, et surtout démonter (comme on le fait d’un mécanisme) l’antisémitisme lepénien est indispensable, même si cela ne peut réduire l’audience du FN, mais recourir à une sémantique religieuse pour, selon la proposition de Laurent Joffrin, « diaboliser » ce parti[7], et traiter les provocations de son chef comme des blasphèmes, c’est prendre le risque qu’aux yeux de beaucoup le Diable néo-nazi ait davantage de séduction que l’angélisme démocratique.

Le retour, depuis le mouvement anti-CIP de 1994, les grèves de décembre 1995 et la récente agitation des chômeurs, d’un mouvement social balbutiant offre la seule perspective sérieuse de dissoudre l’ensemble de rancœurs, de frustrations et de ressentiments, qui trouvent dans le vote ou le militantisme frontiste une « fausse voie » où s’exprimer. Ni Diable ni maître, nous n’avons rien à concéder à l’électorat du FN : ni lois xénophobes supposées flatter et endormir sa paranoïa, ni démonstrations consensuelles et symboliques de bienséance démocratique.

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[1] Le Monde, 7-8 décembre 1997.

[2] Libération, 6-7 déc. 1997.

[3] Éditorial du Monde, 7-8 décembre 1997.

[4] Éditorial du Monde déjà cité.

[5] Rendant hommage en 1978 au nazi Duprat, tué dans un attentat, Le Pen le félicitait d’avoir diffusé les thèses révisionnistes anglaises et de s’être attaqué « à tous ces tabous et préjugés grâce auxquels l’ennemi [comprenez : le Juif] a réussi, depuis plus de trente ans [depuis la Libération] à imposer son exécrable domination. » Voir Jean-Marc Théolleyre, Les Néo-nazis, Messidor, 1982, p. 96.

[6] Allusion orwellienne aux activités soi-disant dénazificatrices de M. Daeninckx.

[7] Voir Le Monde, 12 décembre 1997.