Bruce Willis, ou la stature du commandeur (2013)

Le propriétaire (ou devrait-on dire le « tenancier » ?) d’un blog est soumis à deux tentations (au moins).

Une tentation que je qualifierai de niaiseuse et d’intimiste : il poste en ligne des photos qu’il enverrait (du coup, il les envoie) à sa petite amie. La photo d’un pigeon égaré par la tempête de neige sur la rambarde de son balcon… ou bien le plat qu’il a dans son assiette au restaurant (tu te souviens minou, ces lasagnes à Florence !).

Pitoyable, mais sans réel danger ni pour lui-même ni pour autrui.

L’autre tentation est la suivante, et l’on comprendra que c’est à elle que l’auteur de ces lignes a le plus de mal à résister : le tenancier se prend à la fois pour une Internationale à lui tout seul (disons la Ve), pour l’équipe de rédaction d’un journal prestigieux, genre NYT, et encore pour une espèce d’anti-CIA recevant et traitant toutes les informations politiques et sociales de la planète (message personnel : OK guys ! don’t worry, it’s only a joke !).

Le problème n’est pas que cette triple option soit immodeste, c’est qu’elle est irréalisable. Ça ne se peut pas !

Vous me direz, en m’ôtant les mots de la bouche, qu’avec tout ce qu’on voit, sans parler de ce qu’on nous cache, on est largement servis en fait d’impossibilités bien réelles…

Pour être honnête, ce long préambule ne sert qu’à vous faire comprendre — mais discrètement, vous voyez ? — à quel point je suis conscient du ridicule dans lequel je sombre en émettant un point de vue sur un événement à peu près aussi signifiant que la pose balconnière du volatile ci-dessus évoqué. En l’espèce : le fait que l’acteur Bruce Willis « a été fait commandeur dans l’ordre des Arts et Lettres par la ministre de la Culture Aurélie Filippetti » [en février 2013].

Aurélie et Bruce

J’ignore tout — et je souhaite que cela dure toujours — de ce que peut bien être « l’ordre des Arts et Lettres ». Par ailleurs, je suppose qu’un « commandeur » de cet ordre (ou faut-il dire « dans cet ordre » ?) ne commande rien du tout, sinon des pizzas Margherita par téléphone (comme avant), et qu’on lui agrafe sur le revers du veston un bout de tissu ou de métal (penser à mettre un vieux veston)… Bref, rien.

Et pourtant, voilà : ma tierce partie journaliste d’investigation prend discrètement contact avec son homologue de la Ve, et cherchent de concert à tirer les vers du nez de l’anti-CIA. D’autant, là vous allez rire, que le dernier film dans lequel M. Willis exerce ses talents raconte justement l’histoire d’un inspecteur qui débarque à Moscou pour aider son fils, emprisonné, qu’il n’a pas vu depuis longtemps (ça se sent ? oui, je recopie), et qui est en fait un agent de la CIA (OK guys ! It’s only a movie !).

Et me voilà intimement sommé et requis de dire, ici-même, ce que je pense de la chose ! Saleté d’addiction aux écrans ! D’un autre côté, plus vite j’en aurai fini, plus vite j’irai au lit.

Que nous dit l’AFP ? Ceci : « L’acteur américain Bruce Willis, en France pour la promotion de Die Hard, Belle journée pour mourir, a déclaré lundi soir se sentir chez lui à Paris et en France, lors d’une cérémonie au ministère de la Culture. »

Est-ce pas typiquement de là-bas cette manière d’intégrer le baiser fraternel (comme on disait pendant la Révolution) avec une ministre de la Culture dans un plan com’ bien mené ?

Mais qu’est-ce qui peut passer par la tête d’un ou d’une responsable de l’ordre des artzélettres pour qu’il ou elle pense à Bruce Willis ?

Le Willis, je le regarde évoluer sans déplaisir sur les écrans (dans la quatrième dimension, j’avoue un faible pour les forts). Dans la vie réelle, il fait partie des très nombreux crétins qui considèrent M. Obama comme une espèce de réincarnation de Lénine, les drones en plus. Je me souviens d’un journal télévisé au cours duquel le présentateur était tout content de pouvoir copiner avec la vedette en lui montrant qu’on suit l’actualité politique de son grand et beau pays. D’où question sur l’élection d’Obama, avec un sourire littéralement dégoulinant de connivence (rêvée). Et là : masque de l’acteur. Pas connivent pour un rond, le Willis. Lâche quelques phrases sèches sur les impôts qui vont encore augmenter.

Ça vous donne une petite idée de l’opinion de notre nouveau commandeur sur le parti socialiste français. En gros : des partageux aux mains tachées de sang !

Mme Filippetti est, je crois, l’auteure d’un livre (que je n’ai pas eu l’occasion de lire) intitulé Les derniers jours de la classe ouvrière, salué, comme l’on dit, par la critique. Comment deviner ce qui la destinait à passer de la pommade dans le dos (musclé) du beau Willis, en signalant tout de même que le bougre sait « quitter parfois son costume du grand balèze » (sic).

Une hypothèse : Mme Filippetti est une littéraire de gauche ; en décorant une brute pleine aux as, elle croit donner l’impression qu’elle n’en est pas moins proche des réalités populaires pour autant (et puis Gégé [Depardieu] a émigré). Si ça permet de reprendre 100 000 voix au FN, on ne va pas faire des économies de bouts de ruban.

D’ailleurs, en y repensant, les derniers jours d’un côté, et belle journée pour mourir de l’autre, ça vous a une sorte de cohérence émotionnelle assez bien venue.

Ou alors, il s’agit d’une demande mal comprise de l’acteur lui-même (le mail était en anglais). Il ne demandait pas à être décoré, mais c’est la réponse qu’on fait aux importuns à ménager. M’abusais-je, ou bien le garçon est propriétaire ou actionnaire d’un restaurant sur les Champs-Élysées ?

Un problème d’extension de terrasse, Bruce ?