Lettre au « Monde libertaire » à propos de Michel Onfray, en date du 12 mai 2003.

Gueule rougeSi elle n’a pas été publiée (bien entendu, serait-on tenté d’ajouter), cette lettre a sans doute contribué à ce qu’Onfray ne soit pas à nouveau sollicité par l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste.

Pour ceux qui prennent Onfray pour un sympathisant anarchiste, elle conserve toute son actualité.

Prof convaincant quand il parle des cyniques ou des hérésies (comme Vaneigem peut aussi l’être), Onfray est un libertaire d’opérette, ce qui se dit « médiatique » au XXIe siècle.

On appréciera la fière conclusion d’un entretien accordé au Monde 2 (2 avril 2005) : « Je ne compose pas avec le monde tel qu’il est. »

Mais avec le supplément du samedi, trois pleines pages de photos du philosophe en quadrichromie (y compris la couverture !), là OUI, Onfray, « compose »…

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Cher(e)s camarades,

J’ai eu la surprise de trouver un article de Michel Onfray dans Le Monde libertaire du 1er au 7 mai 2003. Je pensais naïvement que l’anarchisme d’opinion de ce philosophe spectaculaire était apprécié pour ce qu’il est à la FA.

Bien me dis-je, peut-être l’article en lui-même présente-t-il un intérêt particulier. À la lecture, « La déraison du plus fort » est un long lamento démocratique sur le mépris dans lequel les puissants tiennent certaines de leurs propres institutions :

« Les votes démocratiques de nations souverainement représentées ? Écartées d’un revers de la main… Les consultations diplomatiques, les discussions politiques, les débats contradictoires, les confrontations démocratiques dans le cadre de l’Onu ? Peanuts… »

Se trouve-t-il un anarchiste, quelque soit son obédience, son orga ou ses préférences érotiques, qui se soucie de ce à quoi Onfray attache ici de l’importance ? Comment ne pas voir que ce texte va à l’encontre de tout ce qui a été publié dans le ML sur la situation actuelle ? On se croirait dans un cortège de la LCR avec ces jeunes crétins qui scandent : « Et la guerre ? Illégale ! »

À propos de LCR, précisément, je me demande s’il est bien cohérent de donner une tribune anarchiste dans un journal qui fustige à juste titre depuis plusieurs numéros les magouilles idéologiques de la Ligue envers le patrimoine et le public libertaire, à une personnalité qui a appelé à voter Besancenot aux présidentielles. À quoi bon cracher sur Besancenot d’un côté et, de l’autre, taper dans le dos de quelqu’un qui écrivait :

« Cette insoumission individuelle [Onfray parle de lui] au capitalisme dans sa version libérale n’interdit pas l’action contractuelle avec des amis – ceux qui, à gauche, se reconnaissent les mêmes ennemis politiques que moi […] Je voterai Olivier Besancenot parce qu’il parle à gauche, vraiment, et incarne une alternative à cette gauche de droite qui fait du marché la solution à tous les problèmes ; parce qu’il envisage, au-delà des perspectives électorales d’actualité, la construction d’un mouvement d’opposition politique au libéralisme – celui qu’appelait de ses voeux Pierre Bourdieu dans ses dernières années ; parce qu’il se soucie des citoyens non rentables dans la perspective d’une consultation électorale, ceux dont on ne parle jamais : pas seulement les mythiques et introuvables travailleurs et travailleuses, mais les sans-visage sur lesquels pèse violemment et au quotidien le poids de cette brutalité libérale. La précarité, le chômage, la violence, la pauvreté, la misère, les taudis, l’endettement, les crédits, la rue, les licenciements, les plans de restructuration, l’exploitation concernent probablement ceux qui vont grossir le rang des abstentionnistes, des votes blancs ou nuls, voire des votes protestataires grand-guignolesques s’ils n’étaient tristes ! » (Texte complet disponible sur le site du journal Rouge).

Convaincant, non ? Vous avez remarqué la formule « insoumission… au capitalisme dans sa version libérale ».

Là, Guillon exagère vous dites-vous ; son exigence de radicalité le mène au procès d’intention. Oui ? Eh bien, vous l’aurez voulu, voici une autre citation d’Onfray ; il critique ici ce qu’il nomme (avec parfois, je le reconnais, quelques formules qui touchent juste) les « gardiens du temple anarchiste » :

« De sorte que s’entendent encore et toujours aujourd’hui les vieilles scies militantes d’hier et d’avant-hier : cosmopolitisme des citoyens du monde, fraternité universelle, abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme [tiens ! c’est moi qui souligne], pulvérisation de toutes les aliénations, égalitarisme radical, suppression des différences, uniformité généralisée, construction d’une société naturelle d’hommes heureux de vivre ensemble, avènement de loisirs généralisés, réalité purifiée des scories haineuses et mortifères ; autant dire – s’en aperçoivent-ils [là, il parle de nous] – instauration du paradis chrétien sur terre laïque… » [L’Archipel des comètes, Grasset, 2001, p. 371].

Vous remarquerez dans cet inventaire un amalgame fort malhonnête entre (au début) ce qui a constitué et constitue encore le programme du mouvement ouvrier international et (à partir de « suppression des différences ») une liste de naïvetés et de caricatures où je pense vous ne vous reconnaissez pas plus que moi.

Restons-en au début du passage : abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme, voilà ce qu’Onfray déclare anachronique et illusoire. J’ai cru comprendre, mais peut-être me détromperez-vous, que c’est aussi le programme de la Fédération anarchiste… Je ne crois pas que les mots suffisent à changer le monde, ni même à convaincre les individus de leurs erreurs, mais si l’on fait le pari de tenter de sortir de la confusion théorique qui caractérise notre époque, il est évident que dire blanc un jour (Onu, aux urnes !, révolution=illusion) et noir le lendemain (grève générale, élections pièges à cons, révolution libertaire) ne peut que persuader les gens auxquels nous nous adressons que toutes les opinions se valent, y compris à nos yeux. Si notre action a un sens, même modeste, alors se conduire ainsi est une lourde erreur politique. Organisation anarchiste révolutionnaire, la FA ne doit pas donner la parole à ceux qui combattent l’idée d’une rupture révolutionnaire avec le capitalisme (libéral ou pas).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Salutations cosmopolites.

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Un écho sur le site Pimenta negra.