L’gouvernement d’Ferry est un système pourri, par Hélène Fleury

Ah ! passez, Républiques de ce monde ! Des empereurs, Des régiments, des colons, des peuples, assez !
(Arthur Rimbaud)

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LE VOILE ET LA LOI, la laïcité, la république, l’école, etc. Sur les différents théâtres de ces débats « citoyens », dans la presse, dans la rue lors de manifestations de profs, ont retenti maints fervents appels aux mânes de Jules Ferry (1832-1893) – véritable ombre tutélaire de la République.
Voilà qui donne furieusement envie de se livrer à son sujet à un petit exercice de mémoire historique*.

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CHEF DE L’OPPOSITION RÉPUBLICAINE à l’Empire, à la chute d’icelui, le 4 septembre 1870, Jules Ferry se précipita à l’Hôtel de Ville avec les Jules Simon, Jules Favre et autres représentants de la gauche nantie pour y constituer un gouvernement provisoire prenant de vitesse ces hordes redoutables de socialistes, révolutionnaires et autres partageux qui déjà avaient envahi l’Assemblée nationale.
Bien joué pour l’heure, et bernée la canaille qui, sous prétexte de république, prétendait s’en prendre à l’assise même de la société : l’ordre de la propriété. Le péril rouge semble écarté, c’est « la République des Jules ».

« Couillon comme tout le monde à l’époque, j’avais coupé dans la blague du 4 septembre. Je me figurai vraiment être en république ; ah, ouat ! comme tout le monde, je croyais que l’ennemi c’étaient les Prussiens, tandis que c’était tout bonnement Ferry et Cie. »

(Le Père Peinard, 21 avril 1889.)
Timbre Jules FerryJULES FERRY fut nommé préfet de la Seine, puis maire de Paris. Organisateur du ravitaillement pendant le siège de la capitale, il ne tarda pas à mériter le sobriquet de Ferry la Famine. Et se trouva à pied d’œuvre pour écraser les insurrections du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871.
Il quitta précipitamment l’Hôtel de Ville le 18 mars 1871 et fut un des premiers à appeler à la répression des communards.
L’ordre revenu, Jules Ferry reviendra vite aux affaires de la République. Dans la première Assemblée, à forte majorité réactionnaire, élue après l’écrasement de la Commune, il trône à gauche, bien sûr, en attendant de reprendre le pouvoir.

« La Gauche, qu’est-ce c’est que ça, la Gauche ?… On se fait de fausses idées de ces gens-là. Ils sont en somme beaucoup plus accommodants qu’on ne pense… Les vieux se convertissent… Les jeunes ont de l’ambition et se tiennent prêts à tous les événements… »

(« Lettre du Baron de Petdechèvre à son secrétaire au château de Magloire, datée du 9 septembre 1871 ». Attribuée à Arthur Rimbaud.)

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L’école et le dogme laïque

SUR LES RUINES encore fumantes de la Commune, besoin est d’une idéologie modernisée, adaptée aux temps nouveaux : la république des gens de bien rescapée de la lutte des classes fourbit habilement ses armes. En 1879, Jules Ferry devient ministre de l’Instruction jusqu’en 1882.
Avant lui c’était le règne de la loi Falloux sur l’enseignement (1849-1850). Au lendemain du massacre de juin 1848, le danger social semblait écarté ; et en bon homme d’État soucieux de la morale du troupeau un temps égaré, le comte de Falloux avait mis l’enseignement sous la coupe religieuse…
Au lendemain de la Commune, l’athéisme et la fermentation révolutionnaire contre toutes les autorités ont laissé de fortes traces. Si le but reste le même : fournir aux gens de bien de bons serviteurs et aux maîtres de l’économie de bons esclaves, la ficelle religieuse est maintenant trop grosse. Les moyens doivent changer.

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes […] si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. »

(Discours de Jules Ferry au Conseil général des Vosges en 1879.)

CAR LE SPECTRE du mauvais esprit qui habite la canaille rôde toujours. Le tenir en respect réclame souplesse et doigté.
Le curé est remplacé par l’instituteur républicain, c’est lui, d’autant plus efficace qu’il croira à sa mission, qui sera préposé au dressage du prolétariat. Il s’agit d’apprendre aux petits des pauvres le respect des hiérarchies sociales, l’obéissance aux lois et « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » pour la bonne marche de l’industrie et de la production.
Un des proches collaborateurs de Jules Ferry dans l’édification de l’école laïque (1881-1882) adresse au président des Associations des instituteurs de la Seine ses instructions : aux enfants des classes laborieuses, il faut apprendre : « La tempérance, la sobriété, l’économie rigoureuse, la privation obstinée des commodités et des plaisirs. »
Le ministère de l’Instruction fait distribuer dans toutes les écoles primaires de l’État un ouvrage signé Pierre Laloi (sic), pseudonyme approprié d’Ernest Lavisse, Petites Histoires pour apprendre la vie : un savetier y prêche la vertu majeure pour un ouvrier, la patience. Et à force « d’ordre, d’économie et de travail », « on s’élève », « pas tout d’un coup bien sûr… ». « Mon père n’avait rien, j’ai quelque chose ; mes enfants, s’ils font comme moi, doubleront l’argent que je leur laisserai et mes petits-enfants seront des messieurs. » On ne fait plus aux gens le coup du paradis dans une autre vie, ça ne marche plus, mais en revanche le paradis bourgeois, différé bien sûr, leur est promis, à portée de leurs espoirs et de leurs mérites.

« Les écoles communales sont une espèce de rallonge foutue à l’église. Les imbécillités que les ratichons nous collaient autrefois dans les boyaux de la tête, c’est aujourd’hui les maîtres d’école qui les introdufibilisent à nos mômes.
Nous a-t-on assez rasés, bassinés des années durant cette sacrée laïcisation qui devait faire de tous les fils du populo des gars à poil, bougrement délurés !
Quelle couillonnade infecte, nom de dieu ! On sait de quoi il retourne maintenant, ce bandit de Ferry nous avait foutu ce fourbi dans les jambes pour nous faire poireauter, – il a bougrement réussi le salop. La belle foutaise de remplacer l’adoration de dieu, pour la remplacer par l’adoration des grands de la terre, qui ne sont quasiment que des voleurs et des assassins. »

(Le Père Peinard, 6 avril 1890.)

ET POUR APPORTER un « supplément d’âme » à la laïcité, la voilà toute illuminée de la « religion de la patrie » (Ferry, sic) : on apprend le Chant du soldat de Déroulède dans les écoles, l’œil fixé sur « la ligne bleue des Vosges ». L’Histoire de France, rédigée par l’infatigable Ernest Lavisse, est la bible obligée des écolesBuvard-Jules-Ferry ; l’enfant y cheminera à travers les heures glorieuses de la République avant d’être livré en conclusion à l’exhortation suivante : « La France a perdu sa renommée militaire pendant la guerre de 1870 […] Pour reprendre à l’Allemagne ce qu’elle nous a pris, il faut que nous soyons de bons citoyens et de bons soldats. C’est pour que vous deveniez de bons soldats que vos maîtres vous apprennent l’histoire de France… C’est à vous, enfants élevés dans nos écoles, qu’il appartient de venger vos pères vaincus à Sedan et Metz ; c’est votre devoir, le grand devoir de votre vie, vous devez y penser toujours. »
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Au-delà de la colonisation des esprits,
la colonisation des peuples…

EN RÉALITÉ, Ferry et Cie n’ont pour l’heure aucun projet belliqueux à l’égard de l’Allemagne (des accords ont même eu lieu en sous-main), mais entretenir le feu patriote, c’est toujours ça de gagné pour la paix sociale.
Et puis ça tombe bien, parce que Jules Ferry au pouvoir et à ses affaires découvre les vertus du colonialisme. D’ailleurs Renan, son maître à penser, n’avait-il pas diagnostiqué, dès 1871, au lendemain de la Commune, dans sa Réforme intellectuelle et morale : « Un pays qui ne colonise pas est voué infailliblement au socialisme » ?
Ferry, à présent, renchérit : « La paix sociale est une question de débouchés » et développe, à la Chambre le 28 juillet 1885, un cours d’économie politique et de morale : « La colonisation est fille de la politique industrielle. […] L’exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique et le champ d’emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l’étendue du marché étranger ». « L’Europe peut être considérée aujourd’hui comme une maison de commerce qui voit décroître son chiffre d’affaires. La consommation européenne est saturée ; il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs. », « Les colonies sont pour les pays riches le placement de capitaux le plus avantageux. » Et au nom d’une idée de la civilisation « de la plus haute portée », « il faut le dire ouvertement : les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures » et pas seulement un droit, proclame-t-il noblement, « les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures ».
Et de jeter les troupes sur la Tunisie, sur Madagascar, le Congo, poursuivant la conquête jusqu’au Tonkin.

« Y a des types qui sont fiers d’être Français !… Quand je vois les crimes que, nous le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent…
Au Tonkin, par exemple, dans ce bondieu de pays qu’on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités.
Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pauvres types se seraient bougrement passés de notre visite…
Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous qui rongez le populo plus que la vermine et l’abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d’humanité…
Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n’a pas changé : vous êtes restés Versaillais ! La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les communeux, vous l’employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois. »

(Le Père Peinard, 12 janvier 1890.)* * * *

LA LOI INTERDISANT LE PORT DU VOILE à l’école prétend émanciper de force les musulmanes de leur religion et les soumettre à celle de la laïcité républicaine, dont le sanctuaire est l’école. Alors que l’ancienne puissance coloniale entretient les discriminations de toutes sortes, économiques, policières, scolaires, encourageant dans les faits le communautarisme, n’est-il pas temps pour elle de rafraîchir et de revaloriser l’idée de citoyenneté ? La vieille lune de la laïcité peut faire l’affaire et remplir sa mission idéologique historique : confisquer la question sociale et masquer la lutte des classes.
Il y a deux ans, déjà, après les élections du 21 avril, pour arracher le consensus « citoyen » on nous avait fait le coup du chantage à la république menacée.
Le bourrage de crânes continue.
Ce creuset de l’autorité de l’État qu’est l’école ne doit pas faillir à sa tâche.
Démantèlement des acquis sociaux, dénationalisations, flexibilité, précarité, ghettoïsation des pauvres et sécurité : celui qui reste innommé, le capital, mais qui tient le cap, quels que soient ses exécutants du moment, mitterrandiens ou chiraquiens, poursuit sa marche de restructuration, à grands pas de la modernisation forcée.
D’ailleurs, Fabius, alors chef du gouvernement Mitterrand et en visite au lycée d’enseignement professionnel de Neufchâteau-en-Bray, le 9 août 1984, nous l’avait bien dit : « Après avoir été les hussards de la République, les enseignants doivent devenir les hussards de la modernisation. »

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Tristan Corbière

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(*) – Arthur Rimbaud
(**) – J’ai utilisé les travaux de l’historien Henri Guillemin, Cette curieuse guerre de 70, Nationalisme et nationaux (1870-1940).