Il n’y a pas d’« affaire Battisti » ! (2004)

Ce texte était destiné au quotidien Libération qui n’a pas jugé bon de le publier. Il a été rédigé au début juillet 2004, avant donc la décision prise par Battisti de ne plus se plier au contrôle judiciaire qui lui était imposé.

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Bien qu’écrivain moi-même, je n’ai jamais rencontré M. Battisti. En conséquence, je ne saurais dire s’il est ou a été un homme sympathique. Tout de même, je soupçonne que s’il était une femme (avec la plastique de Sylvana Mangano, par exemple) il y aurait moins de bonnes consciences pour lui trouver une gueule d’assassin. Passons. Si j’avais fréquenté M. Battisti, militant d’un groupe de lutte armée, j’aurais eu avec lui des rapports difficiles parce que j’ai toujours désapprouvé le type d’actions menées par ces groupes, comme j’ai désapprouvé Action directe en France. Peut-être même M. Battisti ou certains de ses camarades m’auraient-ils considéré comme un traître à la vraie lutte de classes, tout juste bon à être « jambisé », comme l’on disait alors. Bref, je ne crois pas avoir sur lui et d’autres qui lui ressemblent un regard empreint d’angélisme. Mais, je l’ai dit, il n’existe pas d’« affaire Battisti », dont nous devrions décider, comme dans les spectacles de Robert Hossein, s’il est ou non coupable et doit, en conséquence, être extradé. Il existe, en revanche, un problème politique, moral et humain : celui d’une centaine – au moins – de réfugié(e)s d’Italie vivant en France depuis plusieurs décennies, où elles et ils ont vécu, travaillé et fait des enfants. Ceux qui croient que l’extradition de M. Battisti réglera la question posée se trompent lourdement. Elle se reposera, d’autant plus vite et d’autant plus sûrement que M. Battisti sera livré à la justice italienne. Les magistrats et les gouvernants italiens pourront, au gré de leur fantaisie ou des nécessités de politique intérieure, désigner telle ou tel autre des dizaines d’exilé(e)s.

On peut conjecturer que l’extradition probable de M. Battisti facilitera beaucoup l’harmonisation d’un espace judiciaire européen auquel M. Berlusconi est encore réticent. Il lui sera loisible de faire figurer, avant ratification des textes concernant le mandat d’arrêt européen, les chefs d’inculpation qu’il redoute pour lui-même sur la liste d’exceptions à laquelle chaque État a droit. Cette difficulté une fois surmontée, les extraditions seront automatiques, « de droit », et le pays natal ou d’accueil de la personne faisant l’objet d’un mandat ne pourra s’opposer à son exécution. Alors, il suffira à n’importe quel magistrat italien d’ouvrir une instruction à propos de n’importe quelle affaire concernant telle ou tel réfugié(e) : son extradition sera automatique, et l’on « découvrira » opportunément à sa descente d’avion une condamnation par contumace à vingt ans de prison ou à la perpétuité, impossible à rejuger. En même temps que les frontières des États, l’espace judiciaire européen effacera les « affaires » et les êtres de chair et de sang qui en sont l’objet. Peut-être alors certains de ceux qui, aujourd’hui, baissent le pouce à l’évocation de M. Battisti, regretteront-ils le temps où ils avaient l’illusion que quelqu’un se souciait de leur opinion.

L’État français pourrait parfaitement mettre dans le traitement des dossiers des réfugié(e)s la même mauvaise volonté que met M. Berlusconi à la ratification du mandat d’arrêt européen. Il pourrait même considérer de son intérêt à long terme de contribuer à la nécessaire amnistie générale, qui seule permettra à l’Italie de comprendre son histoire. Réenfermer des dizaines de militant(e)s de la lutte armée (quand plusieurs milliers sont déjà passé par la prison), ne fait que retarder ce moment. On m’objectera que l’acharnement de l’État contre des militants est, même vingt ans après, de bonne guerre. C’est donc bien de guerre qu’il s’agit, et non d’un retour à la « paix sociale et démocratique » que quelques militants égarés loin de la civilisation n’auraient pas vu revenir.

Il y a déjà eu Paolo Persichetti, aujourd’hui Battisti, et demain d’autres noms italiens, dont on oubliera vite les visages auxquels ils correspondent (tout le monde n’est pas écrivain). Ainsi se construit une certaine Europe, en broyant des vies. Peut-être s’en rendra-t-on mieux compte lorsque la pratique ordinaire du mandat d’arrêt supranational aura fait arrêter des dizaines de militants, français ceux-là, syndicalistes ou activistes divers, par des flics aux uniformes italiens, allemands (nostalgie !) ou turcs. C’est cela qui, paradoxalement, commence avec M. Battisti, comme aussi avec les militants basques réclamés par l’Espagne.

Et de cela, qui nous concerne et dont nous peinons à prendre la mesure, M. Battisti est, incontestablement, la victime innocente.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 7 juillet 2004 Claude Guillon (écrivain)