“L’Insurrection qui vient” ou le livre comme pièce à conviction (novembre 2008)

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vant d’y revenir ultérieurement, sous la forme qui me paraître la plus adéquate aux circonstances, je souhaite réagir à l’un des points particuliers de l’affaire dite abusivement des « sabotages SNCF », en réalité l’un des épisodes de la mise en place et en application des nouvelles dispositions européennes dites « antiterroristes ».

La police a souligné la présence, chez un certain nombre de personnes baptisées « membres de la mouvance anarcho-autonome », d’un petit ouvrage intitulé L’insurrection qui vient (La Fabrique éditions, 2007). Cet opuscule est signé par un « Comité invisible », que les journalistes ont eut tôt fait de rebaptiser « Cellule invisible », ce qui, dans leur imagination, évoque davantage l’obscurité des conspirations.

On pouvait lire sur le site de Libération [1], journal honnête et scrupuleux — j’entends montrer par cette appréciation que je peux moi aussi, lorsque le besoin s’en fait sentir, accoler à n’importe quel titre une formule absurde et inappropriée — un article consacré à L’Insurrection qui vient ainsi titré : « Sabotages SNCF : Le bréviaire anarchiste qui intéresse les enquêteurs ». Lequel ouvrage, selon le même site de Libération « se présente comme un manuel de l’insurrection, sabotage de lignes TGV compris ».

Qu’importe si les auteurs anonymes ne se réclament pas de l’anarchisme, puisque les policiers et leurs ministres les qualifient d’« anarcho-autonomes ». C’est une invitation à dire n’importe quoi, que les journalistes de Libération ne se font pas répéter deux fois, à condition bien entendu de dire n’importe quoi contre des inculpés placés malgré eux dans l’incapacité de répliquer.

Quant à l’accolement du terme « bréviaire », à connotation religieuse, avec l’adjectif « anarchiste », il vise à la fois à ridiculiser les activistes et à suggérer le fanatisme de type religieux de toute personne assez folle pour s’opposer à l’État et au système capitaliste.

Un « manuel de l’insurrection, sabotage de lignes TGV compris » ne devrait-il pas, en bonne logique, fournir le mode d’emploi du sabotage des dites lignes TGV ? On verra par l’extrait reproduit ci-après qu’il n’en est rien et que si « manuel » il y a, c’est bien celui de l’idée d’insurrection. Quant au sabotage des lignes TGV, si le mode d’emploi n’en est pas fourni, c’est peut-être qu’il est d’une quasi impossibilité matérielle pour des non-spécialistes, tant les risques encourus sont importants (chaque jour apportant son lot d’informations sur l’extrême difficulté d’organiser même le sauvetage de personnes victimes d’accidents involontaires sous les caténaires ; il semblerait qu’un innocent feu de branchages et sa fumée puisse suffire à provoquer un arc électrique mortel, cette information toute dissuasive étant donnée ici sans vérification).

La censure qui vient

 Lorsque les journalistes révèlent à leurs lecteurs que les policiers ont « trouvé », ou mieux encore « découvert » tel ouvrage chez des personnes soupçonnées de la commission de délits, que cet ouvrage porte le mot « insurrection » et que par surcroît il est anonyme, les lecteurs sont censés comprendre immédiatement que les enquêteurs « s’y intéressent ».

On pourrait se demander pourquoi des policiers « s’intéressent » à tel livre dès lors qu’ils le prélèvent dans la bibliothèque d’une personne arrêtée, alors qu’ils auraient pu « s’y intéresser » dans n’importe quelle bonne librairie depuis un an, puisque le livre a été publié chez un éditeur connu, d’ailleurs lui-même auteur de plusieurs ouvrages, sans entraîner l’ouverture de la moindre information judiciaire sous quelque prétexte que ce soit.

Disons immédiatement que rien ne prouve que cette situation soit appelée à se prolonger. Un ami me signale avoir entendu sur RMC une voix antiterroriste suggérer que les écrits et proclamations des activistes soient traités avec la même sévérité que naguère le livre Suicide, mode d’emploi. Rappelons qu’avant d’obtenir à la réédition du livre l’application rétroactive d’une loi votée tout exprès (en 1987), les autorités judiciaires tentèrent d’accréditer la fiction selon laquelle il était délictueux pour un auteur de s’entretenir avec des lecteurs d’un livre qu’aucun texte de loi ne pouvait sanctionner. On voit que le rapprochement avec L’insurrection qui vient n’est pas sans pertinence, puisque cet ouvrage jamais encore poursuivi est en passe d’acquérir le statut de pièce à conviction, comme le remarquait son éditeur Éric Hazan à propos de l’interpellation, fin novembre 2007, de trois jeunes militants[2].

Dans ces conditions, il m’a semblé pertinent de publier, de manière toute symbolique — le texte est disponible en librairie et sur le site de [La Fabrique->www.lafabrique.fr] —, un extrait de L’Insurrection qui vient (pp. 99 à 101), ce que tous les sites amis de la pensée critique seraient bien inspirés de faire également. Mieux vaut dire que cette publication n’a pas valeur d’approbation par moi de chaque phrase de ce texte, ni dans le passage cité ni dans les autres, et peut-être moins encore ne signifie l’approbation par ses auteurs de mes propres positions politiques.

Nous avons au moins en commun un ennemi, qui s’avance sous les traits idéologiques et médiatiques de l’« antiterrorisme », lequel, comme le rappelle Éric Hazan dans l’article cité plus haut, n’a rien à voir avec le « terrorisme » et tout avec ce que j’ai appelé ici-même la terrorisation du monde et de la critique sociale.

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L’Insurrection qui vient

 

Renverser de proche en proche tous les obstacles

Comme on sait, les rues débordent d’incivilités. Entre ce qu’elles sont réellement et ce qu’elles devraient être, il y a la force centripète de toute police, qui s’évertue à ramener l’ordre ; et en face, il y a nous, c’est-à-dire le mouvement inverse, centrifuge. Nous ne pouvons que nous réjouir, partout où ils surgissent, de l’emportement et du désordre. Rien d’étonnant à ce que ces fêtes nationales qui ne fêtent plus rien tournent systématiquement mal, désormais. Rutilant ou déglingué, le mobilier urbain – mais où commence-t-il? où finit-il ? – matérialise notre commune dépossession. Persévérant dans son néant, il ne demande qu’à y retourner pour de bon. Contemplons ce qui nous entoure : tout cela attend son heure, la métropole prend d’un coup des airs de nostalgie, comme seuls en ont les champs de ruines.

Qu’elles deviennent méthodiques, qu’elles se systématisent, et les incivilités confluent dans une guérilla diffuse, efficace, qui nous rend à notre ingouvernabilité, à notre indiscipline primordiales. Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme «enragés» ou « exaltés » refont surface en politique.

Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé – un espace libéré mais non habité – est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.

Inutile de s’appesantir sur les trois types de sabotage ouvrier: ralentir le travail, du « va-y mollo » à la grève du zèle ; casser les machines, ou en entraver la marche ; ébruiter les secrets de l’entreprise. Élargis aux dimensions de l’usine sociale, les principes du sabotage se généralisent de la production à la circulation. L’infrastructure technique de la métropole est vulnérable : ses flux ne sont pas seulement transports de personnes et de marchandises, informations et énergie circulent à travers des réseaux de fils, de fibres et de canalisations, qu’il est possible d’attaquer. Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?

Quant aux obstacles sérieux, il est faux de réputer impossible toute destruction. Ce qu’il y a de prométhéen là-dedans tient et se résume à une certaine appropriation du feu, hors tout volontarisme aveugle. En 356 av. J.C., Érostrate brûle le temple d’Artémis, l’une des sept merveilles du monde. En nos temps de décadence achevée, les temples n’ont d’imposant que cette vérité funèbre qu’ils sont déjà des ruines.

Anéantir ce néant n’a rien d’une triste besogne. L’agir y retrouve une nouvelle jeunesse. Tout prend sens, tout s’ordonne soudain, espace, temps, amitié. On y fait flèche de tout bois, on y retrouve l’usage – on n’est que flèche. Dans la misère des temps, « tout niquer » fait peut-être office – non sans raison, il faut bien l’avouer – de dernière séduction collective.

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[1] À la date du 13 novembre 2008.

[2] « Les habits neufs de l’ennemi intérieur », Politis, n° 1002, 15 mai 2008.

Mettre des bibliothèques à la campagne, c’est possible !

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e jeudi 30 octobre 2014 a eu lieu à 20h au CICP (21 ter rue Voltaire Paris XIe) une réunion d’information et de soutien pour la création d’un centre documentaire anti­autoritaire en milieu paysan.

On usait autrefois pour exprimer que quelqu’un était un peu niais et encombrant, de l’expression ironique – et méprisante ! – « L’agriculture manque de bras ! » Aujourd’hui, la culture et la mémoire anti-autoritaires ont besoin de tous les bras et de toutes les têtes. Ces dernières années, les librairies-bibliothèques alternatives et autres centres de documentation se sont multipliées à Paris, en banlieue et en régions. C’est tant mieux, et j’ai soutenu ces initiatives dans la mesure de mes moyens.

L’originalité du projet dont il est question ici est d’implanter une bibliothèque dans une ferme, où l’on fabrique par ailleurs du fromage de brebis et où l’on pratique déjà l’accueil sur plusieurs modes (les copains et copines en parleront mieux que moi). Ce dispositif, inédit à ma connaissance (autrement qu’en cercle restreint), permet d’envisager des séjours d’étude au vert.

Le rat de bibliothèque que je suis est plutôt du genre rat des villes, mais je trouve magnifique cette façon de concilier nourritures terrestres et intellectuelles. Je souhaite donc longue vie au Centre documentaire anti-autoritaire de la Ferme du maquis et invite toutes les personnes curieuses (cette belle qualité) à se joindre au chaleureux enthousiasme de ses bâtisseuses & bâtisseurs.

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Soucription pour un Centre documentaire anti­autoritaire, livresque, cinéma et vidéographique.

Ignorance programmée et culture du secret sont des éléments capitaux de toutes les stratégies de détention du pouvoir. Interdiction était faite aux esclaves d’apprendre à lire mais ils savaient chanter. Le cante hondo du flamenco, le blues et d’autres formes, ailleurs et à différentes époques, avaient pu émerger et se répandre pour exprimer la culture vivante du peuple avec ses joies, ses peines et ses douleurs. Personne ne chante plus aujourd’hui sur les chantiers, usines, champs et ateliers. La marchandisation du monde est parvenue à liquider la culture autonome du peuple, subversive par nature, pour lui substituer une culture de masse prétendument populaire et « démocratisée ». Propagande masquée et publicité mercantile organisent avec une terrible efficacité le brouillage des lectures du monde et de son histoire.

Assis en bonne part sur l’organisation d’une amnésie collective, le monopole culturel exercé par la domination est une arme d’asservissement massif. Langage et mémoire sont au centre de la lutte pour ou contre le contrôle de la pensée publique, pour ou contre le contrôle des populations. Négliger l’action sur ce terrain n’est pas de nature à embellir la perspective d’un renversement de l’ordre oppressif et répressif du vieux monde.

Il ne manque pourtant pas de voix qui encore s’élèvent, mais en maints endroits sont dressés des murs dont le plus répandu, et non le moins redoutable, est celui du silence. Ou presque. Il est aussi d’autres voix plus anciennes, braises toujours incandescentes de la mémoire des « vaincus »,qui demeurent conservées sous des formes diverses : livres, brochures, documents d’archives, tracts, films etc. qui ne sont pas non plus d’accès très facile. Et quand bien même le serait-­il, ce ne sera jamais trop. De tels trésors existent. S’ils demeuraient en usage restreint, confidentiel et réservé aux intellectuels de profession, il y a fort à parier qu’ils perdraient de leur potentiel subversif et émancipateur.

Une accumulation de plus de 3000 livres, au moins autant de DVD, des centaines de brochures, des documents d’archives anarcho­syndicalistes, des films sur support argentique et le matériel de projection adéquat en super 8, 16 et 35mm, attendent la construction du local de stockage et consultation qui permettra qu’en nombre on puisse en venir tirer tout le jus, toute la « substantifique moelle ».

Ce centre documentaire, avec les aménagements permettant des séjours de toutes durées, devait à l’origine être installé dans la « Ferme agro­poétique de Malescalier » acquise, à cette fin, près de La Salvetat sur Agoût, dans l’Hérault. Il a fallu déchanter hélas et se rendre à l’évidence que les conditions géophysiques du lieu sont assez peu compatibles avec l’intégralité du projet. Il a donc été décidé de le déplacer de quelques kilomètres, toujours dans l’Hérault, du côté de Minerve, pour rejoindre la Ferme du Maquis et son collectif paysan de Cravirola.

Il reste un obstacle à franchir : le financement du local. Unies dans le projet, les associations Étais d’émancipation, Cinépelloche et Germinal œuvrent ensemble à la création d’un réseau de soutien, composé de petits groupes formés d’une dizaine d’individus chacun et dont chaque membre s’engagerait à cotiser de 1 à 5 € par mois sur une durée de 1 à 5 ans par exemple.

Pour obtenir des renseignements supplémentaires ou pour participer à une réunion d’information plus précise sur le projet et la mise en place du réseau de sousription, il suffit de le demander à :

etais.emanci[AT]laposte.net

Never seen on TV

Le culte du barbelé (2000-2004)

Cet article a été publié dans le n° 6 de la revue Oiseau-tempête (hiver 1999-2000) et republié en ligne en novembre 2004.

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Cela a commencé — je crois — par une simple vulgarité, un objet-gag, variation lourde sur le registre déjà pesant du fluide glacial et du coussin péteur.

Je le découvris à la page 852 (équipement pour WC) du catalogue printemps été 1995 d’une grande firme de vente par correspondance, les 3 Suisses.

« L’abattant “barbelés”. Inoffensif : le fil barbelé est pris dans la masse ! En acrylique avec charnières chromées. Dim. 37 x 44 cm. adaptable sur cuvette dont l’entre-axes est compris entre 11 et 21 cm. 495 F. » Il y a une photo en couleurs. L’abattant, sorte de couronne de plastique où l’on pose les fesses, est transparent ou plus précisément translucide avec un vague reflet rosé. On y distingue bien le serpentin du fil et ses pointes… Grosse rigolade escomptée quand la cousine ou le beau-frère s’éclipsent aux toilettes ; on attend — surtout des dames — une exclamation de surprise et de frayeur.

Outre le mauvais goût le plus ordinaire, dont l’objet représente tout de même une espèce de sommet, quelque chose d’autre retient l’attention. Sans pour autant verser dans les fausses alarmes sur la « banalisation » de l’horreur concentrationnaire, on ne peut qu’être frappé par une récupération mercantile aussi décomplexée d’un symbole d’enfermement et de contrainte universellement véhiculé, notamment par l’affiche politique (ne manque que le mirador !). Ajoutons que le « message » s’adresse à une clientèle populaire.

Quel peut-il être d’ailleurs ? « Concentration, mon cul ! » ou bien « Font chier avec leurs histoires ! » ou encore « Les camps, moi je m’assois dessus ! » ? Je ne veux pas suggérer ici que l’imbécile acquéreur de la chose (onéreuse de surcroît) fasse un achat d’impulsion idéologique, pas plus que je ne souhaite interdire que l’on rie de tout. Mais ce dont on rie — et de quel rire — méritent de figurer parmi les éléments d’appréciation d’une société et d’une époque. En l’espèce, ces barbelés utilisés en renfort de l’humour franchouillard me causèrent une impression de malaise, qui semblait pourtant devoir rester sans suite. Tout au plus, les protestations du clergé brésilien contre un fabricant de maillots de bains ayant imprimé, côté cul, la figure du Christ couronné d’épines, fournissaient-elles un piquant écho à notre « abattant ». Les deux opérations avaient bien pour conséquence de mettre symboliquement en contact la même partie de l’anatomie humaine avec des ronces, naturelles ou usinées, mais l’on voit bien que dans l’affaire du slip, la transgression (pensée ou non) est de nature religieuse, sans référence au symbole concentrationnaire.

Or il advint que, feuilletant quatre ans plus tard un magazine censément destiné à la jeunesse, je remarquai un tatouage affectant la forme d’un bijou dit « bracelet d’esclave » sur le biceps droit d’une actrice de série américaine[1]. On l’a deviné, il s’agissait d’un fil de fer barbelé, hyperréaliste, aux pointes particulièrement visibles. Certes, le tatouage fut pour les marginaux et les rebelles (marins, bagnards, etc.) un signe de reconnaissance. Mais que subsiste-t-il de cette révolte dans l’exhibition d’une poupée Barbie, probablement responsable de la mode dont on me dit qu’elle a particulièrement sévi l’été dernier sur les bras de centaines d’adolescentes italiennes ? Propagé par une telle icône du décervelage et de l’acculturation, le geste d’arborer un symbole d’enfermement qui lacère les chairs n’est plus qu’un sale tour joué par le système. Ces jeunes filles — ce sont toujours des filles — dont on commence à croiser les clones à Paris, comment pourraient-elles réfléchir au sens de ce qu’elles affichent ? Révolte gadgetisée, rite initiatique qui n’intègre à rien : comment s’avouer davantage dépourvu de repères dans le moment même où l’on couvre son corps de signes indélébiles ?

Outre le tatouage, percing et « body art » ont la faveur des jeunes « créatifs ». Le magazine Les Inrockuptibles, observatoire complaisant des nouvelles aliénations, intitulait justement son numéro d’été : « Le corps dernier cri ». Heureuse formule, qui indique à la fois la prégnance de la mode sur les jeunes, et le désespoir muet qui leur fait traiter leur corps comme les détenus le leur, contraints de s’automutiler pour attirer l’attention. « Comment chacun se débrouille avec ce machin » sous-titrait non moins significativement la revue. Lorsque La Mettrie publiait L’Homme machine, il opposait une vision matérialiste de l’humain aux dogmes religieux. Lorsque de vieux jeunes gens décrètent le corps « machin », ils avouent le désenchantement piteux, qu’ils éprouvent sans le critiquer, devant la vision marchande et industrielle du corps que projette le capitalisme contemporain. Qu’est-ce qu’un machin ? une chose sans nom ni genre, dont la machine est la matrice, et non plus même le féminin. Mon corps et moi : schizophrénie commune aux vieux croyants et aux savants fous de la chirurgie esthétique et des manipulations génétiques. Mon corps et moi ne faisons qu’un.

Il y a une quinzaine d’années, j’avais réalisé un « objet » intitulé « Mais qu’est-ce qui lui passe par la tête ? », constitué d’une grosse tête de baigneur en Celluloïd posée sur un socle et piquée de plusieurs morceaux de fil de fer barbelé. Aujourd’hui, la mode des implants crâniens se développant, on peut paraît-il se faire greffer des pas de vis sur la tête et y installer, selon l’inspiration, des décorations temporaires.

Je ne suis pas sûr de mieux comprendre « ce qui leur passe par la tête », mais je sais qu’un jour prochain, je rencontrerai mon cauchemar dans la rue : une tête de poupon fièrement barbelée sur un « machin » vivant…

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[1] Pamela Anderson, série « Alerte à Malibu » ; 20 ans, juin 1999, p. 30.

PEGASYS BLUES (2008)

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‘avais annoncé à mes correspondant(e)s un point sur ma maladie[1] et son traitement. Or voici presque sept mois [en décembre 2008] que je suis traité par injection hebdomadaire de Peginterferon alfa.2a, commercialisé par le laboratoire Roche sous le nom de Pegasys[2], dont les indications se sont récemment multipliées, au-delà du traitement des hépatites. J’ai attendu d’avoir un peu de recul, et d’être certain que le traitement serait prolongé (il est prévu pour durer au moins encore autant).

J’ai publié, en septembre 2008, un livre intitulé Je chante le corps critique ; là, c’est plutôt « Je chante le corps dans un état critique »…

N’ayant pas l’expérience des drogues dures (hormis la télévision) ou du paludisme, et bien qu’on m’ait prévenu de tous côtés, médecin et amis, j’ai été surpris par la violence de l’effet de la première injection (pourtant à la moitié du dosage de croisière). J’ai passé la nuit suivante à grelotter — une nuit de mai particulièrement chaude ! — sous un amas de couvertures, et malgré une prise conséquente de Doliprane. Le tout sans fermer l’œil.

Pour ce qui me concerne — les effets varient considérablement selon les individus — cette nuit aura été la seule passée à claquer des dents et à ruisseler de sueur.

L’effet général de l’interféron est le plus souvent décrit comme une espèce d’état grippal permanent. C’est à peu près ça, ce qui signifie concrètement : crampes, douleurs musculaires et articulaires, migraines, accès de fièvre. À quoi vous pouvez ajouter, fatigue chronique, sensible de manière aiguë lors d’efforts physiques ou deCapture d’écran 2014-11-26 à 10.28.37 stress (essoufflements par ex.) et, par périodes, diarrhées et douleurs abdominales. Le Doliprane, pris dès le réveil (sans attendre de me sentir pris dans l’étau d’une crampe qui relie épaules et nuque en une seule douleur) et à intervalle de 4 heures m’a bien réussi pour contrôler les manifestations grippales. Peu de choses à faire pour contrôler les problèmes intestinaux : arrêter la diarrhée qui vous épuise, modérer l’alimentation, veiller à sa qualité (mais je fais déjà ça en temps normal).

Dans le registre alimentaire, j’ai mis un moment à comprendre, et à admettre, que je ne pouvais — dans les périodes fastes — dépasser un verre de vin dans la journée, sauf à le «payer» pendant les deux jours suivants. C’est d’autant plus fâcheux que cela contraint à se priver des effets myelorelaxants de l’alcool. Sans parler de ses effets euphorisants…

En effet, l’effet le plus impressionnant de l’interféron, outre la fatigue générale, est l’effet mécanique et immédiat qu’il produit sur le cerveau et sur l’humeur. J’étais déjà sous antidépresseur (à faible dose) et l’effet interféron s’en trouve certainement atténué (qu’aurait-ce été !). Le médecin vous parle d’un risque de dépression induite. On se dit qu’être fatigué 24 heures sur 24, tous les jours, pendants de longs mois n’est pas exactement de nature à vous faire voir la vie en rose. Mais comment imaginer cette expérience nouvelle, moi qui suis pourtant assez familier de la mélancolie…

Pendant de longues semaines, j’ai été (et peut-être serai à nouveau) l’objet — comment dire ? — d’attaques aériennes d’idées noires en formations serrées. Quand je dis « noires », je devrais dire plutôt « dramatiques », « terrifiantes », « horribles », et j’en passe. Un exemple ? Vous éprouvez dans une relation amoureuse une quelconque difficulté, un malentendu, peut-être une parole involontairement blessante ? Vous voilà en passe de fantasmer trente fois dans la journée que la femme aimée vous trahit, vous abandonne, vous insulte, que sais-je… Fantasme doit être pris ici au sens de scénario mental éveillé, que vous identifiez bien comme idée noire délirante, mais dont il vous est impossible d’arrêter le cours plus de cinq secondes (et ça repart de plus belle). En clair, n’ayons pas peur des mots, vous battez la campagne, vous vous en rendez compte et vous n’y pouvez rien (ici, intense pensée de compassion solidaire pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer ou de troubles équivalents).

Je n’ai trouvé qu’une parade, relative. Faire apparaître en surimpression sur mon écran mental une espèce de sous-titre comme on en voit dans certains journaux télévisés : « Oui, ce film est complètement idiot ; de plus, il se termine très mal, mais c’est bientôt fini et vous allez pouvoir penser à autre chose ». L’idéal est évidemment que la dame concernée sonne à la porte ou téléphone au moment où vous l’imaginez dans un rôle ignoble : l’effet de retour au réel est immédiat, et agréable. Le pire serait évidemment qu’elle vous téléphone pour vous annoncer qu’elle en a ras le berlingot de gâcher son plus bel âge avec un barjot…

On se doute que ce type de (super)productions imaginaires n’est que moyennement favorable au repos en général et au sommeil en particulier. Pas d’inquiétude ! De toute manière, quelque standardiste à l’ancienne mode a retiré subrepticement la fiche correspondante du tableau de votre cerveau. Impossible de transmettre le signal du repos. « Ça ne répond pas. Je vous mets en attente ! » Voilà une insomnie comme vous n’en avez pas connue — je vous le souhaite — depuis la veille de votre baccalauréat ou la nuit suivant votre premier coït (est-ce que je me suis fait[e] avoir ? et si oui, à quel moment ?).

L’un des effets pittoresques de l’interféron, peut-être à cause de la grande fatigue qu’il induit, peut-être à cause d’un effet direct sur le cerveau, est qu’il rend l’érection aléatoire. Là encore, cela dépend des périodes, et peut-être des phases du traitement. Vous prendrez donc soin (si érection êtes en situation biologique d’avoir) de prévenir courtoisement toute partenaire éventuelle (je rappelle que je parle de mon expérience ; je ne peux garantir qu’elle vaut pour tous les hétérosexuels et encore moins pour les autres). Rassurez-vous, les femmes d’aujourd’hui en ont lu d’autres ; on ne vous éconduira pas pour si peu. Ce qui ne signifie pas, hélas ! que l’on s’accommodera de votre débandade avec tout l’humour souhaitable une fois «en situation». Certes le cunnilinctus n’est pas fait pour les chiens et il n’y a pas que la pénétration dans la vie. Cependant, comme me le confiait une jeune femme charmante : « On se demande si tu en as envie ». Or, il suffit de me poser la question, du genre auquel je réponds volontiers… Mais cela n’arrange rien, parce qu’il est très difficilement compréhensible — y compris pour moi ! — qu’un désir profite pour disparaître des 90 centimètres qui séparent le cerveau du sexe[3].

Autre cas de figure (si j’ose dire) : la période étant faste et/ou votre désir particulièrement vif, vous ne faites pas trop mauvaise figure (si j’ose dire). Or, en application de la règle ci-dessus énoncée, vous avez averti qu’il ne fallait point trop attendre de votre virilité. « Ben tout va bien, qu’est-ce que tu me racontes ? » Ici, vous êtes placé devant l’alternative suivante : ou bien vous tentez d’expliquer que votre érection est plus convaincante en temps normal (Vous seriez surprise !), et là vous passez pour un fieffé vantard, ou bien vous apparaissez comme un affabulateur qui saisit tous les prétextes pour glisser sa quéquette dans la conversation. Pas d’échappatoire ! Quoi que vous fassiez, vous êtes ri-di-cule.

Vous avez sans doute remarqué que la première chose que les gens songent à répondre quand vous leur demandez si «ça va», c’est qu’ils sont crevés, rincés, lessivés, HS, quasi morts pour tout dire. Dans un tel contexte d’asthénie généralisée, vous constaterez qu’il est infiniment difficile de faire reconnaître votre propre fatigue. Vous avez mal partout, le ventre douloureux, la nuque raide, une barre au-dessus des yeux ; vous ne pouvez pas dire que vous avez besoin de repos, puisque vous savez que vous n’en aurez pas avant 6 ou 12 mois. Que dire ? Je recommande un abandon radical de toute tentative d’exactitude. Faites vague et atténuée : « Oh ben tu sais, comme d’hab, fatigué… ». L’autre se reconnaîtra en vous, et c’est de cette manière que vous obtiendrez le plus sûrement un peu d’attention et de sollicitude.

Rappelez-vous toujours que ce ne sont pas les autres qui donnent le pire d’eux-mêmes, mais vous !

Finalement, vous faites tout au ralenti, marcher, penser, bander… (Penser ? Vous ne vous en étiez pas aperçu ? Évidemment ! Le Monsieur te dit que tu pen-ses plus len-te-ment que d’ha-bi-tude !) Bref, vous avez pris trente ans… Si comme moi vous en aviez 55, vous voilà miraculeusement transporté dans votre quatre-vingt cinquième année. Veinard que vous êtes ! Et vous vous plaindriez ? Alors que, voyons les choses en face, rien ne dit que vous atteindrez jamais pareil âge par vos propres moyens… Croyez-m’en, profitez de ce troisième âge en avance sur le calendrier, et faites en sorte, chaque jour, d’avoir vécu une vie, même lente, pour le cas où, demain, vous devriez mourir rapidement.

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[1] Maladie de la moelle osseuse, dite maladie de Vaquez, laqulle se traduit notamment par une fabrication de globules rouges en excès.

[2] Un peu de mythologie : Pegasys évoque Pégase, le cheval ailé. Son nom signifie « source » ou « puits » ; selon une autre étymologie, il provient d’un mot d’une ancienne langue anatolienne dans laquelle il signifie « dieu de la foudre ». Pégase a été engendré, avec Chrysaor le guerrier, lors du coït de Poséidon (dieu de la mer) et de Méduse (ou, selon les versions, du viol de cette dernière par le dieu). D’abord très belle, Méduse est punie par Athéna, pour sa nuit d’amour avec Poséidon (dans l’un des temples dédiés à Athéna !). Elle est transformée en monstre ailé, doté d’énormes dents et d’une chevelure de serpents. C’est du sang de Méduse, à laquelle Persée coupe la tête, que naît Pégase. Pourquoi l’invoquer à propos de l’interféron ? Parce qu’il vous coupe les ailes ? Parce que vous rêverez de gorgones à têtes tranchées ? Cf. Graves Robert, Les Mythes grecs, La Pochothèque, Le livre de poche, 2005.

[3] C’est l’occasion, penserez-vous, d’essayer l’une de ces pilules à bander, dont mon peu de goût pour les drogues, ou peut-être ma prétention, m’avaient tenu éloigné jusque là. Que nenni ! Incompatibilité avec mes risques circulatoires (nous sommes dans le cadre d’une polyglobulie et non d’une hépatite, je le rappelle).

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Ajout, janvier 2010 : L’arrêt de l’Interféron a été décidé après 18 mois de traitement… Outre les effets secondaires énumérés dans le texte ci-dessus le traitement a (imparfaitement) contrôlé le taux de globules rouges (donc moins de saignées pendant ce laps de temps) et diminué le prurit à l’eau. La quantité de gênes mutés JAK 2 V617 F n’a malheureusement pas changé (autour de 60%).

Il semble que les résultats de l’Interféron sur la mutation sont positifs dans environ 50% des cas. Cela valait donc d’être tenté. Cependant, la récupération est très lente (humeur*, digestion, sommeil, etc.) et le coup rude : tout ça pour ça…

* Il faut dire (je vous dis tout !) que « le pire », ci-dessus évoqué en termes plaisants, s’est effectivement produit. Alors bien sûr, l’humeur…

 

ÉTRANGERS, VENEZ MANGER LE PEN DES FRANÇAIS !

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Ce joli slogan, je l’ai découvert pour ma part lors de la manifestation de samedi dernier [31 mai 2014], en mémoire de Clément Méric. Il semble qu’il ait été « inventé » en 2002, déjà à l’époque d’un succès électoral du Front national. Il n’a guère prospéré depuis.

 

 

Peut-être a-t-il une dimension « générationnelle » ? Allusion probable au sketch de Fernand Raynaud sur l’étranger boulanger qui « venait manger le pain des Français ». Un fois ce gêneur parti, il n’y a plus de pain !

En tout cas, c’est un retournement réussi d’une des formulations traditionnelles (peut-être passée de mode aujourd’hui) de la xénophobie, jouant sur le patronyme de la dynastie dirigeante du FN[1].

Même si l’on pourrait dire qu’une fois de plus, on demande aux étrangers de faire le boulot dont les Français ne veulent pas !

Les temps changent, lit-on, et des cadres du parti n’hésitent pas à critiquer vertement le vieux leader. Même si l’on écarte ici l’hypothèse d’une répartition des rôles plus ou moins planifiée, je crains qu’il n’y ait pas matière à se réjouir, ni même à se rassurer.

Si certains cadres frontistes jugent la énième sortie raciste et antisémite de M. Le Pen comme une gaffe, ça n’est pas forcément par tactique. C’est qu’ils sont désormais dans une logique de conquête du pouvoir (au moins local), peut-être à portée de main, et qu’ils n’ont tout simplement plus le temps de penser à ces bêtises.

Ou plus précisément : pourquoi se soucier d’entretenir la dimension archaïque des réflexes racistes et sécuritaires, puisque cette activité est contre-productive d’un point de vue médiatique, et puisque par ailleurs M. Dieudonné est là pour faire ce sale boulot.

Il le fait très bien d’ailleurs ! entretenant un fond de haine antisémite qui fédère même de jeunes beurs, lesquels votent sans doute assez peu, mais sont ainsi habitués à l’idée que le Front n’est pas un ennemi naturel malgré son évidente xénophobie.

Avantage supplémentaire de M. Dieudonné : il est aussi piètre politicien qu’il est un amuseur efficace. Aucun danger, pour l’instant au moins, qu’il distrait des voix du FN avec son ridicule parti antisioniste.

Bref, la vie n’est pas désagréable pour les fachos, y compris les fachos d’occasion, ces crétins à la cervelle atrophiée par les ondes de la télévision et de leur téléphone portable, qui croient (quand on « croit », de toute manière… !) que le néofascisme frontiste pourrait faire « exploser le système »…

Pour paraphraser une formule connue, c’est l’utopie à la portée des cafards.

J’ai sous les yeux un tract de l’Union nationale [sic] des sans papiers. Passons sur le maladroit usage de l’adjectif nationale dont on espère qu’il provient de la difficulté de ramasser dans un sigle l’idée « résidant sur l’ensemble du territoire français ».

Ces gens réclament une politique claire et juste de régularisation des sans-papiers, laquelle « répond aux besoins qui vont croissants dans des domaines tels que la construction de nouveaux logements ou l’aide aux personnes âgées » et favorise le dialogue entre les cultures…

Bref, une gestion humaine, rationnelle et assumée du capitalisme. Autre utopie, portée celle-là par des gens dignes, qui se battent sur tous les fronts (eh oui !), à la fois contre les patrons négriers et contre l’État policier (pléonasme).

La gestion capitaliste supporte très bien et des régularisations en nombre non négligeable (ce que M. Valls se vante d’avoir pratiqué) et un volant de main-d’œuvre illégale, corvéable et expulsable à volonté.

Les réactions racistes et xénophobes ne sont pas entretenues seulement par la crise capitaliste et son chômage grandissant, mais par les mutations même du système.

Dans son sketch, Fernand Raynaud pointait justement le sophisme des crétins qui prennent pour un un imbécile quelqu’un dont ils ne comprennent pas les propos. Le mécanisme est voisin ici : c’est aux étrangers que l’on reproche la mondialisation capitaliste. Pour leur malheur, ils l’incarnent !

Nomades et immigrés, par la nécessité même dans laquelle ils se trouvent de se déplacer, incarnent en effet une vie dont toutes les frontières bougent et où l’on risque d’être contraints à « partir », ce qui semble paradoxalement, dans un monde où tout va si vite, un cauchemar pour beaucoup.

Délocalisation (des usines, des services, du gouvernement), déterritorialisation de tout (numéros de téléphone, etc.), fonte de la calotte polaire même : les lignes bougent ou s’effacent. Qui peut être soupçonné d’apporter ces malheurs ? Pas le patron de la multinationale, que personne n’a vu (forcément ! il est resté à New-York ou à Delhi). L’étranger bien sûr ! Pour inquiétant que soit ce phénomène, il ne manque pas de fasciner. Que des réflexes mentaux aient pu subsister depuis le hameau (encore dans nos régions il y a une trentaine d’années), où l’on repère immédiatement un inconnu, jusqu’au village mondial, laisse rêveur.

C’est sans doute que les mutations de la « modernité » sont plus douloureuses que nous voulons le croire, soucieux que nous sommes d’avoir l’air « de notre temps ».

Ces tentations archaïques en annoncent et en amèneront d’autres. Je pense notamment aux droits des femmes.

Il n’existe pas de « progrès » inéluctable qui mènerait l’humanité d’un point A à un point Z (comme zen ?). La lutte des classes, la lutte pour l’égalité des genres, n’ont pas de terme. Si nous les laissons fondre dans nos mémoires comme la banquise, nous risquons de nous retrouver coincés sur un glaçon comme un ours polaire. Sans compter qu’on ne choisit pas ses voisins de dérive. Imaginez que vous ayez le choix entre être dévoré par un Le Pen ou le bouffer vous-même…

Beuark !

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[1] Je n’oublie pas, dans le même registre, l’autocollant du journal Mordicus, qui portait le malicieux slogan : «Étrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Français!»

“Suicide, mode d’emploi”, le retour !

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e donne ci-dessous l’introduction de mon livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, publié aux éditions IMHO (voir lien dans la colonne de droite). La dernière édition, revue et augmentée est sortie en 2013.

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Le livre Suicide, mode d’emploi[1] occupe une place à part dans l’histoire de l’édition française. Acheté en France par plus de 100 000 personnes et traduit en sept langues, ce qui est banal pour un roman couronné du prix Goncourt mais exceptionnel pour un essai, il a fait l’objet de plus de 500 articles de presse, et suscité depuis sa publication en 1982, une polémique sans précédent.

En février 1995, soit treize ans après sa parution et quatre ans après sa disparition des librairies, le parquet de Paris s’acharnait encore à le poursuivre. L’action opiniâtre d’une association militant pour son interdiction aboutissait enfin à la condamnation de l’éditeur Alain Moreau interdisant ainsi toute réimpression de l’ouvrage dans sa forme initiale[2].

En effet, ayant tout à la fois révélé et battu en brèche le tabou qui pèse sur un « droit à la mort » décidément intolérable aux institutions[3], surtout lorsqu’il est pris ou revendiqué par des personnes en bonne santé, Suicide, mode d’emploi a paradoxalement renforcé ses formes juridiques, en fournissant le prétexte d’une nouvelle loi. On verra qu’elle a servi par la suite à interdire, saisir et détruire le livre Exit Final de l’américain Derek Humphry, préfacé par Hubert Reeves (1992), ainsi qu’à condamner le journal Le Monde au début des années 2000. Sans doute honteux d’être confondus dans la même réprobation qui frappait des auteurs voyous, le quotidien s’est dispensé d’en informer ses lecteurs, et par conséquent de protester contre l’usage qui était fait d’une loi de censure !

Rien de neuf objectera-t-on : la censure est une habitude aussi ancienne qu’elle est déplorable et, sans remonter plus loin, les procès faits aux auteurs n’ont pas manqué au XIXe siècle. L’institution judiciaire est généralement fort longue à reconnaître ses torts, lorsque même elle y consent. Ainsi le jugement de 1857 qui condamnait certaines pièces des Fleurs du Mal de Baudelaire à peine publiées n’a-t-il été cassé qu’en 1949, soit quatre-vingt douze ans plus tard ! Encore aura-t-il fallu voter tout exprès, en septembre 1946, « une loi d’exception pour un livre exceptionnel », selon les termes de l’historien de la littérature Yvan Leclerc[4].

Au contraire, c’est l’une des originalités de l’affaire Suicide, mode d’emploi, nos adversaires devront batailler treize années durant, engager pas moins de dix procédures judiciaires — dont deux amenèrent la condamnation de mon ami et coauteur Yves Le Bonniec à des peines d’amende et de prison, et l’une son arrestation —, solliciter et obtenir du parlement en 1987 une loi d’exception ad hoc supposée réprimer la « provocation au suicide[5] », puis son application au mépris du principe de la non-rétroactivité de la loi pénale, pour interrompre enfin la diffusion de l’ouvrage.

Un livre inconnu

En février 1969, Henri de Montherlant confiait aux Nouvelles littéraires : « J’ai souvent songé à écrire un petit ouvrage uniquement de pratique, bon marché pour être largement répandu, dont le titre eût été, par exemple : Vite et Bien ou L’Art de ne pas se rater, en cinq leçons. Vraiment un ouvrage pour être utile aux gens, un ouvrage que tout ami du suicide eût dû avoir toujours sous la main. J’ai été arrêté par la conviction que cet ouvrage serait saisi[6]. » Conviction point dénuée de fondement comme l’ont prouvé nos démêlés avec l’institution judiciaire. Néanmoins, la stratégie de « propagande par le fait accompli [7] » que nous avons adoptée, profitant de l’absence d’une législation interdisant à l’époque l’information sur les moyens du suicide, a été couronnée d’un relatif succès : Suicide, mode d’emploi a pu être diffusé neuf années durant.

Comme on le verra, nos adversaires ont voulu faire croire que, dans ce livre, seule la liste de médicaments mortels, qui faisait l’objet du dixième et dernier chapitre, heurtait la morale dominante. Ce rideau de fumée n’a guère aveuglé que ceux qui l’entretenaient de leurs appels à l’autodafé. La diffusion des « recettes médicamenteuses », qui suscita tant d’indignation, n’a rien changé aux chiffres du suicide, j’en ai fait la démonstration dans À la vie à la mort[8]. Il n’en reste pas moins que c’est sa dimension pratique qui a fait prendre notre livre au sérieux et donné une nouvelle acuité à une exigence immémoriale de liberté. Il n’est peut-être pas inutile de répéter ici que, ni en 1982 ni aujourd’hui, l’idée absurde de « provoquer » le lecteur au suicide ne nous a effleurés.

Rarement lu par ceux qui en réclamaient la destruction, Suicide, mode d’emploi a eu — dépassant les espoirs et les craintes de ses auteurs — une fonction de révélateur des blocages idéologiques et caractériels de la société française. Si nous ne doutions pas que notre livre puisse choquer, nous avons été surpris par l’ampleur et plus encore par la violence et l’irrationalité des réactions qu’il a déclenchées.

Suicide, mode d’emploi s’inscrivait, non seulement dans une tradition libertaire — l’anarchiste Paul Robin a publié en 1901 une brochure intitulée Technique du suicide — mais aussi dans la logique des combats menés dans les années 70 du vingtième siècle autour des droits des malades, du droit à disposer et à jouir de son corps, du droit à la contraception et à l’avortement[9].

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Les bibliothécaires nomment « fantôme » le morceau de bristol qui marque dans les rayonnages l’emplacement d’un livre consulté. Livre mythique, Suicide, mode d’emploi est à sa manière un « livre fantôme », bénéficiant du statut original mais peu enviable de « classique introuvable ». Référence obligée en matière de droit à la mort, il incarne aussi désormais les limites de la tolérance démocratique.

S’il a donné lieu à de multiples textes et ouvrages de controverse et à quelques ersatz, Suicide, mode d’emploi n’a pas — quant aux informations historiques et juridiques qu’il contient — d’équivalent en français[10]. Son absence des librairies, comme de la plupart des bibliothèques, permettra longtemps encore aux truqueurs de toute espèce de mentir sur son contenu et sur les intentions de ses auteurs. Au moins était-il possible d’offrir au public d’aujourd’hui un ensemble d’informations et de documents jamais réunis à ce jour, dont beaucoup figuraient dans des dossiers judiciaires ou dans des revues professionnelles (médicales, juridiques, etc.) difficilement accessibles. Les lectrices et les lecteurs qui ont eu la chance de se procurer ce livre « interdit », à l’époque de sa libre diffusion ou ultérieurement, et pareillement ceux et celles qui, du fait de leur âge, n’en connaissent qu’une image partielle et déformée par la rumeur, tous ont le droit de connaître les pièces de ce dossier et de savoir sur quel argumentaire moral et juridique on a condamné un livre au néant.

Le combat pour le droit de chacun à décider de sa vie et de sa mort, dont l’affaire Suicide, mode d’emploi aura été une importante étape, se poursuit[11] et se poursuivra, malgré et contre les tentations autoritaires et moralisatrices des démocraties, et le retour des fanatismes religieux. Le présent ouvrage en conserve la mémoire, manière de défi à ceux qui croient que l’on peut éradiquer l’idée de liberté en brûlant les livres qui la défendent.

Remarquons que ceux-là sont aujourd’hui impuissants à empêcher qu’un usager d’Internet puisse, en quinze minutes de connexion, et au tarif d’une communication téléphonique, consulter à l’aide d’un moteur de recherche plusieurs sites internationaux (dont la grande presse a publié les adresses sans être inquiétée) qui lui fourniront des pages d’informations, de références bibliographiques et d’adresses militantes. Quant aux médicaments, il est plus aisé de les commander de chez soi, via Internet et les sociétés de vente par correspondance qui y sont installées, que par n’importe quel autre canal[12]… Mais les censeurs s’adaptent péniblement à la modernité. Même si l’on ne se prive pas de surveiller le Net[13], c’est encore le livre qui fournit la cible la plus familière, la plus tangible et surtout la plus facile à atteindre.

Le cortège des suicides

« Je regarde passer le cortège des suicides », écrit Aragon, dans son Traité du style (1926). Nul encouragement ici à la patience de qui veut, selon une sagesse prétendument orientale, voir passer au fil de l’eau les cadavres de ses ennemis. Aragon les désigne au contraire comme « les seuls morts par [lui] véritablement respectés[14] ».

En transformant, depuis le XIXe siècle, les morts volontaires en « faits divers », la presse écrite — et illustrée —fait accéder quelques suicidés à la célébrité posthume. Les médias de masse ont encore simplifié la focalisation de l’attention publique. Si la plupart des disparus restent pour jamais anonymes, d’autres, ni écrivains ni artistes pourtant, font la une des gazettes et des écrans. Candidats au suicide ou à l’euthanasie, ils ne s’effacent pas, comme on s’attendrait de la part de presque morts, ils se mettent en avant, convoquent les journalistes et interpellent le président de la République, comme on faisait jadis du monarque.

On connaît leur noms : Vincent Humbert, Chantal Sébire en France ; Ramon Sampedro en Espagne ; Piergiorgio Welby, Eluana Englaro en Italie… Désormais, on retient leur visage : celui de Chantal Sébire, déformé par une tumeur incurable ; le lumineux sourire d’Eluana Englaro, sur les photos d’avant l’accident de voiture qui l’a plongée dans le coma.

Arrêtons-nous quelques instants devant ces photographies, ces coupures de presse, et souvenons-nous de l’indignation qui a saisi des nations entières, du poids de douleurs que ces femmes et ces hommes ont mis dans la balance de nos libertés. Les ennemis de la liberté le leur ont fait payer, chaque fois qu’ils l’ont pu. Comme ils ont pris l’air sévère, et dégoûté ! Comme ils nous ont mis en garde contre l’émotion… On ne pense pas, on ne légifère pas, on ne fait rien de bon « sous le coup de l’émotion » ! Voilà ce qu’ils répètent, les politiciens et les moralistes que rien n’émeut, sinon le sort du monde qu’ils ont bâti. « Émotion populaire », c’était jadis l’expression qui désignait l’émeute. Les pouvoirs institués ont toujours de bonnes raisons de s’en méfier.

Quelques noms distingués dans le cortège des suicides, et parmi celles et ceux qui les ont aidés[15].

Ramon Sampredo — tétraplégique à 25 ans à la suite d’un accident, il se donne la mort trente ans plus tard, le 12 janvier 1998, sans avoir obtenu de la justice espagnole la reconnaissance de son droit à un suicide assisté. Quatorze mille personnes s’accusent dans un manifeste de l’avoir aidé à mourir. Ses derniers instants, vingt minutes d’une agonie difficile, sont filmés pour établir qu’il a avalé seul le poison mortel. Le film est diffusé — amputé de quelques minutes où Ramon fait entendre des hurlements de douleurs — sur une chaîne de télévision privée[16].

Gilles Châtelet — mathématicien et philosophe, ancien militant du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), auteur de Vivre et penser comme des porcs (Exils, 1998), il se suicide le 11 juin 1999[17].

Mireille Jospin-Dandieu — sage-femme à la retraite, marraine de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), mère du politicien et ancien Premier ministre social-démocrate Lionel Jospin, se donne la mort le 6 décembre 2002, à l’âge de 92 ans[18].

Christine Malèvre — infirmière d’abord soupçonnée d’une trentaine d’actes d’« euthanasie active », elle est finalement jugée coupable d’avoir provoqué six décès, est condamnée en octobre 2003 à 12 ans de prison par la cour d’assises de Paris (après une première condamnation à 10 ans). Elle obtient une libération conditionnelle en décembre 2008. De tous les soignants impliqués dans des affaires d’euthanasie, c’est elle qui a été le plus dûrement punie.

Vincent Humbert — tétraplégique âgé de 21 ans, il avait interpellé le chef de l’État Jacques Chirac, lui réclamant le « droit de mourir[19] ». En accord avec sa mère, qui a tenté de lui administrer des barbituriques deux jours plus tôt, le Dr Frederic Chaussoy, médecin-chef du service de réanimation de l’établissement où est hospitalisé le jeune homme, provoque sa mort, le 26 septembre 2003. Tous deux poursuivis, Marie Humbert[20] pour « administration de substances chimiques », et le Dr Chaussoy pour « empoisonnement avec préméditation » (passible de la réclusion à perpétuité), bénéficieront d’un non-lieu à la fin février 2006.

Emmanuelle Jensen — âgée de 28 ans en 2003, elle est dans le coma, en phase terminale d’un cancer généralisé. Son mari fait en sorte d’interrompre ses souffrances. Contre l’avis de l’avocat général, qui réclame deux ans de prison avec sursis, il est acquitté par la cour d’assises d’Angers en juin 2006[21].

Paulette Druais — en phase terminale d’un cancer du pancréas en 2003. Laurence Tramois, la docteure qui a prescrit l’injection qui lui permet de mourir est condamnée en mars 2007 à un an de prison avec sursis (peine non inscrite au casier judiciaire). Chantal Chanel, l’infirmière qui a exécuté la prescription est acquittée. Pour parvenir à ce verdict, les jurés ont, selon le sens commun mais à rebours de la logique pénale, interverti les rôles de l’auteure principale de l’infraction et de la complice[22].

Piergiorgio Welby — atteint de dystrophie musculaire, entièrement paralysé, il peut mourir en décembre 2006 (après qu’un tribunal civil de Rome ait déclaré sa demande d’euthanasie irrecevable) grâce au geste de l’anesthésiste qui a débranché son respirateur. Le médecin, ainsi qu’un député européen du parti radical qui le soutenait, sont entendus par des policiers spécialisés dans la lutte antiterroriste (ce qui montre que les démocraties savent identifier les périls). Sept cent personnes ont observé une grève de la faim tournante de deux jours en solidarité avec M. Welby, tandis que le Vatican rappelait son opposition à l’euthanasie[23].

Maïa Simon — comédienne, elle avait notamment joué sous la direction de Jean-Louis Barrault et Jorge Lavelli. Militante de l’ADMD, atteinte d’un cancer, elle choisit le suicide médicalement assisté, à Zurich, le 19 septembre 2007. Interrogé par Le Monde, le Pr Dreyfuss (réanimateur à l’hôpital Louis-Mourier de Colombes) juge « indécent » la comparaison entre le combat pour le droit de mourir et celui pour l’avortement libre : « Des gens ont pris des risques pour promouvoir le droit à l’IVG. Quel risque a pris l’entourage de Maïa Simon ? » Et cette phrase : « S’il s’agit pour des personnes à haut niveau social et culturel de se renseigner sur les meilleures modalités de mettre fin à sa vie, on peut très bien le faire en France, où le suicide n’est pas réprimé[24]. » Cynique hypocrisie ? Peut-être pas même… Plutôt cuirasse caractérielle et idéologique contre le réel.

André Gorz — le philosophe et sa femme Dorine, âgés de 84 et 83 ans, se donnent la mort à la fin septembre 2007. Sur une pleine page de Libération, un M. Delfour, agrégé de philosophie, en profite pour dénoncer « le fantasme du suicide », à grand renfort de paradoxes. Songer au suicide est une excellente manière de maîtriser son existence (nous voilà d’accord !) « mais passer à la tentative (l’agression physique du corps) serait perdre la liberté conquise[25] »… La « croyance archaïque » dans le suicide serait, si l’on comprend bien, un déni de la mort. Mais ma propre mort, quelle qu’en ait été la cause, comment croire à son existence, puisque je ne serai plus en vie pour la vérifier ? C’est une vieille consolation du matérialisme antique, ici étrangement brandie contre la seule mort volontaire et ses partisans.

Hugo Claus — écrivain belge d’expression flamande, poète, peintre du groupe Cobra, dramaturge et cinéaste, romancier, auteur notamment du Chagrin des Belges (1983), il est atteint de la maladie d’Alzheimer et choisit d’être euthanasié, comme le permet la loi belge, le 19 mars 2008[26].

Chantal Sébire — âgée de 52 ans, atteinte d’une tumeur incurable, elle demande le droit de se faire prescrire par son médecin un produit létal. Elle est assistée par un avocat talentueux, Me Gilles Antonowicz, vice-président de l’ADMD. Sa requête est rejetée par le tribunal de grande instance de Dijon, le 17 mars 2008. Son cas est l’objet d’une médiatisation exceptionnelle. Le Premier ministre François Fillon évoque publiquement l’hypothèse d’un coma provoqué, tandis que le député Leonetti, dont nous reparlerons, déclare sans vergogne : « La seule option qu’elle s’autorise est le suicide assisté. C’est la plus mauvaise solution[27]. » Au contraire, André Deseur, conseiller national de l’ordre des médecins, envisage une évolution du droit selon les modèles belge et suisse, que nous étudierons dans les pages qui suivent : « Dans ce type de situation, nous pourrions proposer une assistance médicale à une mort délibérée. Ou à un suicide assisté[28]. »

Chantal Sébire se suicide le 19 mars 2008, en absorbant une forte dose de barbiturique. Une autopsie est ordonnée et une enquête préliminaire pour « provocation au suicide » ouverte, sur la base de la loi de décembre 1987. Incontestable victoire posthume pour Mme Sébire, l’enquête est « classée sans suite » quatre mois plus tard. Le parquet renonce à savoir et à poursuivre qui lui a fourni le barbiturique mortel.

Clara Blanc — jeune femme de 31 ans, atteinte d’une maladie génétique rare qui affecte les articulations, elle a appris à 25 ans que son handicap ira s’aggravant. Profitant du débat suscité par le sort de Chantal Sébire, elle interpelle le président de la République Nicolas Sarkozy et la ministre de la Santé Roselyne Bachelot : « Qu’on me laisse le libre-arbitre de ma mort[29] ».

Rémy Salvat — âgé de 23 ans en 2008, atteint d’une pathologie dégénérative depuis l’âge de 6 ans, il écrit à M. Sarkozy pour réclamer le droit à l’euthanasie. Celui-ci répond : « Pour des raisons philosophiques [je crois] que nous n’avons pas le droit d’interrompre volontairement la vie. » Le jeune homme se suicide en avalant des médicaments, le 10 août 2008. « Vous ne m’avez pas laissé le choix » réplique-t-il au président, dans un enregistrement sonore. Neuf ans plus tôt, sa mère avait tenté, en vain, de mettre fin à ses souffrances. Elle avait été mise en examen pour tentative de meurtre, mais avait bénéficié d’un non-lieu[30].

Eluana Englaro — dans un coma végétatif depuis 1992, elle meurt en février 2009 après l’arrêt de son alimentation artificielle, que la Cour de cassation italienne a autorisé en novembre 2008, mais que Silvio Berlusconi a tenté d’interdire par un ultime décret-loi (le président de la République Giorgo Napolitano refusera de contresigner le texte). Le cardinal Lozano Barragan, président du Conseil pontifical pour la Santé parle d’« un abominable assassinat[31] ».

Comment ne pas être frappé par la force d’inertie obstinée que les institutions opposent à cette énergie du désespoir et à ces souffrances ? En France, satisfaits d’avoir réintroduit le suicide dans le code pénal, deux ans avant le bicentenaire d’une Révolution qui l’en avait chassé — par une loi dont nous verrons combien elle embarrasse les magistrats — les législateurs gagnent du temps. Encore quelques années, encore une parodie de réforme, encore quelques cadavres, encore « de l’émotion » que l’on espère — à tort ! — éphémère. Tantôt ils nous renvoient, avec un ironique mépris, à la liberté du suicide qui-n’est-pas-réprimé-en-France, mais qu’il ne faut pour autant prendre pour un « droit », tantôt ils mobilisent la police, saisissent et détruisent des livres. C’est qu’ils sentent leur cause perdue ! et la majorité des populations européennes hostiles.

Malheur à celles et ceux qui voudront ou devront mourir avant qu’une nouvelle révolution balaye cette morale d’Ancien Régime, qui veut que l’être humain ne soit, comme jadis, maître ni de sa personne ni de sa mort.

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On pourra s’étonner de voir indiquées dans les pages qui suivent comme censurées des indications techniques déjà publiées par des journaux au tirage sans commune mesure avec celui du présent livre. Le récit de nos démêlés judiciaires convaincra, je pense, que des « recettes », qui n’ont pas retenu l’attention des magistrats dans leur quotidien habituel, leur fourniraient un prétexte commode à poursuite aussitôt que reproduite par le coauteur de Suicide, mode d’emploi.

J’ajoute que si je lis toujours avec intérêt les témoignages que des lecteurs veulent bien m’adresser, je ne réponds à aucune demande de renseignements sur les techniques du suicide, pas plus que je ne commercialise des exemplaires ou des photocopies du livre de 1982.

À ce propos, des personnes peut-être animées des meilleures intentions ont, depuis quelques années, mis en ligne des copies électroniques de Suicide, mode d’emploi, consultables et téléchargeables à volonté. Yves Le Bonniec et moi-même avons publié, en juillet 2009, un avis (voir ci-après l’adresse de mon site Internet) par lequel nous précisons que ces initiatives ont été prises sans notre aval, qu’elles contreviennent à la fois à la loi réprimant la « provocation au suicide », dont le détail sera examiné dans les chapitres qui suivent, et aux textes régissant la propriété littéraire. Suicide, mode d’emploi n’est pas plus « tombé dans le domaine public » que le sac d’un manifestant assommé par les flics n’appartient à qui le ramasse.

Ajoutons une maigre consolation, à l’intention de celles et ceux dont la curiosité se porte sur le dernier chapitre du livre : ses indications sur les médicaments sont obsolètes (spécialitées modifiées, retirées de la vente, etc.).

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[1] Titre que l’on trouvera souvent abrégé en SME dans les pages qui suivent.

[2] Sur ce procès et les nombreuses procédures qui l’ont précédé et préparé, voir chap. 7.

[3] Autre symptôme d’acharnement, dérisoire mais éclairant : par décret du 20 août 1997, M. Chirac, président de la République, refusait à A. Moreau la nomination dans l’ordre de la Légion d’honneur à lui décernée par son prédécesseur Mitterrand, le Conseil de la Légion ayant estimé que « l’édition d’un tel ouvrage constituait un manquement grave au respect dû à la personne humaine et donc un acte attentatoire à l’honneur. » À l’époque, cet organisme ne trouvait rien à redire au maintien dans son grade de M. Papon, responsable de la déportation de personnes juives pendant l’Occupation, puis en 1961 de l’assassinat de manifestants algériens à Paris. Ce n’est que deux ans plus tard, en 1999, que sa décoration était retirée à M. Papon. Mieux vaut donc, du point de vue de l’« honneur », commanditer des meurtres sous tous les régimes, qu’encourager la liberté de disposer de sa propre vie.

[4] Crimes écrits, La littérature en procès au XIXe siècle, Plon, 1991, p. 276.

[5] On en trouvera le texte en annexe. Sur la genèse de la loi, voir plus loin chap. 7.

[6] « La mort de Caton », in Le Treizième César, Gallimard, 1970, pp. 43-44.

[7] Au XIXe siècle, dans le mouvement anarchiste, la « propagande par le fait » désigne d’abord toute réalisation pratique ou action d’éclat dont l’exemple peut servir à éclairer la classe ouvrière. Par la suite, elle sera plus étroitement associée aux attentats.

[8] À la vie à la mort, Maîtrise de la douleur et droit à la mort, Noésis, 1997. Rappelons ici que le nombre des décès suicidaires a régressé à partir de 1987 jusqu’en 1991 (pour augmenter à nouveau en 1992) alors même que 100 000 exemplaires d’un livre citant des techniques d’intoxication médicamenteuse avaient été vendus. De plus, cette méthode de suicide n’a jamais représenté que 13,54 % de l’ensemble des décès suicidaires (25% chez les femmes), tandis que les méthodes violentes, bien connues de tous, sont toujours — de loin — les plus utilisées. Les journalistes renoncent difficilement au discours alarmiste. Ainsi Le Monde du 4 février 1998, année pour laquelle le chiffre des décès suicidaires (10 534) est inférieur au chiffre le plus bas (11 502) de la période 1987-1991, citait-il, sans le démentir, un professeur de médecine légale selon lequel « le suicide augmente à une telle vitesse que tout le monde commence à se sentir concerné » [Je souligne].

[9] On trouve les traces de mon activité dans les groupes et revues de cette époque dans le recueil intitulé Pièces à conviction, Noésis, 2001 (épuisé). La brochure de Robin est reproduite en annexe du présent ouvrage.

[10] LHistoire du suicide de G. Minois, sous-titrée « La société occidentale face à la mort volontaire » (Fayard, 1995), est « centrée sur les XVIe-XVIIIe siècles », délaissant les XIXe et XXe siècles, ce qu’il n’annonce que dans sa conclusion. M. Minois qualifie SME de « brochure » (p. 373), dont il ignore l’éditeur et les auteurs…

[11] Je songe par exemple au manifeste, dit « de désobéissance civique », lancée par deux militantes de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) et signé par 132 personnalités, publié à la une de France-Soir, le mardi 12 janvier 1999. « Nous déclarons avoir aidé une personne à mourir ou être prêts à le faire. Nous considérons que la liberté de choisir l’heure de sa mort est un droit imprescriptible de la personne […]. À plus forte raison, ce droit est-il acquis au malade incurable ou qui endure des souffrances que lui seul est habilité à juger tolérables ou intolérables. […] »

[12] Voir « Le gouvernement s’inquiète du trafic de médicaments sur Internet », Le Monde, 4 octobre 1996. Fin décembre 1998, suite au suicide d’une jeune femme, la police japonaise ouvrait une enquête sur un site Internet qui proposait à la vente des doses de poison.

[13] Un matin de décembre 1998, Guillaume Esnault, gérant d’une société rennaise hébergeant sur le Net plus de 2 500 sites francophones, ainsi que sa femme enceinte de sept mois sont arrêtés à leur domicile. On pouvait lire sur l’une des 200 000 pages accueillies par le Village des extraits de SME (j’ignore lesquels) et sur une autre un dessin animé jugé pornographique…

[14] Rééd. Gallimard, coll. L’Imaginaire, 2004, pp. 88-89.

[15] Certains, par exemple Claire et Roger Quilliot, n’y figurent pas ; nous les retrouverons dans la suite de l’ouvrage.

[16] L’histoire de Ramon Sampredo a fait l’objet d’un film d’Alejandro Amenabar : Mar adentro [hacerse mar adentro signifie « prendre le large »] (Le Monde et Libération du 2 février 2005).

[17] Le Monde, 20-21 juin 1999.

[18] Noëlle Châtelet, sa fille, lui a consacré un livre : La Dernière Leçon (Seuil, 2004).

[19] France Soir, 16 décembre 2002.

[20] Mme Humbert milite pour une réforme du droit en matière d’euthanasie.

[21] Libération, 15 juin 2006.

[22] Le Monde, 17 mars 2007. À l’occasion de cette affaire, plus de 2 000 médecins et soignant(e)s affirment dans un manifeste qu’ils ont « aidé médicalement des patients à mourir avec décence » et réclament une dépénalisation « sous conditions [des] pratiques d’euthanasie, en s’inspirant des réformes déjà réalisées en Suisse, en Belgique et aux Pays-Bas » ; Le Nouvel Observateur, 8-14 mars 2007.

[23] Le Monde, 19 et 23 décembre 2006.

[24] Le Monde, 26 septembre 2007 (je souligne) ; nécrologie de Maïa Simon, Le Monde, 30 septembre-1er octobre 2007.

[25] Libération, 4 octobre 2007 ; nécrologie d’A. Gorz dans Le Monde, 27 septembre 2007.

[26] Voir Libération, 21 mars 2008 ; Le Monde, 25 mars 2008.

[27] L’Express.fr, 13 mars 2008.

[28] L’Humanité, 21 mars 2008.

[29] Le Midi libre, 1er avril 2008.

[30] Le Monde, 15 août 2008.

[31] Le Monde des 10, 11, 12 février 2009.

Bruce Willis, ou la stature du commandeur (2013)

Le propriétaire (ou devrait-on dire le « tenancier » ?) d’un blog est soumis à deux tentations (au moins).

Une tentation que je qualifierai de niaiseuse et d’intimiste : il poste en ligne des photos qu’il enverrait (du coup, il les envoie) à sa petite amie. La photo d’un pigeon égaré par la tempête de neige sur la rambarde de son balcon… ou bien le plat qu’il a dans son assiette au restaurant (tu te souviens minou, ces lasagnes à Florence !).

Pitoyable, mais sans réel danger ni pour lui-même ni pour autrui.

L’autre tentation est la suivante, et l’on comprendra que c’est à elle que l’auteur de ces lignes a le plus de mal à résister : le tenancier se prend à la fois pour une Internationale à lui tout seul (disons la Ve), pour l’équipe de rédaction d’un journal prestigieux, genre NYT, et encore pour une espèce d’anti-CIA recevant et traitant toutes les informations politiques et sociales de la planète (message personnel : OK guys ! don’t worry, it’s only a joke !).

Le problème n’est pas que cette triple option soit immodeste, c’est qu’elle est irréalisable. Ça ne se peut pas !

Vous me direz, en m’ôtant les mots de la bouche, qu’avec tout ce qu’on voit, sans parler de ce qu’on nous cache, on est largement servis en fait d’impossibilités bien réelles…

Pour être honnête, ce long préambule ne sert qu’à vous faire comprendre — mais discrètement, vous voyez ? — à quel point je suis conscient du ridicule dans lequel je sombre en émettant un point de vue sur un événement à peu près aussi signifiant que la pose balconnière du volatile ci-dessus évoqué. En l’espèce : le fait que l’acteur Bruce Willis « a été fait commandeur dans l’ordre des Arts et Lettres par la ministre de la Culture Aurélie Filippetti » [en février 2013].

Aurélie et Bruce

J’ignore tout — et je souhaite que cela dure toujours — de ce que peut bien être « l’ordre des Arts et Lettres ». Par ailleurs, je suppose qu’un « commandeur » de cet ordre (ou faut-il dire « dans cet ordre » ?) ne commande rien du tout, sinon des pizzas Margherita par téléphone (comme avant), et qu’on lui agrafe sur le revers du veston un bout de tissu ou de métal (penser à mettre un vieux veston)… Bref, rien.

Et pourtant, voilà : ma tierce partie journaliste d’investigation prend discrètement contact avec son homologue de la Ve, et cherchent de concert à tirer les vers du nez de l’anti-CIA. D’autant, là vous allez rire, que le dernier film dans lequel M. Willis exerce ses talents raconte justement l’histoire d’un inspecteur qui débarque à Moscou pour aider son fils, emprisonné, qu’il n’a pas vu depuis longtemps (ça se sent ? oui, je recopie), et qui est en fait un agent de la CIA (OK guys ! It’s only a movie !).

Et me voilà intimement sommé et requis de dire, ici-même, ce que je pense de la chose ! Saleté d’addiction aux écrans ! D’un autre côté, plus vite j’en aurai fini, plus vite j’irai au lit.

Que nous dit l’AFP ? Ceci : « L’acteur américain Bruce Willis, en France pour la promotion de Die Hard, Belle journée pour mourir, a déclaré lundi soir se sentir chez lui à Paris et en France, lors d’une cérémonie au ministère de la Culture. »

Est-ce pas typiquement de là-bas cette manière d’intégrer le baiser fraternel (comme on disait pendant la Révolution) avec une ministre de la Culture dans un plan com’ bien mené ?

Mais qu’est-ce qui peut passer par la tête d’un ou d’une responsable de l’ordre des artzélettres pour qu’il ou elle pense à Bruce Willis ?

Le Willis, je le regarde évoluer sans déplaisir sur les écrans (dans la quatrième dimension, j’avoue un faible pour les forts). Dans la vie réelle, il fait partie des très nombreux crétins qui considèrent M. Obama comme une espèce de réincarnation de Lénine, les drones en plus. Je me souviens d’un journal télévisé au cours duquel le présentateur était tout content de pouvoir copiner avec la vedette en lui montrant qu’on suit l’actualité politique de son grand et beau pays. D’où question sur l’élection d’Obama, avec un sourire littéralement dégoulinant de connivence (rêvée). Et là : masque de l’acteur. Pas connivent pour un rond, le Willis. Lâche quelques phrases sèches sur les impôts qui vont encore augmenter.

Ça vous donne une petite idée de l’opinion de notre nouveau commandeur sur le parti socialiste français. En gros : des partageux aux mains tachées de sang !

Mme Filippetti est, je crois, l’auteure d’un livre (que je n’ai pas eu l’occasion de lire) intitulé Les derniers jours de la classe ouvrière, salué, comme l’on dit, par la critique. Comment deviner ce qui la destinait à passer de la pommade dans le dos (musclé) du beau Willis, en signalant tout de même que le bougre sait « quitter parfois son costume du grand balèze » (sic).

Une hypothèse : Mme Filippetti est une littéraire de gauche ; en décorant une brute pleine aux as, elle croit donner l’impression qu’elle n’en est pas moins proche des réalités populaires pour autant (et puis Gégé [Depardieu] a émigré). Si ça permet de reprendre 100 000 voix au FN, on ne va pas faire des économies de bouts de ruban.

D’ailleurs, en y repensant, les derniers jours d’un côté, et belle journée pour mourir de l’autre, ça vous a une sorte de cohérence émotionnelle assez bien venue.

Ou alors, il s’agit d’une demande mal comprise de l’acteur lui-même (le mail était en anglais). Il ne demandait pas à être décoré, mais c’est la réponse qu’on fait aux importuns à ménager. M’abusais-je, ou bien le garçon est propriétaire ou actionnaire d’un restaurant sur les Champs-Élysées ?

Un problème d’extension de terrasse, Bruce ?