Les petits maîtres à baiser (1980)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Publié dans Possible (septembre-octobre 1980).

Cette revue de contre-information sur l’enfance est issue de l’association « Des enfants et des hommes », crée en 1972 (le numéro 1 est daté de janvier 1976 ; le n° 11 de juin 1979 constitue le premier numéro de la nouvelle série). J’en assumerai, en 1982, la direction de publication. L’article ci-dessous est représentatif de la ligne étroite que nous sommes quelques-uns à suivre : combattre également les tenants de l’ordre moral, les réformateurs d’apparence, comme aussi les « chasseurs de mômes » qui s’accomodent du système de domination sur l’enfance, en endossant pour la montre des oripeaux subversifs.

Ils prolifèrent dans la presse, respectueuse ou genre Libé, profitant de ce que le snobisme y tient lieu d’esprit critique. Ce sont des mecs, ils parlent aux mecs, des petits garçons de préférence.

Figure la plus marquante du mouvement, M. Gabriel Matzneff, ci-devant chroniqueur au Monde, y illustre quasi quotidiennement la difficulté de nourrir d’idées bourgeoises un style précieux d’aristocrate. Impressionnant les conservateurs par son attachement à l’Église orthodoxe et l’abondance des citations latines et grecques qu’il leur inflige, aguichant les refoulés de gauche par son goût proclamé pour les moins de 16 ans, M. Matzneff réalise le rêve des gauchistes qu’il méprise : être un marginal installé. Il réussit à passer pour un contestataire redoutable, ennemi de la famille et des bonnes mœurs. Certains le craignent, d’autres l’admirent. C’est donc que personne ne l’a lu. Il l’avoue pourtant ingénument, c’est dans les recoins d’ombre de la morale dominante qu’il s’épanouit.

Confortant les plus grosses plaisanteries freudiennes, Matzneff chante l’interdit et vante la prohibition : « Seule la transgression m’exalte ». Vulgairement, Gabriel a besoin de ça pour bander. « Un des charmes de l’amour des moins de 16 ans c’est qu’il se cache […]. Que la chasse aux gosses demeure un sport périlleux et défendu ! Moins il y aura de vilains messieurs qui séduiront les petites filles et les petits garçons, mieux ça vaudra. Le véritable amant comme le véritable collectionneur, est le contraire d’un prosélyte » (in Les Moins de 16 ans, Julliard [1974], p. 84-85). Non seulement le code pénal est un excitant mais il préserve heureusement de la concurrence ! Donc la police veille et c’est tant mieux, mais les parents concourent aussi au bonheur raffiné du « collectionneur » : « Tes mensonges à tes parents ont pour moi le charme de nos plus savoureuses étreintes » (« Lycée Montaigne », in Recherches, n° 37, avril 1979). Et l’école donc ! Imagine-t-on le martyre d’un « pédophile » obligé de se dépêtrer de gosses sans horaires, sans contraintes, libres ? Libres, on en frémit ! Accepteraient-ils encore les baises de 5 à 7 sans le cours de math ou le repas de famille qui les justifiaient ? Décidément non, Matzneff et ses pareils n’ont aucun intérêt à la libération des enfants qu’ils disent aimer.

Le bougre s’en inquiète d’ailleurs et prêche maintenant le silence et la dissimulation. Rejetant dégoûté la mode « pédophile » qu’il a lui-même lancée, l’archimandrite [titre d’un roman de Matzneff] de nos jardins publics feint de déplorer un retour à l’ordre moral qu’il annonce. « L’avenir est à la clandestinité » paraît-il. Un mot d’ordre qui fera bien rire les mineur(e)s dont elle est le lot quotidien, et les amants d’enfants qui croupissent en taule, ayant manqué probablement des moyens dont dispose Matzneff pour protéger la sienne [sa tranquillité].

Qui a peur de qui ?

Le numéro d’avril 1979 de Recherches sous-titré « Qui a peur des pédophiles ? » recèle un joyau de la littérature « pédophilique » actuelle sous la forme d’un carnet de voyage à Manille (Philippines). L’auteur, anonyme du XXe siècle, explorateur passionné de l’entrejambe, s’extasie sur les petits miracles de la vie locale : « La prostitution de l’enfant est ici aussi naturelle que celle de la femme, elle est un élément essentiel et constitutif de la vie quotidienne ». Ce genre d’ordure déposée avec grâce au hasard d’une telle revue, montre assez quelle confusion répugnante prospère dans les discours pseudo-libérateurs. On conviendra volontiers que les hétéro-conjugaux sont mal placés pour s’indigner des cadeaux que les amoureux d’enfants font à leurs partenaires, eux qui « soutiennent » leurs épouses, leurs maîtresses et leurs putes. Mais la prostitution existe, engraisse les maquereaux et soutient l’ordre. Le tiers-monde existe aussi et déborde des cartes postales. L’obscène satisfaction du colonialiste blanc, dédouané — croit-il — par son appartenance à une minorité, qui se paie un môme avec la bénédiction du père ou du patron ; cette satisfaction-là appelle le crachat. Nulle raison vraiment d’avoir peur de ces « pédophiles », mais de bonnes raisons de les abattre.

Dernière nausée avant l’autoroute

Dans le numéro du 9 janvier [1980] de Libération, journal officiel de la confusion, Alain Pacadis[1] fantasme (?) le récit du viol d’un adolescent par deux hommes. Ce faisant, il sacrifie à un genre littéraire dont le spécialiste actuel est Jean-Luc Hennig. Textes dont rien ne permet de déterminer s’il s’agit d’interviews, de fictions ou de reportages. Quelle peut être la fonction d’un tel flou méthodologique sinon d’échapper à la critique ? (Cf. par ex. « Le poisson bleu ou l’attrape-môme », in Autrement, n° 22, novembre 1979). Or donc, Pacadis décrit un viol duquel je tairai les détails. Reportez-vous à votre sex-shop habituelle ou à Libération. Voilà la « morale » : « J’étais fasciné par la beauté gonflé du périnée et par le contour lisse et éclaté de l’anus, légèrement gras, glycériné, lèvres minces retroussées sur le sexe du vieux qui limait de biais à petits coups réguliers, haletant ».

Voilà le dénouement : « […] Le cri du gosse fou de la présence inhabituelle du pénis tout puissant dans son rectum. J’aurais voulu que cela dure toujours. »

Pacadis, trop lâche, ne fait dans le viol qu’avec un alibi politique. Aussi introduit-il son œuvre par la forte pensée que voici : « Il est quelquefois bon d’étaler au grand jour ses perversions, c’est une façon de se libérer soi-même et d’approfondir certaines facettes du discours que la morale occulte. »

Seulement voilà, triste queue, le viol n’est pas une perversion, ça t’arrangerait trop, toi et tes pareils. Le viol, c’est de la propriété. Pas une once de snobisme ou de préciosité là-dedans. Pas une perversion, une domination. Je sais, ta réponse est toute prête : t’es un grand provocateur, tu donnes à penser. Qui s’indigne tombe dans le panneau. Seulement voilà, triste queue, le texte que tu nous infliges n’a rien de provocateur. Il n’y a pas un mot, une virgule, qui marque la distance, la caricature, l’esprit. C’est une apologie, un point c’est tout. Tes intentions, tes effets littéraires, on s’en brosse. Ton discours n’est pas de ceux « que la morale occulte », rêve pas ! Il est de ceux que la morale produit et qui la soutiennent.

À défaut de principes, il reste à Libération quelques tabous. Pacadis n’aurait pas osé proposer un texte similaire décrivant le viol d’une fille. Les clavistes, même endormies, l’auraient écharpé, même par réflexe[2]. Mais le viol d’un mec, qui pourrait s’en offusquer. On préfère à Libération censurer les annonces amoureuses qui s’adressent à des mineurs.

Un code pénal, un peu de porno, esprit Libé

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[1] Sorte de chroniqueur « destroy-branché », décédé depuis.

[2] Les clavistes de Libération, des femmes en majorité, sont célèbres à cette époque pour les notes sauvages qu’elles insèrent volontiers dans les articles pour en relever les traits machistes. La « note de la claviste », ndlc en abrégé, devient un genre journalistique.

Pourquoi Onfray-t-il mieux de se taire

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Gueule rouge
Le problème avec Michel Onfray, ça n’est pas qu’il est sot ou malhonnête. Le problème c’est qu’il est convaincu qu’il peut produire une critique légitime de l’activisme politique, depuis l’extérieur. Autrement dit : il se poste sur le trottoir, regarde passer la manif, et ricane sur le mode « Eh ben les p’tits gars, c’est pas comme ça que vous allez changer le monde ! ».
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Personne n’a jamais vu Onfray dans une manifestation, un mouvement social, une assemblée générale, un comité de soutien… Il est connu pour deux prises de position : 1) le soutien à Otto Mühl, ex-actionniste viennois, ex-artiste d’avant-garde, devenu gourou d’une secte reichienne (« un laboratoire », dit Onfray) et violeur de jeunes filles, condamné et emprisonné pour cela ; 2) le soutien (critique) à Olivier Besancenot (il le trouve trop contestataire) qui, comparé au précédent, remporte facilement le prix du type le plus sympathique que la terre a jamais porté. Autrement dit, une vilenie – qui s’explique certainement, selon la théorie d’Onfray lui-même, par quelque détail biographique qu’il ne manquera pas de révéler un jour au public de son université populaire – et une ânerie. Sacré pedigree militant !

Onfray est une espèce de Philippe Val sans passé. Ce dernier a vécu sur le public contestataire, chevelu, antinucléaire etc. pendant des décennies (il lui vendait ses disques et ses spectacles) avant de lui cracher dessus et de le couvrir de leçons de morale ultralibérale. Onfray ne manque pas une occasion de moquer les anarchistes et en général tous les gens assez bêtes pour défiler ou brandir un drapeau, mais ça n’est pas en tant qu’ex revenu de tout, mais en tant que libertaire autoproclamé. Lui qui n’a jamais milité, jamais distribué un tract, jamais monté un comité de soutien, jamais soutenu une grève ou vendu un journal à la criée, explique au bon peuple ce qu’il faut penser de tout ça et comment on mène une lutte !

C’est du fait de cette prétention exorbitante, elle-même procédant de son extériorité absolue à tout antagonisme de classe et à toute perspective historique (la révolution est désormais impossible, et d’ailleurs peu souhaitable…), qu’il devait nécessairement adopter un point de vue de journaliste-flic dans l’affaire dite de Tarnac.

Ça commence dans le Journal officiel de l’esprit franchouillard, dont il est l’un des fleurons, Siné Hebdo n° 11 du 19 novembre 2008, sous le titre « Du bon usage du sabotage ». Onfray a-t-il jamais saboté quoi que ce soit ? On pariera que non. Peut-être une petite malveillance ici ou là, dans sa prime jeunesse (les pieds sur la banquette ?). Mais, dans la logique du personnage, c’est précisément ce qui lui donne le doit de parler urbi et orbi des sabotages attribués à d’autres par la police.

« Anarchistes, les saboteurs de TGV à la petite semaine ? Curieux qualificatif pour des rigolos qui servent surtout le dogme sécuritaire. […] La poignée de crétins qui, semble-t-il, jouissaient d’immobiliser les TGV en sabotant les caténaires […]. »

Semble-t-il. La présomption d’innocence tient à peu de choses sous certaines plumes.

Mais comme Onfray, aveuglé par sa légitimité de carton pâte, ne sait littéralement plus ce qu’il écrit, il se paie le luxe de critiquer chez les confrères de Libération ce qu’il vient de commettre lui-même trois lignes plus haut : « D’où une couverture du journal (“L’ultra-gauche déraille”) suivie de deux pages intérieures vaguement démarquées de la thèse du ministre de l’Intérieur […] avec un éditorial qui, discrètement tout de même, recourt au conditionnel. On ne sait jamais… »

Recourir au conditionnel ! Fi donc ! C’est bon pour les journalistes de Libé qui « veulent discréditer la vraie gauche, la gauche de gauche » (avec des vrais morceaux de LCR dedans !). Onfray, lui, est un philosophe libertaire-nietzschéen-de-gauche. Lui peut donc ne pas se démarquer du tout de la thèse du ministère de l’Intérieur, sans passer le moins du monde pour une crapule.

Que ces saboteurs « adolescents attardés », « ces demeurés se réclament de l’anarchisme et de l’anarcho-syndicalisme s’ils le souhaitent. Mais qu’alors ils lisent Émile Pouget et son petit livre intitulé Le Sabotage. »

Où Onfray a-t-il pris que les saboteurs présumés se réclament de l’anarchisme ? Dans les communiqués de la police. Mais peu importe puisqu’il s’agit de faire croire que ces militants ne peuvent qu’ignorer Émile Pouget, comme d’ailleurs les lecteurs de Onfray, auxquels il le révèle. C’est un principe de publicité de lui-même sur lequel Onfray ne transige pas : il ne cite pas, il révèle. N’attendez pas de lui qu’il signale l’édition du Sabotage en poche chez Mille et une nuits ou la réédition aux Presses du Réel, ou les nombreuses versions téléchargeables sur le Net auxquelles n’importe quel moteur de recherche vous mènera en 3 secondes. Cela atténuerait son mérite !

L’article se clôt sur un appel à « des formes modernes de luttes qui permettent, par exemple de transformer les grèves en fêtes gratuites pendant lesquelles on voyagerait sans billets. Ou qu’on défende l’idée de la gratuité des transports en commun – ce à quoi je souscris. À quoi servent, sinon, les impôts ? »

Depuis la position qu’il occupe dans la société, Onfray ignore que des militant(e)s (beuark ! avec des drapeaux ?) se battent effectivement pour la gratuité des transports. Ils n’y souscrivent pas ; ils organisent des actions coup de poing pour imposer la gratuité dans des stations de métro, ce qui suppose de se donner des rendez-vous, de rédiger des tracts, puis de les distribuer, puis d’affronter les contrôleurs et les flics (c’est l’objectif du Réseau pour l’Abolition des Transports Payants (RATP, 145, rue Amelot 75011 Paris). Toutes activités parfaitement ridicules et dépassées aux yeux d’Onfray.

Deuxième couche

Il semble que le premier article d’Onfray a suscité de nombreuses réactions, majoritairement défavorables, voire agressives. Que fait le véritable philosophe ? Un examen de conscience ? Une autocritique ? Vous n’y êtes pas. Il prend le rouleau et en remet une couche. Épaisse et malodorante.

C’est dans Siné hebdo n° 13 du 3 décembre 2008. Après un petit topo pédagogique sur les conditions (pénibles) d’une collaboration hebdomadaire à un journal (songez qu’il faut que l’article ait été rédigé avant d’être imprimé !), Onfray réitère ses positions précédentes : critique de Libé, éloge de Pouget, du sabotage bien pensé – celui qui nuit aux patrons et non au peuple – et de la grève festive.

Il ajoute : « Qu’est-ce que je ne disais pas ? 1. Que ces individus arrêtés étaient des « terroristes » ; 2. Qu’on avait raison de les poursuivre sans preuve – j’écrivais le lendemain de l’arrestation et tout le monde ignorait qu’il n’existait aucune preuve tangible contre eux ; 3. Qu’ils étaient des “anarcho-autonomes” ou des tenants de “l’ultra-gauche”. Je persiste et je signe. »

Tout le monde ignorait qu’il n’existait aucune preuve tangible. C’était donc ça ! Ben alors, y’avait vraiment pas de quoi s’énerver. Il se trouvait que le libertaire gauche-gauche n’avait pas encore en sa possession les informations que les journalistes, sur lesquels il crachait (c’est un tic ! anarchistes, journalistes, tout y passe), allaient lui fournir au fil des jours. Et, franchement, qui aurait pu imaginer l’incroyable vérité que ces saboteurs de la vraie gauche allaient révéler : la police avait menti ! On se pince ! Comment voulez-vous qu’un gauche-gauche aille penser une chose pareille avant de la lire dans Libération ou de l’entendre sur France-Inter.

Et d’ailleurs, ici je demande toute l’attention bienveillante du lecteur, le gauche-gauche est bien un libertaire incontestable puisqu’il est… je vous le donne en mille… abonné au Monde libertaire ! Il le confie non sans fierté aux lecteurs de Siné hebdo : « Je lis dans Le Monde libertaire, auquel je suis abonné ».

Mille pardons Michel, je retire tout ce que j’ai dit qui a pu t’offenser. Abonné au Monde libertaire ! Alors là, respect ! Ça en jette. Un exemple, moi. J’ai déjà acheté ce journal, j’ai même écrit dedans, au début des années 1970 pour la première fois, eh bien je ne me suis jamais abonné. On voit tout de suite qui a le véritable rapport au réel réel de gauche pour de vrai.

Que trouve Onfray dans l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste (numéro daté du 20 au 26 novembre 2008) ? Ce qui l’arrange, bien entendu. L’expression « bras cassés » dans un article signé, et la désapprobation des actes de sabotage dans un communiqué de la FA daté du 15 novembre. La FA pense bien ce qu’elle veut des sabotages de lignes TGV, mais voici ce que l’on peut lire dans son communiqué : « La précipitation policière et l’emballement médiatique à présenter ces présumés innocents comme de dangereux saboteurs et futurs poseurs de bombe […]. Que sont quelques caténaires arrachées (parmi 27 000 actes de malveillance recensés par la SNCF pour la seule année 2007) causant le retard de quelques dizaines de trains […]. Les anarchistes ne croient pas que la propagande par le fait, conçue comme le réveil mythique de la conscience du prolétariat toujours prêt à la riposte, puisse obtenir le moindre succès. […] Même si la Fédération anarchiste n’a jamais fait le choix de l’avant-gardisme, elle demande la libération immédiate de toutes les personnes emprisonnées et mises en examen. »

On voit immédiatement où Onfray peut rejoindre la FA, mais on voit très bien aussi ce qui figure dans le communiqué et qui est totalement absent des DEUX textes d’Onfray : la demande de mise en liberté des personnes arrêtées. Onfray n’en parle pas, parce qu’il n’y pense pas ; il n’y pense pas parce qu’il pense comme et avec les flics et les journalistes. Sa façon de s’abriter derrière des anarchistes assez embarrassés, auxquels il donne, mais pour l’occasion seulement, un brevet de sérieux libertaire, est une manœuvre pitoyable.

Où la couche ment

Il y a un troisième épisode à l’affaire. Onfray est sollicité par Libération (3 décembre 2008), ce qui lui permet de présenter une espèce d’autocritique alambiquée… aux lecteurs de Siné hebdo, lesquels sont supposés lire chaque matin un journal « qui a opté pour la gauche de droite » et sur lequel il crachait dans Siné hebdo. Cohérent n’est-il pas ?

Pour se défendre des accusations, Onfray défend toute la profession plumitive (l’adjectif s’applique également aux poulets et aux journaflics) dans un plaidoyer à mourir de rire :

« […] La présomption d’innocence fonctionnait, certes [c’est toujours mieux que « semble-t-il »], mais la présentation des faits par les médias, relayant à chaud, faute de mieux, la version policière, ne semblait faire aucun doute : il s’agissait là des personnes qui posaient les fameux fers à béton sur les caténaires. Informé par cette seule source, dont la une de Libération […] j’ai rédigé mon billet hebdomadaire ». Gna gna gna, gna gna gna.

Faute de mieux ! Ce faute de mieux mérite de prendre la place qui lui revient dans le musée de la philosophie policière. On dira dans les manuels « Michel-« faute de mieux »-Onfray ». En effet, chères lectrices, chers lecteurs, si les journalistes reproduisent sans y changer une virgule les communiqués du ministère de l’Intérieur, ça n’est pas du tout parce qu’ils partagent avec ce ministère et ses employés une même vision policière du monde. Ça n’est pas non plus parce que leur fonction sociale est de faire la publicité de l’état des choses existant, c’est-à-dire l’exploitation salariée plus la fiction d’une démocratie représentative. Non, c’est faute de mieux. Et comme le mieux, c’est bien connu, est l’ennemi du bien, les menteurs salariés ne sont pas près de changer de camp.

Onfray, lui, se découvre, au fur et à mesure de sa lecture de la presse, une vocation de journaliste d’investigation. Il était, faute de mieux, convaincu par la version policière ; il la renverse comme un sablier : « Car le dossier ne comporte rien ». Les « rigolos » et les « crétins » (termes jamais retirés ou autocritiqués) sont devenus des gens respectables, à qui on ne va tout de même pas reprocher un activisme international et une bibliothèque !

Onfray – c’est un peu son job – pose une question, douloureuse, par l’intermédiaire de Libération : « Devant un dossier vide et une totale absence de preuves, que peut le journalisme pour ne pas se déjuger plus que de raison ? En appeler au débat et aux dossiers – plus tard… J’y contribue d’autant plus volontiers que, dans Siné hebdo, j’ai moi-même donné le change en emboîtant le pas aux journalistes d’en face ! [Vous suivez toujours ?] Le temps d’une chronique, certes, mais quand même. [Vous avez bien lu ! Il dit une chronique.] Une leçon sur le journalisme qui est un pouvoir comme les autres et [probablement pour « ce »] que le libertaire que je tente d’être ne se rappelle probablement pas assez… » Bla bla bla, bla bla bla.

Notez que j’ai parlé de trois épisodes. Mais je n’écarte pas l’hypothèse qu’un quatrième m’ait échappé ou que d’autres soient à venir. Ce type se bonifie. Laissez-lui six mois et il découvrira l’existence des textes de lois antiterroristes français qui prévoient très précisément ce dont il s’offusque comme d’une anomalie incompréhensible. Dans un an, il aura compris que l’angélisme innocentiste, qu’il endosse pour se racheter après la cagoule antiterroriste, a de quoi faire vomir ou pisser de rire tous les libertaires du monde. En 2010…

Restons-en là. Vous avez peut-être, comme moi, autre chose à penser. J’en termine par une courte lettre ouverte :

Onfray, petit bonhomme ! Pourquoi ne pas te contenter de déblatérer sur Sade ou les Enragés ? Tu dis des sottises, bien sûr, mais tout le monde s’en tamponne. « Le libertaire que tu tentes d’être » ! Mais résiste à la tentation, mon gars ! On ne t’a rien demandé, t’es pas doué, tu te mêles de choses auxquelles tu ne comprends rien en nuisant à des gens qui pourraient t’en vouloir. C’est pourtant simple : la prochaine fois que tu sens le « libertaire » en toi qui veut s’exprimer, ferme-la !

Comment faire d’une « infidèle » une esclave sexuelle… (2011)

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J’ai parlé, à propos de la complaisance d’une femme journaliste envers une série télévisée particulièrement misogyne, d’ « auxiliaire féminine ». Il y a pire. Par exemple cette koweitienne, Salwa al Mutairi, dont les propos ont été reproduits par le Daily Mail en juin 2011.

 

 

 

Cette dame, qui mène, si l’on comprend bien, une carrière politique et télévisuelle, ne songe qu’à rendre service… aux hommes.

Lesquels, malheureux qu’ils sont, que Mahomet les ait en sa sainte garde, sont toujours menacés par la concupiscence et l’adultère, virils qu’ils sont et aussi dévots soient-ils.

Les recettes les meilleures étant parfois les plus anciennes, Salwa al Mutairi propose donc de capturer des femmes non-musulmanes dans les pays en guerre (la Tchétchénie par exemple ; il y a bien des prisonnières russes là-bas, non ?) pour en faire des concubines que les mâles koweitiens pourraient acquérir.

Où les infidèles peuvent aider à sauvegarder la fidélité conjugale et musulmane…

D’ailleurs, a ajouté l’apprentie maquerelle, ne serait-ce pas une vie meilleure offerte à ces femmes, qui risquent de mourir de faim dans leur pays d’origine ?

On pourrait, suggère-t-elle toujours, créer des bureaux de placement sur le modèle de ceux qui permettent de recruter des domestiques. Notons que ce rapprochement est la seule chose pertinente dans les propos de la dame, attendu que de nombreuses jeunes femmes, originaires de pays asiatiques le plus souvent, sont victimes dans des pays arabes, sous couvert d’embauche de gens de maison, de séquestration et d’exploitation sexuelle.

Et d’ailleurs notre maquerelle voilée voit justement là un des avantages de l’esclavagisme : il permettra aux mâles de résister à la tentation « suscitée » par les employées de maison. En quoi violer une esclave est-il préférable à violer une domestique ? Voilà ce qu’il est difficile d’imaginer, pour nous qui ne pensons pas dans les termes d’un taylorisme machiste et patronal.

Cette bonne croyante, qui a déclenché un tollé y compris dans la presse arabe, affirme s’être renseignée auprès de dignitaires religieux, à la Mecque et au Koweït : « Ça n’est pas haram » (interdit, honteux).

Elle propose d’ailleurs de ne mettre sur ce nouveau marché aux esclaves que des jeunes filles à partir de 15 ans. Étonnons-nous de cette restriction d’âge : comment, dans ces conditions, garantir les hommes de la tentation que ne manqueront pas de susciter perversement les collégiennes en général et la fille mineure de la femme de ménage philippine en particulier ?

Assez ri (jaune). Au fond, pourquoi cette femme a-t-elle pu faire scandale et attirer l’attention sur elle (son objectif principal, selon toute probabilité) ? D’abord parce que c’est une femme, et qu’elle bénéficie « en creux » des préjugés qui réfutent la violence au féminin[1]. Ensuite, et c’est plus inquiétant, parce qu’elle met en quelque sorte les pieds dans le plat[2]. En formulant son obscène proposition, elle ne fait que caricaturer légèrement une vision du rôle de la femme (ou de certaines femmes, ce qui revient au même) assez largement répandue, et que les nombreux réseaux de trafic de chair humaine mettent déjà bel et bien en pratique pour le soulagement des mâles et le maintien de l’ordre patriarcal, mono ou polygamique.

Mettant les pieds dans le plat, la dame vend la mèche, si l’on veut bien me passer cette profusion métaphorique. Et c’est ce qu’on lui reproche. Ces choses se font (dans la bourgeoisie libanaise, au Carlton, et sur les boulevards extérieurs parisiens, selon niveau social) et se savent : elles ne sont pas censées être revendiquées à la télévision.

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[1] À ce propos, on se reportera à l’intéressant et récent volume publié à La Découverte sous la direction de Coline Cardi et Geneviève Pruvost : Penser la violence des femmes (442 p., 32 €).

[2] Précisons que ce plat peut être aussi bien casher qu’halal, garni d’un steak frites, d’un porc laqué, d’un mafé ou d’un tagine.

NOS ARMES, par Gédicus (2013)

Ils ont des Rollex. Nous savons prendre le temps.

Ils ont des « réseaux ». Nous avons des amis.

Ils ont la pub. Nous avons le goût.

Ils ont la propagande. Nous avons l’œil.

Ils ont la langue de bois et la langue fourchue. Nous avons la langue vivante.

Ils ont des serviteurs. Nous avons l’entraide et la solidarité.

Ils se payent des putes. Nous faisons des rencontres amoureuses.

Ils ont du pouvoir. Nous avons du savoir faire.

Ils ont l’armure. Nous avons la dague.

Nous ne serons jamais domptés.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Gédicus

Les éditions du bras d’honneur, 5 avril 2013.

“Réappropriation”, une revue sur la Révolution espagnole (en espagnol)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Se réapproprier l’histoire de la Révolution espagnole, communiste et libertaire, ses enseignements, les documents révolutionnaires, contre les déformations staliniennes, démocrates et « antifascistes » …ou « anarchistes », telle est la raison d’être de cette nouvelle revue, téléchargeable au format pdf en bas de page.
La réappropriation (historique) comme moyen, et comme prélude à la réappropriation réelle révolutionnaire de tout.
PS. Du travail, donc, pour les volontaires traducteurs & traductrices.
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Mucho se ha hablado y se ha escrito de la “revolución española”, de la “guerra civil española”, de las colectividades, de las “conquistas”, de las “traiciones”, de las milicias y de toda serie de cuestiones relacionadas con ese inmenso y generoso proceso revolucionario que se desarrolló en España en la década de los 30 del siglo pasado. Sin embargo, casi la totalidad de este vasto material proviene, de una u otra forma, de las diversas fuerzas e ideologías que contribuyeron a tumbar la enorme fuerza social que ese movimiento contenía. Nos estamos refiriendo no sólo a las posiciones más toscas realizadas por nuestro enemigo de clase (como pueden ser toda la propaganda franquista, republicana o estalinista) y que pese a todo siguen siendo las ideas dominantes, sino a las más sutiles y que son más peligrosas pues se nos presentan como revolucionarias. Efectivamente sigue siendo dominante en todas partes que lo que hubo en España fue una guerra entre franquistas y republicanos. Sin embargo también sigue siendo dominante oponer a esta visión otra visión del enemigo, otra serie de mitos y de falsificaciones que impiden precisamente reapropiarnos de las lecciones fundamentales de ese episodio de lucha. Y esto es lo más peligroso y trágico pues no hace más que balancearnos entre falsas oposiciones. Denunciar al frente popular y su política exculpando a la CNT o el POUM que fueron parte de él, criticar la militarización de las milicias obviando el proceso de sometimiento de las milicias a la guerra imperialista, criticar “la destrucción estalinista de las conquistas de la revolución” sin criticar su destrucción por la trampa antifascista, afirmar que los “comunistas” reprimieron a los “anarquistas”, reducir el problema a un problema de dirigentes, elogiar las colectividades obviando la continuidad de las relaciones de producción capitalistas… forma parte de toda una política de falsificación histórica. Sin romper con esta visión de la historia estamos abocados a defender intereses que no son los nuestros. Las lecciones a extraer de la lucha de clases en España en la década de los 30 son amplias y notoriamente importantes. Si hemos elegido empezar con una fecha como mayo del 37 es porque es en ese momento donde más cristalino se ven las dos barricadas que forman la lucha por la revolución social, donde el proletariado más claramente se encuentra enfrentado a todos esbozando su autonomía de clase. La derrota del proletariado en España en mayo del 37 pone punto y final a la oleada de luchas internacionales que comenzaron en el año 1917 y abre la puerta a la masacre de la segunda guerra mundial en las que el proletariado dará su sangre por las banderas de sus enemigos. En el presente número recogemos cuatro textos sobre las jornadas de Mayo de 1937 en Barcelona. Si hemos retomado estos textos es porque los consideramos los mejores balances realizados sobre estos hechos de los que se extraen lecciones muy importantes para la lucha del proletariado por abolirse como clase, por abolir definitivamente todas las clases sociales y constituir la comunidad humana.
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Sommaire de la revue. Cliquez sur l’image pour l’AGRANDIR

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« Petites filles », par Zo d’Axa

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Ma « chambre d’ami(e)s » n’est pas ouverte qu’aux vivant(e)s.

Certaines plumes fendent l’air à nos oreilles longtemps après que les voix de celles et ceux qui les maniaient se sont éteintes.

La parole est à Alphonse Gallaud, dit Zo d’Axa, né le 24 mai 1864, qui se suicidera en août 1930.

Le texte ci-dessous est extrait du livre De Mazas à Jérusalem (1895), repris dans le volume ENDEHORS, publié par feu les éditions Champ libre, dans la collection « Classiques de la subversion », n° 5, 1974.

Où l’on voit que certaines jeunes filles, tombées entre les mains de fort vilains messieurs, ont parfois un joli répondant. …Et ridiculisent de plaisante façon l’ordre social qui leur dénie leur liberté d’individu sous prétexte d’âge et de sexe.

Dédié aux répugnants « protecteurs de la jeunesse ».

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À Milan, cette après-midi, on jugeait des petites filles.

Et ce n’était pas le triste procès de l’enfant surprise sur un banc avec un rigide magistrat, naturellement contumace.

J’ai vu les débats se dérouler.

Il s’agissait d’une manifestation anarchiste où, parmi des hommes résolus et des femmes hardies, on avait arrêté deux fillettes – quatorze et quinze ans.

Elle était, la brune Maria, d’un charme étrange avec son allure décidée de jeune garçon mauvaise tête, avec ses boucles de cheveux courts et ses yeux noirs où se sentait du feu. Elle avait une façon de toiser ces Messieurs de la Cour qui constituait une synthèse d’insolence silencieuse, insaisissable – c’était mieux que lancer la bottine.

Et quand elle parlait, ce n’était point verbiage qui prête aux sourires ; les phrases brèves disaient quelque chose et tombaient accentuées d’un geste sûr.

-  Que parlez-vous d’anarchie, grommelait le président, vous ne savez pas ce que c’est.

-  Alors, vous l’avez mieux étudiée, vous, l’anarchie ? Elle existe donc. Et me l’enseignerez-vous ?

Non, petite, on ne t’enseignera rien ! La révolte est d’instinct. Et la théorie est trop souvent puérile. Tu sais tout si tu sens la souillure de vivre la vie bête.

Ernesta Quartiroli, plus jeune d’un an, n’est pas d’une physionomie moins caractéristique. Sa beauté naissante est grave – énigmatique. Et ce serait une fière statue de l’avenir signifiant : Qui sait ?

Son mutisme est hautain. Il semble qu’il ne soit pas question d’elle : un oui, un non, un haussement d’épaules et c’est tout.

Mais la brune Maria, Maria Roda aux attitudes de défi, ne laisse pas le monôme des témoins à charge se poursuivre dans le fastidieux piétinement d’une procession non interrompue. Ses répliques indiquent les haltes. Elle enguirlande des reposoirs pour les délateurs honteux et les dénonciateurs professionnels.

Elle a la riposte pour chacun ; une riposte qui touche.

Un agent de la Pubblica Sicurezza récite contre elle la leçon apprise : la Roda encourageait les manifestants à se ruer sur la police, elle se démenait comme une possédée, elle apostrophait tout le monde, elle avait même insulté le brigadier !…

-  Qu’avez-vous à répondre ? semonce le président.

-  Je plains ce garde. Je le plains parce qu’il gagne sa nourriture bien péniblement, parce que c’est un pauvre diable ; mais cela m’impressionne de la voir s’acharner sur d’autres pauvres diables : ses frères… Qu’il songe.

Et d’un geste de grâce vers le misérable qui venait de l’accuser, elle jetait peut-être en cet obscur esprit une première lueur révélatrice.

À l’âge où les autres quittent à peine la poupée, à l’âge où les filles des bourgeois commencent à s’amuser d’amour avec le petit cousin ou bien avec quelque vieux monsieur ami de la famille, telles se sont montrées les sœurs des compagnons.

La prison s’imposait. Les gens de la Cour furent généreux. Ernesta et Maria connaîtront trois mois de cachot – et les petites devront aussi payer l’amende à ces Messieurs.

Trois cent francs demandés aux pauvrettes !…

C’est cynique, mais c’est ainsi… Et d’ailleurs tant qu’il y a des cheveux sous le bonnet des gens de justice, n’y a-t-il pas des rouflaquettes ?

Un moment avant que le Tribunal se retirât pour imaginer les considérants de la condamnation, l’homme en rouge avait dit à Maria :

-  Avez-vous quelque chose à ajouter ?

-  Rien. Parce que tout serait inutile.

Et ce fut le mot de la fin, pas gai mais si flagellant.

On répète que Milan est un petit Paris. Les magistrats milanais le prouvent, au moins sur un point : ils sont répugnants tout comme leurs confrères parisiens.

La magistrature, du reste, n’est-elle pas la même partout ? Et peut-elle être autrement ?

C’est même sans doute la raison qui fait qu’à travers tous pays le souvenir de la Patrie vous reste : il remonte comme une nausée quand on voit la vilenie d’un juge.

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Pour en savoir plus sur Zo d’Axa et découvrir d’autres textes de lui.

JE CHANTE LE CORPS CRITIQUE. Chap. 4 La dénudation publique du corps

Je chante le corps critique

 

On trouvera ci-dessous le chapitre IV de mon livre Je chante le corps critique, sous-titré Les usages politiques du corps. Il est publié aux éditions H & O.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22J’ai mis en ligne l’intégralité de ce livre avant même d’avoir trouvé un éditeur ; je l’ai laissé en ligne par la suite. Je récidive ici. Cependant, je ne saurais trop conseiller à celles et ceux qui s’intéressent à son contenu de se soucier aussi de son support papier, et d’en acheter un exemplaire. Non pas tant pour soutenir matériellement l’auteur (je n’y gagnerai pas un centime) mais pour convaincre l’éditeur (celui-ci et d’autres) que prendre en charge un ouvrage de cette sorte a encore un sens. Je ne choquerai ici que les ignorants du travail intellectuel : je n’aurais jamais fourni un tel effort pour simplement alimenter la colonne de mon blog. La lecture n’est pas une activité «neutre», et encore moins «privée»… pas de responsabilité politique en tout cas.

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Introït

Spontanée ou contrainte, punitive ou festive, l’exhibition publique du corps dénudé n’est pas une invention contemporaine, loin s’en faut. On se montre nu au Moyen Âge, dans les campagnes comme en ville, dans les rues comme dans les églises.

Dans les cas d’adultère, le charivari prend parfois la forme de « courses à corps nus ». Ainsi, selon les Coutumes de Clermont-Dessus (Lot-et-Garonne) au XIIIe siècle, « les coupables devront parcourir la ville tout nus, la femme marchant la première, tenant le bout d’une corde attachée aux testicules de l’homme et criant : “Quiconque se conduira ainsi, ainsi sera traité”. Dans le Lyonnais, la femme adultère devait courir nue après une poule jusqu’à ce qu’elle l’ait attrapée […]. Dans le Languedoc, au XIIIe et XIVe siècles, la femme adultère devait parcourir nue les rues du village, tout comme son amant[1] ». Ajoutons que l’homme risquait d’être fouetté par les femmes qu’il rencontrait. On voit que le charivari n’est pas, à l’origine, le joyeux chahut carnavalesque que son sens moderne pourrait suggérer. Il est d’abord un rappel, souvent extrêmement violent, à une loi archaïque dont la mise en scène utilise la nudité non seulement comme humiliation imposée mais comme image conjuratoire du chaos. La femme adultère du Lyonnais qui court après la poule tient symboliquement le rôle masculin du coq, mais l’inversion des rôles est ridiculisée par la nudité à laquelle l’oblige le groupe — le plus souvent, les « jeunes gens » c’est-à-dire les hommes célibataires. C’est en général lorsque les autorités légales paraissent s’être soustraites à la loi archaïque que le charivari les conteste.

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 Des pratiques similaires peuvent être constatées en Inde au début du XXIe siècle. Elles sont cependant dénoncées par les organisations féministes ou de défense des droits de la personne et donnent lieu à des poursuites. J’en relève deux exemples. En 2001, dans l’État d’Orissa, des jeunes hommes du village de Pithagola enlèvent une femme à son domicile, en l’absence de son mari mais en présence de ses proches, la déshabillent et la mutilent (maimed her) avant de la promener à travers les rues au son des tambours ; ils lui reprochent une liaison extraconjugale avec un jeune homme du village. Dix-sept personnes sont arrêtées. En 2004, dans l’État de Bihar, Nirmal Devi, une femme de la caste des Dalits a été tondue, torturée et promenée nue dans son village par des hommes de caste supérieure sous le prétexte qu’elle avait refusé de travailler chez eux comme domestique et entretenait une liaison avec un étranger. La dépêche du Times of India fait allusion à une affaire semblable, le mois précédent[2]. 

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Le Concile de Nantes, en 1491, interdit aux prêtres de participer à une autre forme de stigmatisation collective violente et sexiste, la fête des Innocents, célébrée le 28 avril. On surprend dans leur lit les « innocentes », que l’on fesse à la main ou à l’aide de tiges de bouleau. Les ministres du culte doivent cesser « de se répandre désormais dans les maisons de la ville, et d’arracher les personnes de leur lit […] pour les conduire nues par les rues et les placer ensuite, avec de grands cris, sur les autels, dans les chœurs des églises et ailleurs[3] ».

Norbert Elias parle, à propos du Moyen Âge allemand, d’une « ingénuité en matière de nudité » qui ne disparaîtra que progressivement à partir du XVIe siècle, subsistant plus longtemps dans les habitudes populaires : « Combien de fois le père, dévêtu et habillé d’un seul caleçon, ne gagne-t-il pas avec sa femme nue et ses enfants nus, par les étroites ruelles, la maison des bains[4]. »

Au XVe et XVIe siècles, la nudité est courante et de bon augure lors des cérémonies officielles, notamment lorsqu’un noble personnage fait son « entrée » dans une ville. C’est le cas à Paris pour l’entrée de Louis XI, en 1471, et celle d’Anne de Bretagne, en 1484.

Le chroniqueur Pierre de L’estoile rapporte que « le 30 janvier 1589, il se fit en la ville plusieurs processions, auxquelles il y a grande quantité d’enfants, tant fils que filles, hommes et femmes, qui sont tous nuds en chemises, tellement qu’on ne vit jamais si belle chose, Dieu merci. Il y a de telles paroisses où il se voit plus de cinq ou six cens personnes toutes nues ». Le 14 février suivant, jour de Mardi gras, plus de six cent adolescents participent, nus, à une procession. Les ligueurs catholiques, partisans du duc de Guise « semblaient persuadés que de telles manifestations devaient calmer le ciel et ramener la paix[5] ».

L’Occident chrétien se divertit également de la vue du corps dénudé des esclaves, que l’on peut utiliser et mettre en scène selon son bon plaisir. « Ainsi, à Palerme, fut instituée à la fin du XVe siècle la course des esclaves : le 15 août, pour célébrer la fête de la sainte patronne, les “esclaves nègres” devaient faire une course dans les rues de la ville “nus, sans chemise, sans porter sur eux chose aucune[6]”. »

Peu à peu proscrite des cérémonies officielles et religieuses, la nudité publique subsiste de manière plus marginale. En 1727, on légifère contre les vagabonds qui se baignent nus dans la Seine « empêchant les femmes d’aller au bain et les blanchisseuses de travailler[7] ». Un siècle plus tard, Victor Hugo célèbre, dans Chanson en canot « les femmes bien faites, la Seine et les grandes chaleurs ».

 

  1. Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Corps morcelé, corps désiré

 

Après un XIXe siècle pudibond, la deuxième partie du XXe siècle et le début du XXIe voient s’exhiber en public de nouvelles parties du corps féminin, dénudation accompagnée de divers moyens de signalisation (bijoux, lingerie) destinés à la renforcer et à compliquer un système de signifiants érotiques impliquant le « devant » et le « derrière », le nombril[8], les reins, l’anus et le sexe, selon des modalités que nous allons évoquer.

La mode du maillot de bain deux pièces — baptisé « Bikini » par son créateur Louis Réart, du nom de l’atoll du pacifique où venait d’exploser une bombe atomique, en juillet 1946 — a mis une dizaine d’années à imposer le dévoilement des nombrils féminins, que des gouvernements islamistes prohibent aujourd’hui, en Malaisie par exemple, au grand dam de l’industrie touristique. Elle permit, dans les années 70, l’organisation dans la toujours puritaine Amérique de concours de plages où étaient sélectionnés les plus beaux nombrils[9]. En octobre 1971, Diane Peterson, une étudiante de Miami (Floride) fut récompensée par un « bijoux de nombril » qui décora doublement son ombilic de reine.

La mode récente des jeans taille basse et des tee-shirts courts (fin XXe – début XXIe) révéla aux chalands des villes ce que seuls les baigneurs pouvaient contempler. Nous verrons que les administrations municipales ont engagé une guérilla sans conviction ni espoir contre l’inéluctable débordement des mœurs de plage sur la vie urbaine. Notons que cette mise à nu plus ou moins bien tolérée sera ratifiée par l’apparition du nombril sur une nouvelle gamme de poupée Mattel, les « Flavas » (2003), équivalent hip-hop des Barbie qui, elles, affichaient un ventre vierge de toute cicatrice.

La banalisation totale de l’exhibition du nombril pour le piéton occidental ne doit pas faire conclure hâtivement à l’insignifiance de ce centre de l’anatomie. D’ailleurs, au moment où Diane Peterson voyait son nombril distingué, les médias espagnols étaient contraints de masquer rigoureusement tout ombilic, en application d’une censure qui ne prit fin qu’après la mort du dictateur Francisco Franco, en 1975. L’exemple venait d’une démocratie : aux États-Unis, au début des années 1920, la censure cinématographique est confiée à William H. Hays, qui donnera son nom à un « code » qui proscrit l’exhibition du nombril (y compris, par exemple, celui de Tarzan dans les bandes dessinées). On sait que l’épouse du susdit obtiendra le divorce au motif que son mari tentait, depuis le début de leur union, de la pénétrer par le nombril[10].

Cette confusion de lieu éclaire la phobie de M. Hays, fixé sur certaines représentations infantiles de la naissance et du coït. Elle éclaire aussi, plus largement, les correspondances érotiques entre nombril et érotisme.

Dans le Cantique des cantiques (VII, 3), le nombril est comparé à une coupe : « Ton nombril est une coupe dans laquelle le vin aromatisé ne manque pas ! » La métaphore fait mentir par avance le dicton selon lequel « il y a loin de la coupe aux lèvres ». La coupe ombilicale attire au contraire le baiser de l’amant(e) qui vient se désaltérer à une source miraculeuse, d’où sourd perpétuellement un vin parfumé. Et de cette coupe/source à la source dissimulée sous les lèvres du sexe, il n’y a qu’un geste.

Tibon relève dans plusieurs traditions l’usage, symbolique ou pratiqué, de la cavité ombilicale comme « brûle-parfum » et donc comme appât olfactif. « Son nombril pourrait contenir une once de musc, le plus suave des parfums », dit la Schéhérazade des Mille et Une Nuits. Tibon ne s’intéresse qu’au nombril féminin, mais on trouve également dans le Jin Ping Mei[11], roman érotique chinois du XVIe siècle, la mention de l’usage de l’ombilic masculin comme réceptacle d’un onguent aphrodisiaque, fenqui gao, littéralement « pommade à cacheter le nombril », qui augmente les forces viriles. Associé aux tenues et aux danses jugées lascives et provocantes, le nombril se retrouve dans l’expression contemporaine joumbax out ou « nombril dehors », mélange de wolof et d’anglais qui désigne au Sénégal les filles portant des habits courts et moulants[12].

Nu, le corps féminin signale l’ouverture vaginale par la pointe de flèche de la toison pubienne. Recouverte par le slip du bikini, cette flèche de fourrure, préservée ou non par sa propriétaire, est redoublée ou remplacée par le triangle de tissu. Nous avons vu comment, dans le corps à corps des amants, le nombril — qui figure parfois un clitoris très ressemblant — attire les lèvres vers le sexe. Hormis les nombrils profonds et en amande qui reproduisent de manière stylisée un vagin impubère, le froncement qui caractérise la plupart des ombilics évoque davantage l’anus que le vagin. Le moment est donc venu de nous pencher sur la correspondance devant/derrière précédemment évoquée.

Inspiré des maillots de bains brésiliens et des tenues des danseuses de revue, le string (ficelle, en anglais) avoue par son appelation même le but qu’il se fixe : mettre en valeur les fesses, laissées nues par un dos de culotte réduit à un cordon de tissu passé entre elles, et qui relie la ceinture à la partie avant du slip. La nécessité même d’adapter cette bande étroite ou ficelle à la ceinture du string mène à remonter sur les reins ladite ceinture par rapport à celle d’une culotte classique. Ainsi le string, et l’absence de couverture des fesses, ne se signalent pas, ou pas seulement, par l’absence de traces d’une culotte sous le pantalon[13], mais par un triangle de tissu sur les reins, révélé par le moindre mouvement : paquet ramassé, objet saisi sur une étagère en hauteur, etc.

Cette figure géométrique nous est familière, mais le string la déplace à l’arrière du corps, la flèche de tissu n’indiquant plus le vagin mais l’anus.

La force d’entraînement de la publicité est telle que des centaines de milliers de jeunes filles et de femmes ont, dans un temps très court, adopté une lingerie qu’elles auraient jugée quelques mois plus tôt, malcommode et vulgaire.

Logé au creux de l’ensellure lombaire, le triangle arrière du string n’est pas sans évoquer une selle miniature. Lorsque l’on sait que le sillon fessier est appelé « sourire de Vénus » et que l’on parle de « string “fil dentaire[14]” », on voit qu’il est loisible de filer une métaphore équestre en considérant le string comme un mors. On peut se demander si ce mors est destiné à diriger le désir masculin ou celui de la femme. Une publicité pour la lingerie Aubade (2003) ferait pencher pour la première hypothèse : une femme de dos abaisse son pantalon sous ses fesses, dévoilant un string à ceinture de dentelle. La légende dit : « Leçon n° 54 : Gérer son stress ». Il s’agit, bien que le message soit obscur — « Pas de panique, tu n’auras qu’à suivre la flèche » ? — de contrôler le désir de l’homme. Cependant, je serais porté vers une hypothèse moins aimable par un rapprochement avec l’une des postures de la pornographie contemporaine. Elle consiste, pour un homme placé derrière une femme, à étirer vers l’arrière les commissures des lèvres de celle-ci à l’aide de ses deux majeurs qui font office de mors, mettant ainsi à nu sa dentition, en une caricature chevaline de sourire. Cette manière d’abêtir la femme, monture et plus belle conquête de l’homme, est d’autant plus révélatrice qu’elle ne prend pas comme cible ou moyen les parties génitales et ne procure à l’« écarteur » aucune satisfaction physique. J’en retrouve l’écho dans le harnachement du string.

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Je relève dans Elle (21 novembre 2005), une publicité pour une montre Gucci baptisée « The Horsebit watch », soit « la montre mors de cheval » (et non « la montre mors », comme indiqué en français ; bit eut suffit, qui signifie mors). Peut-être a-t-on reculé au moment d’assumer tout à fait la métaphore d’un mors posé à la femme, animal dont la course emballée est à la fois souhaitée et redoutée. Le sens demeure, d’autant que la « montre mors » est portée par un bras nu qui occupe toute la verticalité de la page et retient cuisses et mollets, également nus, pliés et serrés dans une position de fermeture. Qu’elle « prenne le mors aux dents » — oublie le temps et les apparences (la montre) — cette femme se fera cavale et cavaleuse pour son propriétaire/dresseur.

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Ajoutons que, pas plus que le nombril, les reins ne sont une zone érotiquement et symboliquement neutre du corps. Dans la Bible, le prophète Jérémie s’adresse à Yahvé qui « sonde les reins et les cœurs » (Livre de Jérémie, XI, 20). La charge érotique, sodomitique pour être précis, induite par l’association reins/fesses/anus, alimente aussi bien les procès faits aux Templiers, accusés (peut-être à tort) de pratiques homosexuelles[15], que l’inspiration d’un Serge Gainsbourg dans une chanson à succès (« Je vais et je viens, entre tes reins[16] »). Elle a fait préférer à certains traducteurs le verbe « scruter[17] ». Passons sur le sens premier (fouiller) qui ne rend pas le geste beaucoup plus convenable et retenons le sens moderne : regarder avec attention. Yahvé aurait aujourd’hui fort à faire, scrutant ce que beaucoup de jeunes femmes laissent entrevoir de leurs reins : « Les femmes veulent le petit bout de tatouage qui dépasse, dans l’aine [sic] ou au creux des reins », remarque un tatoueur interrogé par le journal Libération, tandis que les organisateurs d’un salon de la « décoration corporelle » estiment que la clientèle des tatoueurs est majoritairement féminine et que les reins figurent (avec l’omoplate et la cheville) parmi les parties du corps demandées dans 90 % des cas[18]. Les affiches de promotion du film Serial Noceurs (The Wedding Crashers, David Dobkin, USA, 2005) érigeaient en slogan un nouveau préjugé machiste : « Règle n° 11 : Un tatouage en bas du dos… la voie est libre. »

Dans le film eXistenZ (1999), David Cronenberg insiste — lourdement — sur l’association reins/anus/sexe. Menacée de mort, une créatrice de jeux de rôles virtuels fuit dans et hors du réel en compagnie d’un jeune homme. Contrairement à l’héroïne, ce dernier n’a jamais « joué à un jeu » (on dit en anglais « to play sex ») et ne s’est pas fait greffer de bioport sur les reins. Il s’agit d’une espèce de prise destinée à recevoir un ombicâble relié à un organisme étrange, élaboré à partir d’oeufs d’amphibiens et d’ADN de synthèse, matrice du jeu[19]. Bref, le garçon est vierge et argue d’une « phobie de la pénétration chirurgicale ». Entraîné par les circonstances et l’intérêt qu’il porte à la créatrice, il se laissera poser un bioport. La première fois (!) que la jeune femme y branche un ombicâble, elle utilise un lubrifiant en vaporisateur : « Les ports sont parfois étroits, je ne veux pas te faire mal ». Pour la deuxième pénétration, jugeant le bioport masculin « excité », elle mouille simplement son doigt de salive avant de l’introduire. Le garçon se cabre. La troisième fois, elle utilise un tube de lubrifiant affectant la forme d’un étui de rouge à lèvres. De son côté, le jeune homme ne pourra se retenir de mettre la langue dans le bioport de sa compagne, prélude à une scène de sexe moins virtuelle, quoique sommaire. Le port d’entrée des mondes virtuels reste ancré dans l’humanité du corps jouissant et désirant, dont il évoque à la fois l’anus, le nombril, le sexe et la bouche.

« Aux yeux des garçons, le string réduit les jeunes filles à leur postérieur […]. Après, on s’étonne que les adolescentes soient victimes d’attouchements ou de violences sexuelles », déclarait l’ancienne ministre social-démocrate Ségolène Royal, qui se félicitait que des chefs d’établissements scolaires interdisent le string[20]. On connaît au moins un mouvement de protestation[21] : des lycéennes que l’on avait contraintes à enfiler des tee-shirts couvrant leur nombril et leurs reins, sont venues en cours la semaine suivante vêtues de longs tee-shirts blancs. Cette blancheur symbolisait probablement pour elles une horrible uniformité, mais encore une virginité désincarnée, sans « marques » (vêtements ou piercing) ni cicatrices, dépourvue de signalisation, donc de sens. Cette effrayante absence de sens est souvent conjurée par une abondance de logotypes commerciaux, mais aussi, de manière plus impliquante, plus incarnée, par une infinité de signes inscrits dans ou sur la peau : tatouages, piercing et inclusions diverses, exhibition du nombril, du string, etc.

En octobre 2003, Xavier Darcos, ministre délégué à l’Enseignement scolaire évoquait dans plusieurs médias le port du string et un éventuel « retour à l’uniforme[22] ». Se gardant de prôner la réintroduction des blouses (oubliées depuis mai 1968), le ministre estimait « normal qu’on demande aux jeunes filles, surtout lorsqu’elles commencent à être désirables, de faire en sorte qu’elles ne provoquent personne », formule qui épuise — dans l’éloge du maintien bourgeois — la définition du machisme. Plus finement, il proposait de s’inspirer de pays étrangers (Canada notamment), où les jeunes gens sont contraints de porter « un grand tee-shirt siglé d’un slogan rappelant à chaque élève qu’il est en classe et non dans la rue » (en général, le nom ou le logo de l’établissement, éventuellement accompagné de sa devise).

La blouse prétendait effacer ou au moins dissimuler les différences de classes. Impossible aujourd’hui de défendre le tee-shirt au nom d’une égalité vestimentaire quand les élèves de familles modestes s’astreignent plus que les autres à arborer les marques à la mode, tandis que les jeunes de familles aisées adoptent volontiers le « no logo », la récupération et le mélange des styles. On peut décoder les tenues vestimentaires selon l’appartenance sociale, mais non arguer de la honte qu’éprouveraient les enfants de pauvres à porter des haillons : seuls les riches se le permettent. Le tee-shirt aux armes du collège, lui, singe les modes de reconnaissance marchands et sportifs. Si l’élève en blouse est supposé partager à égalité avec ses camarades la condition de mineur enseigné, le tee-shirt « siglé » fait de l’élève un supporteur, enrôlé de force, de son école.

C’est la loi qui emprunte ici les séductions du commerce et de la compétition sportive, non celle des « sociétés contre l’État » décrites par Clastres, inscrite sur « un espace non séparé : le corps lui-même[23] », mais au contraire la loi de l’État, jetée comme une bure sur les corps, leurs signaux érotiques et leurs pastiches de signes tribaux.

Au Congo Brazzaville, au début de l’année 2004, le string est utilisé comme prétexte par la police pour exercer des vexations machistes à l’encontre des femmes. Les agents impliqués dans une opération baptisée « Espoir », destinée à lutter contre le grand banditisme, ont reçu des autorités la mission annexe — et compensatrice — de faire la chasse au string. Admonestations, « amendes », obligation de suivre des cours d’instruction civique (sic), interpellations et détentions sans contrôle dans les commissariats, coups et sévices pour les récalcitrantes : les flics de Brazzaville s’en donnent à cœur joie. Le ministre de la Sécurité et de la Police assure ne rien savoir de cette entreprise[24]. Le 24 octobre de la même année, ce sont les flics du Congo Kinshasa voisin qui pourchassent les femmes dans les rues, parfois secondés, semble-t-il, par des bandes de très jeunes gens. Mais cette fois, il suffit de porter un pantalon pour être agressée et laissée demi nue après lacération et déchirement de l’inconvenant vêtement. Une douzaine de policiers seront inquiétés pour avoir mené une opération qu’aucune autorité ne veut assumer. « La ministre de la Condition féminine et de la Famille […] encore moins. Celle-ci reconnaît simplement avoir projeté […] une campagne de sensibilisation et de moralisation sur l’habillement de la femme congolaise[25]. » Vieille antienne, ici déclinée au féminin, de l’excès regrettable d’une violence légitime, qu’une allégeance spontanée aurait prévenue.

Tandis que nombre d’établissements scolaires, y compris publics, interdisent aux filles la jupe au-dessus du genou, un lycée professionnel d’Ille-et-Vilaine organisait en mars 2006 une « Journée de la jupe », visant à inspirer aux jeunes mâles le « respect » de leurs condisciples femelles : une jeune fille les jambes à moitié dénudées n’est pas (nécessairement) une putain. L’information, captée au fil d’une émission de radio, ne précisait pas si le respect se mesure à la longueur de la jupe, ce que les interdits précédemment cités donnent à croire. L’un des sous-entendus de cette opération est que le pantalon fait l’objet d’un choix féminin contraint : soucieuses de leur réputation, les filles renoncent par force au vêtement qui leur est « naturel », dénudant les jambes et ménageant symboliquement l’accès au sexe. Touchante est la sollicitude des éducateurs qui entendent réguler les rapports sociaux de sexe dans le sens d’une domination masculine tempérée, incarnant la civilisation occidentale par opposition à la pure barbarie des instinct mâles et aux fanatismes religieux venus d’Orient.

Considérons à nouveau la formule ministérielle citée plus haut : il ne peut être question de « rappeler à un élève qu’il est en classe et non dans la rue ». Il ne l’ignore pas. Pas plus que les estivant(e)s ne confondent le bureau de poste ou la place de l’église avec la plage, sous le prétexte qu’ils y flânent pieds nus, voire torse nu — ce qui se comprend pour les dames : seins nus. Des communes comme Saint-Tropez et Saint-Raphaël ont depuis des décennies prohibé la (semi) nudité en ville. La campagne, toute de sensibilisation préventive, menée en 2002 par la mairie de La Grande-Motte (Hérault) est exemplaire. Que remet-on au contrevenant à la première infraction ? Un tee-shirt, bien sûr ! Une affiche destinée au « mobilier urbain » l’explique naïvement : « Ici, il y a la plage, il y a la ville. En ville, je m’habille ». Un dessin représente un jeune homme dont le corps est partagé en deux dans le sens de la hauteur. À gauche, la plage : bras nonchalamment glissé derrière la tête, torse nu, slip de bain. À droite, la ville : tee-shirt, une main dans la poche du pantalon (long, autant que la photo permet d’en juger). Les lunettes noires soulignent la décontraction estivale commune aux deux situations. Le maire adjoint de la localité, « chargé de la communication », déclare benoîtement : « Nous faisons tout pareil la chasse aux déjections canines ou au vieux matelas déposés au bas des immeubles[26]. » Éclairante association entre le corps humain dénudé, les crottes de chien et les « encombrants » promis à la décharge.

Les motivations avancées par les autorités municipales varient selon les régions du monde. Aux États-Unis, plusieurs États ont adopté des lois interdisant les pantalons taille basse : Louisiane (2004), Virginie (2005). Le journal Libération décelait l’origine du « style flottant », selon l’expression américaine, dans la tenue des prisonniers, à qui l’on a retiré ceinture et lacets, laquelle aurait été adoptée successivement « par les rappeurs, puis les jet-setteurs[27] ». Si l’on suit la rhétorique ministérielle, il s’agit ici de rappeler au chaland qu’il n’est pas (encore) en taule, mais dans la rue. Passer de l’une à l’autre est hélas ! mésaventure courante, aux USA plus qu’ailleurs. Notons que s’il est convenable de se couvrir, il peut être interdit de le faire à l’excès. C’est ainsi que plusieurs régions d’Angleterre ont prohibé la capuche, dont les adolescents sont soupçonnés faire un usage dissimulateur, peu compatible avec les caméras de surveillance des magasins[28]. L’été 2003, la municipalité de Saint-Malo (Ille-et-Vilaine) prenait deux arrêtés à une semaine d’intervalle : l’un interdisant la mendicité, l’autre la circulation intra-muros « dans des tenues contraires à la décence et à la moralité publique », dont le torse nu et le maillot de bain[29]. On remarque la concomitance de mesures destinées à épargner aux honnêtes gens deux spectacles qui offensent également le regard : la pauvreté et la nudité. On se souviendra que d’autres édiles — à Toulon, par exemple, dans les années 1970 — réunissaient les deux catégories dans la même opprobre en prohibant, littéralement, les va-nu-pieds en ville. On devine là les scories de la haine des jeunes rebelles, beatniks et hippies d’abord, soixante-huitards contestataires ensuite. N’est-ce pas aussi une haine de classe qui, rageusement, tente de venger l’humiliation bourgeoise du Front populaire et son déferlement sur le littoral de milliers de « pue-la-sueur » ? Par parenthèse, on sourira de voir le tee-shirt, version mondialisée du « maillot de corps » dit encore « tricot de peau », dont l’emploi comme vêtement fit scandale dans les années 1950, promu rempart naturel de la pudeur et du bon goût.

Je trouve dans un mensuel gratuit intitulé La Baule plus (n° 17, août 2005) une illustration de l’usage de l’interdiction de la dénudation comme instrument de régulation de classe des populations. Interrogé par le magazine, le président d’une association de commerçants de La Baule (Loire-Atlantique) déplore que des arrêtés municipaux déjà anciens, dont l’un interdit « la promenade torse nu dans l’avenue [de Gaulle] », ne soient pas affichés et appliqués (un autre vise le déballage sauvage). Et comme on lui objecte que La Baule demeure « une station haut-de-gamme », il répond : « Oui, sur le plan immobilier. Cependant, si les arrêtés municipaux que je viens d’évoquer ne sont pas davantage respectés, nous risquons d’avoir une fréquentation plus populaire. C’est ce que nous voulons éviter : il y a des stations populaires, c’est très bien, mais ce n’est pas le but de La Baule. » Heureusement, les pauvres n’ont pas assez d’argent pour acheter les maisons des riches. Cependant, ils prennent un malin plaisir à déambuler dans des lieux publics dont « ça n’est pas le but ». Or, si on laisse les pauvres se promener dans les rues commerçantes des cités où ils ne peuvent résider, ils en feront fuir les habitants riches, c’est-à-dire les clients. Il faut donc créer un environnement hostile qui repoussera les pauvres vers les stations populaires « dont c’est le but ». L’interdiction du torse nu est un élément de cette stratégie.

La préparation des jeux olympiques est toujours, pour une capitale, synonyme de dévastation urbanistique et de ratissage policier. S’il ne reste à peu près rien des vieux quartiers de Pékin, méthodiquement rasés depuis plusieurs décennies, y subsistent encore de vieilles personnes, dont l’une des habitudes (masculines) est de bavarder, à la fraîche, ventre à l’air, sur le pas de sa porte. Peut-être au fait des dernières tendances occidentales en matière de décence urbaine, la municipalité de Pékin a organisé, à l’approche des jeux de 2008, une campagne de dénonciations sous la forme euphémisée d’un concours photographique, les clichés retenus étant publiés dans Le Quotidien de la jeunesse pour mieux stigmatiser le laisser-aller populaire[30].

Dans les usines d’un pays comme la France, au développement capitaliste modéré par un mouvement ouvrier jadis puissant, on impose aujourd’hui aux travailleurs de nouvelles règles de sociabilité, en particulier le tutoiement des chefs[31]. Cette stratégie paradoxale n’est pas tout à fait dépourvue d’efficacité, si l’on en croit la déclaration (bilingue) d’une ouvrière de l’usine Toyota de Onnaing (Nord) : « Tout le monde se tutoie. Les team leaders sont des members comme nous. Il sont là pour organiser le travail et nous aider[32]. »

Pour autant, un technicien qui s’obstine à venir travailler en bermuda (ici la boîte, pas la plage !) malgré les remarques de sa hiérarchie (toi pas comprendre ?), est tout simplement licencié (juin 2001), décision confirmée par le conseil des prud’hommes, par la cour d’appel puis par la Cour de cassation en 2003. On assiste ainsi à l’ajustement délicat de mécanismes de commandement qui ne renoncent pas à contrôler un corps par ailleurs de moins en moins impliqué dans la production[33]. On relèvera que l’entreprise acharnée à licencier Cédric Monribot pour cause de dénudation des mollets n’est autre que la Sagem, firme électronique engagée dans la fabrication des pièces d’identités biométriques. Où l’on vérifie que les techniques de pointe qui mettent en jeu le « corps identité » (notion sur laquelle nous reviendrons), ne sont nullement exclusives de pruderies dignes des précieuses ridicules.

Il est précisément intéressant de comparer les mesures évoquées ci-dessus avec celles que prennent ou préconisent les groupes religieux dans les territoires qu’ils contrôlent ou espèrent contrôler. En été, les groupes islamistes égyptiens couvrent d’affichettes les murs des villes côtières. L’une d’elle représente, sur fond de plage ensoleillée, une femme vêtue d’une longue robe en forme de tente. « Profitez de l’été, mais gardez votre voile ! », recommande le slogan. Il ne s’agit plus de distinguer la ville de la plage, mais au contraire de rappeler que la dissimulation du corps féminin vaut en tous lieux et en toutes saisons. Marque d’une plus grande résignation, un panneau accueille les visiteurs de l’église Saint Pierre de Montmartre. En un lieu légalement géré par le clergé catholique, on a renoncé a exiger des femmes qu’elles se couvrent la tête. Tel qu’il est rédigé, le texte paraît s’adresser surtout aux hommes : « N’entrez qu’en tenue correcte. Messieurs : tête découverte. Please no shorts or extravagant informals clothes (littéralement : vêtements extravagants et décontractés). » Des pictogrammes indiquent qu’il est interdit de fumer, de boire, de manger une glace ou un hamburger et d’être accompagné d’un chien. Visant la tête et les cuisses (archaïsme, à une époque où les riches ont adopté le bob et le bermuda…), le texte oublie de spécifier que le torse doit être couvert. Au fond, ce qui est visé le plus fortement — par l’image — c’est davantage le fonctionnement du corps comme instrument de plaisir (manger, boire, fumer) que son exhibition. Qui peut dire aujourd’hui ce qu’est une « tenue correcte » ? En revanche, un cornet de glace barré de deux traits rouges, voilà ce que tout le monde comprend.

D’avantage que la vague tentation d’un « retour à l’ordre moral », les phénomènes que nous venons d’évoquer illustrent, surtout dans les pays européens, des tentatives de re-territorialiser la loi et, du même coup, le corps[34]. Ces tentatives peuvent prendre des formes d’autant plus cocasses et violentes que, paradoxalement, elles heurtent de front une tendance contraire du système : frontières et distinctions s’estompent entre le temps du travail et celui du loisir, le lieu de travail et le lieu de vie (Internet, télétravail), entre les vêtements de ville et les vêtements de sport, etc. Les corps individuels sont construits/déconstruits par cette dynamique de déterritorialisation ; ils sont emportés par elle. Mais ils lui résistent aussi, incarnations d’une utopie érotique et nomade qui se glisse partout — d’autant qu’elle est privée de territoire propre et permanent, et qu’on la réprime lorsqu’elle tente de s’en créer, par exemple dans les squats.

Le « terroir » se débite en produits alimentaires et culturels, mais l’obligation de situer précisément un corps dans l’espace est réservée aux dominés. D’eux seuls, on exige de savoir à tout instant où ils se trouvent et qu’ils se conforment à la loi du lieu (plage ? usine ? ville ?). Carte de transport et d’identité magnétique ou biométrique, bracelets et puces électroniques, le pauvre doit pouvoir être localisé et suivi à la trace. La sophistication des technologies de contrôle alimente et renforce ainsi la tendance autoritaire des sociétés démocratiques, à laquelle la nouvelle « guerre mondiale » contre le terrorisme donne l’allure d’un « état d’exception permanent[35] ». De ce fait, le concept de corps d’exception dont Pierre Tévanian propose l’usage pour désigner, notamment, les immigrés issus des anciennes colonies et leurs enfants, risque d’être soumis à une banalisation accélérée[36].

D’ores et déjà, le pauvre, fût-il « citoyen », ne doit jamais savoir où se trouvent ses interlocuteurs. L’usine est dans le Nord, le siège social aux Canaries, le propriétaire en Floride, le gérant en fuite. Je téléphone, sans le savoir, au Maroc, pour me faire expliquer le mode d’emploi traduit du suédois d’un appareil fabriqué à Singapour pour une marque française. La pensée des marchandises vole de continent en continent. Le capital abolit le territoire — puisqu’il occupe toute la terre — mais répugne à le montrer. Délocalisation et déterritorialisation font l’objet de mensonges minutieux et infantiles : les opératrices marocaines (bac + 2, sous-payées) du centre d’appel d’une firme française savent le temps qu’il fait à Paris et s’expriment sans accent. On leur attribue des prénoms chrétiens, comme naguère aux gens de maison recrutés dans les colonies.

Le monde est « mondialisé », disent les nigauds. Et la mer ? démontée, capitaine ! Et la terre ? terrorisée, mon général ! Au travailleur, au chômeur, au citoyen, on dit que tout a changé. Il doit en conséquence savoir s’adapter, répondre aux convocations de l’Agence pour l’emploi et absorber sans barguiner des légumes génétiquement modifiés. Cependant, qu’il ne s’inquiète de rien puisque rien n’a changé : il y a des bêtises à Cambrai, de la saucisse à Morteau et des chefs au sommet de l’État.

Mondialisé, allons-donc ! C’est mondialysé qu’il faudrait dire. La puissance schizogène du système est telle qu’il est malaisé d’y décider si tout est possible mais rien n’est permis ou si, « au contraire », tout est permis mais rien n’est possible. On conçoit que l’entendement humain soit bien près d’un point de rupture, soumis à la permanente dialyse cérébrale des médias (au sens récent : séparation, épuration). Et comment s’étonner qu’il soit porté, pour éviter la dialyse — cette fois au sens médical ancien d’épuisement pathologique — à toutes les extrémités : effacement du corps par anorexie, suicide ou toxicomanie ; reconstruction du corps par boulimie, culturisme ou automutilations ? Ainsi toutes les approches mènent décidément à cette constatation que le corps moderne est à la fois lieu et territoire, arme et champ de bataille. Nous allons bientôt en étudier d’autres exemples, où se retrouvent la violence et la cocasserie, dans les manifestations de rue qui utilisent le corps dénudé comme étendard et comme moyen. Mais d’abord, observons comment le corps de la femme se trouve une fois de plus, notamment à propos de l’allaitement maternel, l’enjeu de la morale et de l’économie. Lire la suite