La parole est à Roberta Cappelli ! (2004)

Roberta Cappelli a été condamnée en Italie à la prison à vie pour son militantisme dans les Brigades rouges. « Nous savions, déclare-t-elle à Libération (20 septembre 2004), que nous risquions la prison et même la mort, alors que beaucoup d’entre nous n’avaient même pas encore fait l’amour. »

Elle vit en France depuis plus de dix ans et fait partie des militant(e)s les plus menacé(e)s d’une extradition voulue par l’État italien pour des raisons de politique intérieure.

Je publie ici le texte que Roberta a lu, en avril dernier, lors d’un meeting à la Bourse du travail.

Je publie ce texte parce que c’est un superbe éclat de vie. Parce que j’aime d’amitié la femme qui s’y confie. Parce que je tiens à ce qu’elle puisse, elle et d’autres connu(e)s ou inconnu(e)s, continuer à nous enrichir, ici, puisque dans ce monde de malheur nous avons la chance que l’exil l’ait conduite jusqu’à nous.

C. G.

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Je vous lis des morceaux de ma pensée, des aperçus chaotiques, comme moi, comme le monde qui nous entoure.

Les années 70 étaient les temps de mes 15-20 ans. Un espoir total, rêves, utopies personnelles et sociales étaient devant moi/nous, opposés à une société capitaliste et patriarcale qui enfermait les femmes dans le désir de l’homme, sa langue, ses lois.

Pourquoi s’engager et comment on le fait…..

Au début un mouvement riche des sonorités discordantes, un rejet des injustices et des inégalités.

À la formation de tout devenir révolutionnaire il y a des alchimies, des émotions, des aspirations ; les analyses des situations historiques lui donnent un sens après.

D’où je viens, d’où venons-nous les femmes et les hommes exilés ?

Nous venons toutes/tous d’une histoire collective, une histoire de lutte sociale, politique, de cette nébuleuse désirante de révolte, radicale et, pour beaucoup de nous, armée.

Dans ce temps là nous respirions le monde entier. S’engager dans la lutte était notre façon de vivre, mettre en jeu notre corps dans la transformation concrète de l’existant, une nécessité.

Se sentir sujets de notre destin, partager ensemble un devenir que nous croyions en train de se faire.

Il ne s’agissait pas de trouver une place dans ce monde mais on voulait en construire un autre, ensemble.

Nous étions innocents et dangereux, comme des enfants qui traversent un terrain miné dans une époque guerrière.

Nous voulions la révolution.

Ce grand rêve, qu’on voulait retenir, on le respirait au quotidien dans les assemblées permanentes, les premiers collectifs féministes, les luttes ouvrières et étudiantes, les cortèges, les occupations des logements vides, les mille questionnements sur une autre qualité de la vie.

On a cherché à être à la hauteur de ce rêve. On a voulu aller jusqu’au bout d’une histoire commencée bien avant nous.

Dans un aller et retour de questionnements et d’incertitudes, dans l’espoir de n’avoir pas tort, cet engagement nous a transporté vers des choix d’inimitié radicale. Une radicalité qui a essayé de rompre avec toutes les médiations, devenues à nos yeux impossibles, mais qui nous a engloutis.

Je l’assume cette histoire, mon histoire, sa part de responsabilité et sa part de richesse.

Le temps s’écoule mais il ne passe pas, il demeure.

Plus de mille femmes, et plus des trois mille hommes ont été condamnés pour des faits liés à des tentatives de subversion de l’ordre constitutionnel, pour appartenance à des associations subversives et à des bandes armées.

Après 30 ans des corps sont encore prisonniers, exilés, la parole aussi.

La France a donné hospitalité à une partie de cette génération qui est la mienne, en pleine connaissance des faits qui nous étaient reprochés et de leur nature politique.

L’asile, un, indifférencié, inconditionnel, pour toutes/tous et chacune/chacun : telle était et reste notre demande.

Dans la réalité du monde contemporain qui a jeté des million d’être humain, sur les routes de l’exil, y a t il un lieu où retourner ?

Depuis des années je vis en France, avec une carte de séjour, mais je vis sur les marges.

J’ai quitté ma langue maternelle, et je suis rentrée dans l’autre, la langue de l’hospitalité ; parfois, les deux langues se mélangent, et donnent une langue qui n’existe pas ou, mieux, qui n’existe que dans les territoires des exils.

Dans ce long parcours fait aussi de lacérations/séparations, j’ai dû ré-apprendre à vivre avec un corps singulier, et il m’a fallu du silence, beaucoup de silence pour faire surgir du tumulte des voix, ma voix,

Re-venir à un autre langage pour accéder à un « nous » riche de différences.

J’ai repris l’habitude de partir du JE, pour parler de notre histoire différemment, pour être précise, soucieuse de savoir qui parle et au nom de qui on parle.

J’ai défait mon histoire pour en faire d’autres, certaine que le monde peut encore être réchauffé par la fureur et la douceur du désir, par la brûlante nécessité de la revanche d’une autre vie.

Dans ce pays je continue à résister.

Je circule entre parcours et réalités de luttes sans être confinée, confisquée par aucune communauté.

Extradition.

Je suis sous la pression de devoir agir, réagir parce que les mots sont devenus brûlants.

À nouveau criminelle, encore et toujours terroriste, arme sémantique pour essayer de nier à l’infini le caractère politique de la longue saison subversive des années 70.

Le temps s’écoule mais il reste,

Il me laisse prisonnière d’une image figée, en otage d’un passé qui n’a pas pu être libéré.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Roberta Cappelli

Paris 8 avril 2004