L’gouvernement d’Ferry est un système pourri, par Hélène Fleury

Ah ! passez, Républiques de ce monde ! Des empereurs, Des régiments, des colons, des peuples, assez !
(Arthur Rimbaud)

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LE VOILE ET LA LOI, la laïcité, la république, l’école, etc. Sur les différents théâtres de ces débats « citoyens », dans la presse, dans la rue lors de manifestations de profs, ont retenti maints fervents appels aux mânes de Jules Ferry (1832-1893) – véritable ombre tutélaire de la République.
Voilà qui donne furieusement envie de se livrer à son sujet à un petit exercice de mémoire historique*.

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CHEF DE L’OPPOSITION RÉPUBLICAINE à l’Empire, à la chute d’icelui, le 4 septembre 1870, Jules Ferry se précipita à l’Hôtel de Ville avec les Jules Simon, Jules Favre et autres représentants de la gauche nantie pour y constituer un gouvernement provisoire prenant de vitesse ces hordes redoutables de socialistes, révolutionnaires et autres partageux qui déjà avaient envahi l’Assemblée nationale.
Bien joué pour l’heure, et bernée la canaille qui, sous prétexte de république, prétendait s’en prendre à l’assise même de la société : l’ordre de la propriété. Le péril rouge semble écarté, c’est « la République des Jules ».

« Couillon comme tout le monde à l’époque, j’avais coupé dans la blague du 4 septembre. Je me figurai vraiment être en république ; ah, ouat ! comme tout le monde, je croyais que l’ennemi c’étaient les Prussiens, tandis que c’était tout bonnement Ferry et Cie. »

(Le Père Peinard, 21 avril 1889.)
Timbre Jules FerryJULES FERRY fut nommé préfet de la Seine, puis maire de Paris. Organisateur du ravitaillement pendant le siège de la capitale, il ne tarda pas à mériter le sobriquet de Ferry la Famine. Et se trouva à pied d’œuvre pour écraser les insurrections du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871.
Il quitta précipitamment l’Hôtel de Ville le 18 mars 1871 et fut un des premiers à appeler à la répression des communards.
L’ordre revenu, Jules Ferry reviendra vite aux affaires de la République. Dans la première Assemblée, à forte majorité réactionnaire, élue après l’écrasement de la Commune, il trône à gauche, bien sûr, en attendant de reprendre le pouvoir.

« La Gauche, qu’est-ce c’est que ça, la Gauche ?… On se fait de fausses idées de ces gens-là. Ils sont en somme beaucoup plus accommodants qu’on ne pense… Les vieux se convertissent… Les jeunes ont de l’ambition et se tiennent prêts à tous les événements… »

(« Lettre du Baron de Petdechèvre à son secrétaire au château de Magloire, datée du 9 septembre 1871 ». Attribuée à Arthur Rimbaud.)

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L’école et le dogme laïque

SUR LES RUINES encore fumantes de la Commune, besoin est d’une idéologie modernisée, adaptée aux temps nouveaux : la république des gens de bien rescapée de la lutte des classes fourbit habilement ses armes. En 1879, Jules Ferry devient ministre de l’Instruction jusqu’en 1882.
Avant lui c’était le règne de la loi Falloux sur l’enseignement (1849-1850). Au lendemain du massacre de juin 1848, le danger social semblait écarté ; et en bon homme d’État soucieux de la morale du troupeau un temps égaré, le comte de Falloux avait mis l’enseignement sous la coupe religieuse…
Au lendemain de la Commune, l’athéisme et la fermentation révolutionnaire contre toutes les autorités ont laissé de fortes traces. Si le but reste le même : fournir aux gens de bien de bons serviteurs et aux maîtres de l’économie de bons esclaves, la ficelle religieuse est maintenant trop grosse. Les moyens doivent changer.

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes […] si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. »

(Discours de Jules Ferry au Conseil général des Vosges en 1879.)

CAR LE SPECTRE du mauvais esprit qui habite la canaille rôde toujours. Le tenir en respect réclame souplesse et doigté.
Le curé est remplacé par l’instituteur républicain, c’est lui, d’autant plus efficace qu’il croira à sa mission, qui sera préposé au dressage du prolétariat. Il s’agit d’apprendre aux petits des pauvres le respect des hiérarchies sociales, l’obéissance aux lois et « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » pour la bonne marche de l’industrie et de la production.
Un des proches collaborateurs de Jules Ferry dans l’édification de l’école laïque (1881-1882) adresse au président des Associations des instituteurs de la Seine ses instructions : aux enfants des classes laborieuses, il faut apprendre : « La tempérance, la sobriété, l’économie rigoureuse, la privation obstinée des commodités et des plaisirs. »
Le ministère de l’Instruction fait distribuer dans toutes les écoles primaires de l’État un ouvrage signé Pierre Laloi (sic), pseudonyme approprié d’Ernest Lavisse, Petites Histoires pour apprendre la vie : un savetier y prêche la vertu majeure pour un ouvrier, la patience. Et à force « d’ordre, d’économie et de travail », « on s’élève », « pas tout d’un coup bien sûr… ». « Mon père n’avait rien, j’ai quelque chose ; mes enfants, s’ils font comme moi, doubleront l’argent que je leur laisserai et mes petits-enfants seront des messieurs. » On ne fait plus aux gens le coup du paradis dans une autre vie, ça ne marche plus, mais en revanche le paradis bourgeois, différé bien sûr, leur est promis, à portée de leurs espoirs et de leurs mérites.

« Les écoles communales sont une espèce de rallonge foutue à l’église. Les imbécillités que les ratichons nous collaient autrefois dans les boyaux de la tête, c’est aujourd’hui les maîtres d’école qui les introdufibilisent à nos mômes.
Nous a-t-on assez rasés, bassinés des années durant cette sacrée laïcisation qui devait faire de tous les fils du populo des gars à poil, bougrement délurés !
Quelle couillonnade infecte, nom de dieu ! On sait de quoi il retourne maintenant, ce bandit de Ferry nous avait foutu ce fourbi dans les jambes pour nous faire poireauter, – il a bougrement réussi le salop. La belle foutaise de remplacer l’adoration de dieu, pour la remplacer par l’adoration des grands de la terre, qui ne sont quasiment que des voleurs et des assassins. »

(Le Père Peinard, 6 avril 1890.)

ET POUR APPORTER un « supplément d’âme » à la laïcité, la voilà toute illuminée de la « religion de la patrie » (Ferry, sic) : on apprend le Chant du soldat de Déroulède dans les écoles, l’œil fixé sur « la ligne bleue des Vosges ». L’Histoire de France, rédigée par l’infatigable Ernest Lavisse, est la bible obligée des écolesBuvard-Jules-Ferry ; l’enfant y cheminera à travers les heures glorieuses de la République avant d’être livré en conclusion à l’exhortation suivante : « La France a perdu sa renommée militaire pendant la guerre de 1870 […] Pour reprendre à l’Allemagne ce qu’elle nous a pris, il faut que nous soyons de bons citoyens et de bons soldats. C’est pour que vous deveniez de bons soldats que vos maîtres vous apprennent l’histoire de France… C’est à vous, enfants élevés dans nos écoles, qu’il appartient de venger vos pères vaincus à Sedan et Metz ; c’est votre devoir, le grand devoir de votre vie, vous devez y penser toujours. »
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Au-delà de la colonisation des esprits,
la colonisation des peuples…

EN RÉALITÉ, Ferry et Cie n’ont pour l’heure aucun projet belliqueux à l’égard de l’Allemagne (des accords ont même eu lieu en sous-main), mais entretenir le feu patriote, c’est toujours ça de gagné pour la paix sociale.
Et puis ça tombe bien, parce que Jules Ferry au pouvoir et à ses affaires découvre les vertus du colonialisme. D’ailleurs Renan, son maître à penser, n’avait-il pas diagnostiqué, dès 1871, au lendemain de la Commune, dans sa Réforme intellectuelle et morale : « Un pays qui ne colonise pas est voué infailliblement au socialisme » ?
Ferry, à présent, renchérit : « La paix sociale est une question de débouchés » et développe, à la Chambre le 28 juillet 1885, un cours d’économie politique et de morale : « La colonisation est fille de la politique industrielle. […] L’exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique et le champ d’emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l’étendue du marché étranger ». « L’Europe peut être considérée aujourd’hui comme une maison de commerce qui voit décroître son chiffre d’affaires. La consommation européenne est saturée ; il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs. », « Les colonies sont pour les pays riches le placement de capitaux le plus avantageux. » Et au nom d’une idée de la civilisation « de la plus haute portée », « il faut le dire ouvertement : les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures » et pas seulement un droit, proclame-t-il noblement, « les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures ».
Et de jeter les troupes sur la Tunisie, sur Madagascar, le Congo, poursuivant la conquête jusqu’au Tonkin.

« Y a des types qui sont fiers d’être Français !… Quand je vois les crimes que, nous le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent…
Au Tonkin, par exemple, dans ce bondieu de pays qu’on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités.
Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pauvres types se seraient bougrement passés de notre visite…
Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous qui rongez le populo plus que la vermine et l’abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d’humanité…
Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n’a pas changé : vous êtes restés Versaillais ! La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les communeux, vous l’employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois. »

(Le Père Peinard, 12 janvier 1890.)* * * *

LA LOI INTERDISANT LE PORT DU VOILE à l’école prétend émanciper de force les musulmanes de leur religion et les soumettre à celle de la laïcité républicaine, dont le sanctuaire est l’école. Alors que l’ancienne puissance coloniale entretient les discriminations de toutes sortes, économiques, policières, scolaires, encourageant dans les faits le communautarisme, n’est-il pas temps pour elle de rafraîchir et de revaloriser l’idée de citoyenneté ? La vieille lune de la laïcité peut faire l’affaire et remplir sa mission idéologique historique : confisquer la question sociale et masquer la lutte des classes.
Il y a deux ans, déjà, après les élections du 21 avril, pour arracher le consensus « citoyen » on nous avait fait le coup du chantage à la république menacée.
Le bourrage de crânes continue.
Ce creuset de l’autorité de l’État qu’est l’école ne doit pas faillir à sa tâche.
Démantèlement des acquis sociaux, dénationalisations, flexibilité, précarité, ghettoïsation des pauvres et sécurité : celui qui reste innommé, le capital, mais qui tient le cap, quels que soient ses exécutants du moment, mitterrandiens ou chiraquiens, poursuit sa marche de restructuration, à grands pas de la modernisation forcée.
D’ailleurs, Fabius, alors chef du gouvernement Mitterrand et en visite au lycée d’enseignement professionnel de Neufchâteau-en-Bray, le 9 août 1984, nous l’avait bien dit : « Après avoir été les hussards de la République, les enseignants doivent devenir les hussards de la modernisation. »

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Tristan Corbière

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  HÉLÈNE FLEURY

(*) – Arthur Rimbaud
(**) – J’ai utilisé les travaux de l’historien Henri Guillemin, Cette curieuse guerre de 70, Nationalisme et nationaux (1870-1940).

SOUS UN BRUIT DE CASSEROLES, lettres de Montréal… (2012)

D’une amie montréalaise.
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1. Eh bien, c’est super chouette ce qui se passe. Bien sûr, il y en a qui paient le prix… violence policière, arrestations, amendes…

Le 22 mai, une manifestation d’environ 200 000 personnes a eu lieu et elle était illégale. Elle s’est divisée en trois manifestations qui se sont joint, à la fin, à la manifestation syndicale qui elle avait négocié son trajet avec la police (les assos nationales de droit- fecq et feuq- sont restées avec les syndicats). Le slogan de la manif était « 100 jours de grève, 100 jours de mépris ». Seul le syndicat étudiant radical LA CLASSE a ouvertement invité à défier la loi spéciale. D’ailleurs, tu peux aller sur le site nouveau de La Classe : « arrêtez-moi quelqu’un ! » les gens se prennent en photo, comme pour la police, et y écrivent « je désobéis ». C’est plutôt drôle…

Aussi drôle dans la manif du 22 mai, des syndicalistes et le mouvement communautaire se sont retrouvés dans les manifs illégales…. et heureux d’y être…. et même de scander : « On est plus que cinquante ! on est plus que cinquante ! » – d’après la nouvelle loi il faut annoncer le trajet quand on est plus de 50. On commence à réfléchir à la Formule 49 dans le cadre de la Formule 1.

Puis, dans la nuit du 22 mai, une autre manif illégale a eu lieu en soirée jusqu’à 3 heures du mat. On compte quelques arrestations.

Capture d’écran 2014-12-01 à 14.12.48Depuis quelques jours (samedi le 22), il y a des manifestions de casseroles (en souvenir du Chili des années 70- Pinochet). Cette reprise de type de protestation, ici contre la loi 78, est superbe, car elle est transformée dans le contexte québécois de 2012. Depuis samedi, le 22 mai, à 8:00 p.m. les gens sont invités à sortir sur leurs balcons ou sur les trottoirs avec leurs casseroles. Le mot d’ordre est sur facebooke, twitter, etc. : « A vos casseroles ! ». La population est invitée à faire du bruit contre la loi spéciale qui interdit le manifester sans annoncer l’itinéraire, etc.

Là où ça déborde, c’est extraordinaire, car les gens (familles, enfants, grands-parents, etc.), de plusieurs quartiers de Montréal et ailleurs dans d’autres villes, sortent à la rue et se mettent à manifester de manière spontanée, dans la joie et le bonheur, en faisant un bruit d’enfer ! Créant eux-mêmes des manifestations illégales. C’est rendu qu’on attend 8:00 p.m. pour faire du bruit et se mettre en marche. Hier mercredi, des manifestations spontanées se sont rencontrées au centre-ville et la police a arrêté 400 personnes (la ville de Québec a connu une centaine d’arrestations). Mais la loi 78 n’est pas appliquée, ou très partiellement (à part dans la ville de Sherbrooke – une trentaine d’arrestations). C’est la loi municipale d’attroupement illégal qui s’applique principalement. et personne ne comprend pourquoi, même si on défie la loi spéciale, elle n’est pas appliquée. Est-ce que l’État attend de le faire une fois qu’on reviendra en classe et tentera de lever les cours afin de faire respecter le mandat de grève ? Car c’est là que ça risque de faire réellement mal….

Aujourd’hui, trois manifs casseroles sont parties de trois points\quartiers différents et on parle d’environ 10 000 personnes dans les rues qui cognent de la cuillère sur les chaudrons. C’est la dérision pure. C’est génial. C’est l’euphorie. Il y en a même un qui a décidé de faire rouler son barbeque dans la manif pendant que son copain cognait dessus avec la spatule (bien sûr sans la bonbonne de gaz).

Bref, la population s’amuse à ridiculiser le premier ministre du Québec, Jean Charret, qui a fait voter cette loi. La population est en train de lui dire qu’elle ne la respecte pas. C’est du jamais vu ! tout le monde s’amuse à dire : « La loi spéciale, on s’en câlisse ! » (on s’en fout).

Les journalistes analystes de la situation (le canal LCN avec Jean Lapierre, un sympathisant du parti au pouvoir) parlent de crise d’autorité et disent que le mouvement étudiant, en ce moment, a un réel rapport de force. C’est la première fois depuis le début de la GGI (grève générale illimitée) que l’on parle en ces termes, surtout à la télé, dans un des canaux les plus à droite. Ce n’est pas peu dire. Il est même lancé comme idée trois solutions : renégocier (Etat – Mouvement étudiant), déclencher des élections ou appliquer la loi.

La ministre de l’éducation veut renégocier, mais dit déjà ne pas vouloir discuter de la hausse des frais de scolarité. La FECQ (asso collégiale) veut se mettre à table et faire des compromis. la FEUQ (asso universitaire de droite) veut également faire des compromis, mais parle de la hausse et exige que LA CLASSE y soit présente. LA CLASSE ( l’assé- asso progressiste) exige de parler de la hausse et revendique un gel et la gratuité scolaire. Mais cette dernière n’a pas encore dit qu’elle voulait se mettre à table avec la ministre.

Bref, ce qui est intéressant ici est de constater que depuis que la population conteste la loi spéciale, le gouvernement est obligé de relancer une invitation aux négociations, même si le processus et la rencontre relèvent plutôt de l’ordre du cosmétique !

Dans un autre ordre d’idées, mais toujours en lien avec la grève, aujourd’hui est sorti de prison un des quatre étudiant-e-s qui avait été arrêté pour un fumigène dans le métro. On connait le copain. On les accuse de méfait (10 ans de prison) et de vouloir faire craindre à un geste terroriste (5 ans de prison). Ils sont en liberté conditionnelle avec une liste de conditions extrêmement sévères. Je n’en dirai pas plus, car c’est un sujet délicat. Bien sûr nous on soutient la famille et les quatre du métro.

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2. Ma participation aux assemblées à titre de gréviste m’a fait comprendre une chose. Les diverses générations d’étudiant-e-s en grève veulent un possible qui leur est inaccessible. Les étudiant-e-s savent que peu d’avenues se présentent à eux (à court terme) et luttent pour un droit de cité (semblable à celui des générations d’avant). On veut un diplôme, un travail, un salaire, etc., et des services sociaux. D’autres encore remettent en question cette idéologie. Associé à ces désirs, il y a chez elles et eux un espoir incommensurable, voire rarissime et un courage teinté de ludisme : pas peur de l’État ni des injonctions ni des administrations ni de la police ni de perdre la session scolaire ni de devoir recommencer. J’ai rarement vu cela. Il faut dire que cette réaction est occasionnée aussi par une attitude autoritaire d’un gouvernement austère. Bref, chaque fois que l’État réplique au mouvement, celui-ci lui répond, le contourne et détourne l’action vers une résistance encore plus forte, ou tout simplement plus engagée, consciente, organisée, inventive…

Je ne cherche pas à idéaliser ce mouvement, car il est de prime à bord réformiste, faisant même partie d’un agenda électoraliste, etc. mais il contient une poésie hors commun, un soupçon de rêve, un désespoir refoulé ou un espoir assumé et combien inspirant. Au-delà de l’affirmation suivant laquelle le mouvement n’implique pas l’idée de révolution, il contient de minces bribes subversives. C’est ici où je me situe. C’est ce que je cherche à comprendre afin de poser des gestes dans cette direction suivant mes valeurs politiques (comme gréviste maintenant ou comme prof à l’automne). J’ai fait quelques interventions en assemblée dont une en particulier en rapport à la peur qu’a le mouvement syndical de faire une journée de grève sociale.

Un professeur représentant le syndicat des profs universitaires (UQAM) est venu parler en assemblée étudiante de l’appui au mouvement, mais que cela excluait la grève. Je l’ai interpellé et posé l’hypothèse suivante : l’attitude austère qu’a l’État à l’égard du mouvement étudiant est un terrain d’essai qui vise à vérifier le niveau de solidarité communautaire, ouvrière, syndicale, prolétarienne. ce que subit le mouvement étudiant en ce moment sera imposé aux travailleuses et travailleurs lors des prochaines négociations des conventions collectives prévues dans le secteur public pour 2015 environ. Aucune lutte isolée ne peut gagner sa cause. La solidarité est plus que nécessaire. Cesser d’avoir peur de perdre, peur d’être puni, peur de… constitue une des clés de la mise en marche d’un nouveau mouvement social. C’est peut-être là où se situe la contribution de la grève générale illimitée étudiante au mouvement social. Elle défie les calendriers, les lois spéciales, les injonctions, l’anti-émeute, etc. Certes mon hypothèse est limitée et qu’on peut en poser tout plein d’autres. Lorsque je l’ai posée, ce fut dans la perspective d’interpeller le syndicat des profs de l’université, parce que mon propre syndicat de profs au collège a peur des représailles prévues dans la convention collective s’il fait grève sociale…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Montréal, 25 mai 2012

NI FOI NI LOI ! par Gédicus (2004-2010)

Confronté à l’affligeant « débat » sur l’interdiction ou non de la beurkaaa, il me semble que ce texte, écrit lors d’un autre affligeant débat (sur le « voile islamique ») n’a malheureusement rien perdu de son actualité. Je le remets donc en circulation.

Gédicus

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Il faut que l’idée de liberté ait perdu bien de sa force pour être menacée par un bout de tissu ; et il faut qu’elle soit bien pervertie pour qu’un emblème de la soumission devienne un étendard de révolte.

Quand la « liberté » de se soumettre s’affronte à la « liberté » d’interdire, la liberté de n’être l’esclave de personne a du souci à se faire. Dans le choc des intégrismes, laïcards contre bigots, la lucidité est fort malmenée, et la possibilité de ne pas choisir son camp entre deux conneries rivales a du mal à se frayer un chemin. C’est le rêve de ceux qui, des deux côtés, orchestrent cet affrontement spectaculaire : qu’il n’y ait de choix possible qu’entre deux obscurantismes comme il n’y aurait, politiquement, qu’à choisir entre le règne de truands de droâte ou celui de mafias de gôche.

Ainsi les humiliés et maltraités d’une « république » où certains sont plus égaux que d’autres, courtisés avec habileté par les roublards faux-frères musulmans, croient-ils trouver une identité qui leur a été déniée et la communauté dont ils rêvent dans l’obédience à la bigoterie islamique et le dégradant servage des femmes. Et les laïcs, que cette malsaine croisade inquiète à juste titre, s’imaginent pouvoir combattre la cabale des dévots grâce à une camisole fabriquée par des inquisiteurs hypocrites.

Mais comment pourrait-il être garant d’une liberté cet État qui s’applique à les réprimer toutes et ne protège que la « liberté » des truands de haut vol de piller à leur gré ? Quand l’hypocrisie fait la morale, ce n’est pas la morale qui progresse, c’est l’hypocrisie. En appeler aux pourris pour défendre la justice ne fera jamais avancer que les mensonges et les haines. En applaudissant un projet de loi censée réprimer le péril fanatique, c’est l’État flashballs et pitbulls qu’on soutient ; l’État copain et valet des négriers ; l’État qui pique aux pauvres pour donner aux riches et cogne sur ceux qui protestent ; l’État qui bannit et expulse ; l’État qui, sous prétexte de lutte contre l’insécurité et le terrorisme, ne cesse de donner aux saigneurs de ce monde toujours plus de moyens de protéger leurs donjons ; l’État dont les petits califes ne cessent d’attiser les peurs afin de pouvoir surfer sur la vague des inquiétudes et se faire élire « protecteurs » (autrefois les serfs se réfugiaient au château du tyranneau local quand les barbares attaquaient. Cette protection se payait en corvées. Rien n’a changé).

Ainsi, les agressions réciproques se soutiennent-elles dans une spirale du délire qui creuse les haïssables frontières « communautaires » et ethniques où tous les despotes rêvent d’enfermer les prétendus « citoyens », dans la division qui leur permet de mieux régner. Ainsi, la connerie fanatique progresse partout et fait le lit de tous ceux qui misent sur l’obscurcissement des esprits pour instaurer leur royaume, sur la terre plus qu’au ciel.

À ce « débat » truqué, il faut prendre la liberté de s’opposer si l’on souhaite que les cris les plus forts en faveur de la liberté ne soient pas poussés que par des fabricants de servitude.

Ce n’est évidemment pas l’interdiction faite à des connes bigotes d’afficher les signes manifestes de leur connerie qui les rendra plus intelligentes. Les interdictions ont toujours été les meilleures pourvoyeuses de martyrs au service de toutes les croisades. Et les ayatollahs de banlieue se frottent les mains en voyant que l’on va, en bannissant des mômes de lieux publics où elles pourraient être confrontées à des arguments et situations pouvant les inciter à réfléchir, les jeter tout droit dans leurs serres vouées à en faire d’abruties carpettes sur lesquelles les mâles dominants pourront se vautrer et faire leurs besoins au nom de dieu. Tout ce qui permettra à ces mystificateurs de crier à l’inquisition sera pain béni pour eux, en leur assurant des recrues « choisissant » une foi aveugle pour résister à une loi répressive. Il faut être un curé « laïc » pour refuser de le voir. Pour écraser l’infâme, la méthode Jacobine ne marchera pas plus aujourd’hui qu’hier car « Personne n’aime les missionnaires armés » (Robespierre), et on ne libère personne par la contrainte.

Il est donc hors de question de marcher dans la roublarde combine des pères fouettards de la chambre des députés, allumant et tisonnant le feu pour être plébiscités comme pompiers. Mais, pas plus, de tomber dans le piège qui, au nom de la tolérance, facilite le travail à ceux qui ne l’invoquent que pour parvenir à la supprimer à leur avantage ; à ceux qui ne rêvent que de « liberté » d’imposer des cultes et d’interdire de vivre et penser dignement.

Il faut donc, encore et toujours, défendre la liberté de ne pas « croire » ; de n’avoir ni foi ni dogmes ; de se moquer des dieux et des êtres suprêmes ; de s’habiller et se dénuder comme on veut ; de fréquenter qui l’on veut comme on veut ; de refuser les uniformes et les drapeaux, les sabres et les goupillons ; de ne pas baisser les yeux ; de n’avoir pas peur. Pour défendre cette liberté, il n’est d’autre moyen que de la pratiquer partout et tous les jours, y compris, s’il le faut, en la pratiquant agressivement contre ceux qui l’agressent. Agissons, non en supplétifs des soudards de la « république » négrière, mais en frères et sœurs du libre esprit, en hommes et femmes librement associés et décidant de leurs actes en totale égalité et liberté. Combattons les mensonges et l’hypocrisie ; défonçons les portes des ghettos ; empêchons les exploiteurs de nuire, les truands de trafiquer, les démagogues de baratiner, les tyrans en tous genres de cogner ; fabriquons un monde plus vivable pour tous, et la bigoterie reculera. Et les voiles ne causeront plus de vapeurs.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Gédicus (Janvier 2004 – janvier 2010)

Les éditions du Bras d’Honneur.

De la désobéissance criminelle, par un «casseur» nantais (2007)

Ce texte m’a été adressé par un ami nantais. Il s’inscrit heureusement dans l’actualité des résistances à la « génétiKatisation » de la société.
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Suite au mouvement anti-cpe, j’ai été arrêté pour avoir jeté des cannettes sur des flics. Après le tralala habituel, j’ai était condamné à 50 heures de tiges. Un an et demi plus tard je suis re-convoqué chez les flics pour filer mon ADN. Dans un premier temps, je m’étonne de la chose ; mon ADN, ils l’ont déjà. C’était suite à une rixe, et ça fait déjà plus de trois ans, tout juste après l’application de la loi Perben. A l’époque, je ne savais même pas qu’on pouvait tenter de refuser de donner son ADN, j’ai tendu la langue facilement, j’avais 48 heures de garde-à-vue dans les dents. Et maintenant, on me re-demande de tendre la baveuse… Et je ne veux pas. Je passe donc au tribunal en Avril 2008.

J’écris ce papier, ce n’est pas pour faire un énième réquisitoire contre la politique de Sarko, c’est un ennemi, son gouvernement aussi et y a pas besoin d’avoir lu Orwell pour comprendre qu’on est dans un beau merdier. Je vais juste expliquer mon point de vu sur toute cette lutte contre l’ADN.

Je trouve toujours étonnant de voir que tant de personnes s’enflamment contre cette nouvelle méthode de gestion des personnes à risques. Ces pressions politiques rappelleraient les méthodes des régimes totalitaires, dit on. C’est drôle, on dirait qu’il y a toujours des personnes qui débarquent dans le merdier. Mais dans quel monde vivez-vous ? C’est à croire que jusqu’à cette rencontre avec la réalité brute du monde de la justice, vous n’avez jamais eu une once de réflexion sur ce qu’est votre quotidien merdique. Je parle de tous ceux qui débarquent ; faucheurs volontaires, étudiants en colère, militants, etc, et qui tout d’un coup se retrouvent devant la justice et découvrent qu’on est dans un monde ou la répression est sans limites. Et oui, un régime totalitaire c’est un système qui subordonne l’humain à la raison d’Etat. Tout est bon pour qu’un Etat perdure, et c’est sa raison même d’exister que de devenir total. Certain disent qu’il y aurait des lois qui prendraient un caractère totalitaire, sous entendant que d’autres évoluent bien. Mais une loi, par ce qu’elle génère n’est rien d’autre que le parachèvement d’un système qui cherche la totalité. Notre système subordonne et gère l’humain d’une manière bien plus subtile qu’à certains moments de notre histoire. Et c’est aussi pour ça, que certains débarquent. L’aspect totalitaire de la société dans laquelle on évolue est partout, et c’est une démonstration éloquente de la puissance de l’aliénation que de voir des militants, des syndiqués, ne découvrir ce qu’est réellement la répression que quand ils se font coffrer pour des histoires qu’ils dissent légitimes. N’y avait il rien de totalitaire dans leur quotidien ? N’allaient ils pas au turbin comme tout les jours ? Ne délestaient t-ils pas leurs marmots aux mains de l’éducation national comme chaque matin ? Ne payaient t-ils pas leurs impôts ? Ne consommaient t-ils jamais ?

L’État cette pieuvre, n’a d’autre but que de contenir une population qui risque de lui échapper à tout moment. Et ce qui se passe avec cette histoire d’ADN, c’est juste un pas de plus dans la gestion des animaux à risques que nous sommes. Et parce que l’État devient grossier dans sa manière de faire en voulant ficher tout le monde à l’ADN, il se dévoile tout d’un coup plus méchant que jamais face à des personnes qui se croyaient épargnées, voir en légitimité. Et c’est pour ça que certains s’offusquent, comme ce militant : « je ne suis pas un délinquant moi ! J’ai agi au non de l’état de nécessité moi ! » Pauvre tarte. Quand je lis ça, je me demande vraiment pourquoi des dizaines de milliers de personnes passent par la case prison chaque année pour des histoires de vols, de deals, d’escroqueries… C’est pas être en état de nécessité que de vouloir vivre dignement ? Que de vouloir bouffer convenablement ? C’est quand même marrant de voir tout ces gens faire des manières parce qu’ils pensent avoir une place plus respectable que d’autres pour faire passer leurs idées. Mais c’est dommage les gars, maintenant on dirait que l’État en a rien à foutre de vos luttes, que vos revendications légitimes n’intéressent pas grand monde. Vous vous retrouvez comme des cons, fichés à l’ADN et en plus on vous fait passer pour des délinquants ! Merde hein ? Mais les délinquants qui ont donné leur ADN depuis les débuts de l’application de la loi, il y en a eu un paquet et bizarrement tout le monde ou presque s’en foutait. Mais c’est vrai j’oubliais, c’est toujours la même ritournelle ; il y a ceux qui méritent le fichage parce qu’ils sont une menace à l’ordre public et ceux qui ne le mérite pas, parce qu’ils croient servir l’ordre public… Mais le pouvoir s’en tape que trois connards écrasent des épis de maïs, surtout que le paysan à la moustache n’a fait que 1% aux élections, il ne représente plus rien, les personnes qui le suivent ne peuvent plus être vu comme légitime. Donc ça gueule. Et on se défend comme on peut, en invoquant la sainte « désobéissance civile » qui se voudrait être le moyen ultime pour interpeller nos dirigeants. Là-haut ça doit bien rigoler en attendant. La désobéissance civile, cette belle farce ! Ca va bien pour tout ceux qu’ont pas trop envie de ce mouiller, qu’ont bien trop à perdre à remettre en question les bases iniques de notre société. Ça mange pas de pain et en plus on à l’impression de faire avancer les choses. Mais c’est un mensonge !

Disons maintenant clairement les choses. Je pense que tous ces politiques, ces militants, ces faucheurs, ces syndiqués, hormis avoir peur des abus qui peuvent être fait par le fichage ADN, ont avant tout peur d’être considéré comme des personnes qui n’appartiennent plus au cadre public et civil. C’est ça qui les terrorise. Et finalement de perdre le crédit qu’ils espèrent avoir face à ce qu’on appelle bêtement, « les citoyens », « l’opinion public » et par-dessus tout, la peur de ne plus être entendu par le pouvoir. Et par là, d’être considéré comme faisant partie de toutes ces personnes marginalisées qu’on appelle des criminels. La peur suprême, c’est celle là ; être considéré comme membre de la grande famille des criminels. Ne vous voilà plus dans des actes de « désobéissance civil » mais dans des actes de « désobéissance criminelle » !

On a bien compris que ceux qui veulent faire valoir leurs actes – comme les faucheurs- attendent ou se rendent religieusement par eux même à la justice. Leurs actes, qu’ils jugent légitimes, ils les argumentent de manière politique. Et devant la justice leurs comparutions doivent devenir une tribune pour un procès qu’ils souhaitent de tout leur cœur, politique. Mais ils passent tristement et simplement pour des « délinquants qui saccagent la propriété d’autrui » et c’est tout.

Mais faut il rappeler que tout procès est politique ? Que toute condamnation est le fruit d’une situation politique, historique précise ? Que le pouvoir en place enferme tout ceux qui ne suivent pas ses obligations, sa morale ? Tous ceux qui ne suivent pas sa politique et l’enfreignent, sont des délinquants. Et chaque délinquant emprisonné est un prisonnier politique.

Cette séparation entre politique et droit commun, arrange surtout ceux qui ont la prétention à accéder au pouvoir. C’est une séparation utile pour les ratés politiques qui veulent se faire entendre et espèrent un jour tâter du pouvoir.

Je finirai cette histoire en disant juste que je ne suis pas étonné de constater toutes ces aberrations. Je vois clairement que la situation sociale se raidit. Et moi le « casseur », je finirai peut-être un jour par être dénoncé par toute cette bande de guignols alter-mondialistes, comme ça s’est déjà vu. Et que je finirai bien par être un des criminels responsables de leurs maux.

Nantes, le 25 septembre 2007

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  E. A

Il n’y a pas d’« affaire Battisti » ! (2004)

Ce texte était destiné au quotidien Libération qui n’a pas jugé bon de le publier. Il a été rédigé au début juillet 2004, avant donc la décision prise par Battisti de ne plus se plier au contrôle judiciaire qui lui était imposé.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Bien qu’écrivain moi-même, je n’ai jamais rencontré M. Battisti. En conséquence, je ne saurais dire s’il est ou a été un homme sympathique. Tout de même, je soupçonne que s’il était une femme (avec la plastique de Sylvana Mangano, par exemple) il y aurait moins de bonnes consciences pour lui trouver une gueule d’assassin. Passons. Si j’avais fréquenté M. Battisti, militant d’un groupe de lutte armée, j’aurais eu avec lui des rapports difficiles parce que j’ai toujours désapprouvé le type d’actions menées par ces groupes, comme j’ai désapprouvé Action directe en France. Peut-être même M. Battisti ou certains de ses camarades m’auraient-ils considéré comme un traître à la vraie lutte de classes, tout juste bon à être « jambisé », comme l’on disait alors. Bref, je ne crois pas avoir sur lui et d’autres qui lui ressemblent un regard empreint d’angélisme. Mais, je l’ai dit, il n’existe pas d’« affaire Battisti », dont nous devrions décider, comme dans les spectacles de Robert Hossein, s’il est ou non coupable et doit, en conséquence, être extradé. Il existe, en revanche, un problème politique, moral et humain : celui d’une centaine – au moins – de réfugié(e)s d’Italie vivant en France depuis plusieurs décennies, où elles et ils ont vécu, travaillé et fait des enfants. Ceux qui croient que l’extradition de M. Battisti réglera la question posée se trompent lourdement. Elle se reposera, d’autant plus vite et d’autant plus sûrement que M. Battisti sera livré à la justice italienne. Les magistrats et les gouvernants italiens pourront, au gré de leur fantaisie ou des nécessités de politique intérieure, désigner telle ou tel autre des dizaines d’exilé(e)s.

On peut conjecturer que l’extradition probable de M. Battisti facilitera beaucoup l’harmonisation d’un espace judiciaire européen auquel M. Berlusconi est encore réticent. Il lui sera loisible de faire figurer, avant ratification des textes concernant le mandat d’arrêt européen, les chefs d’inculpation qu’il redoute pour lui-même sur la liste d’exceptions à laquelle chaque État a droit. Cette difficulté une fois surmontée, les extraditions seront automatiques, « de droit », et le pays natal ou d’accueil de la personne faisant l’objet d’un mandat ne pourra s’opposer à son exécution. Alors, il suffira à n’importe quel magistrat italien d’ouvrir une instruction à propos de n’importe quelle affaire concernant telle ou tel réfugié(e) : son extradition sera automatique, et l’on « découvrira » opportunément à sa descente d’avion une condamnation par contumace à vingt ans de prison ou à la perpétuité, impossible à rejuger. En même temps que les frontières des États, l’espace judiciaire européen effacera les « affaires » et les êtres de chair et de sang qui en sont l’objet. Peut-être alors certains de ceux qui, aujourd’hui, baissent le pouce à l’évocation de M. Battisti, regretteront-ils le temps où ils avaient l’illusion que quelqu’un se souciait de leur opinion.

L’État français pourrait parfaitement mettre dans le traitement des dossiers des réfugié(e)s la même mauvaise volonté que met M. Berlusconi à la ratification du mandat d’arrêt européen. Il pourrait même considérer de son intérêt à long terme de contribuer à la nécessaire amnistie générale, qui seule permettra à l’Italie de comprendre son histoire. Réenfermer des dizaines de militant(e)s de la lutte armée (quand plusieurs milliers sont déjà passé par la prison), ne fait que retarder ce moment. On m’objectera que l’acharnement de l’État contre des militants est, même vingt ans après, de bonne guerre. C’est donc bien de guerre qu’il s’agit, et non d’un retour à la « paix sociale et démocratique » que quelques militants égarés loin de la civilisation n’auraient pas vu revenir.

Il y a déjà eu Paolo Persichetti, aujourd’hui Battisti, et demain d’autres noms italiens, dont on oubliera vite les visages auxquels ils correspondent (tout le monde n’est pas écrivain). Ainsi se construit une certaine Europe, en broyant des vies. Peut-être s’en rendra-t-on mieux compte lorsque la pratique ordinaire du mandat d’arrêt supranational aura fait arrêter des dizaines de militants, français ceux-là, syndicalistes ou activistes divers, par des flics aux uniformes italiens, allemands (nostalgie !) ou turcs. C’est cela qui, paradoxalement, commence avec M. Battisti, comme aussi avec les militants basques réclamés par l’Espagne.

Et de cela, qui nous concerne et dont nous peinons à prendre la mesure, M. Battisti est, incontestablement, la victime innocente.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 7 juillet 2004 Claude Guillon (écrivain)

 

Lettre au « Monde libertaire » à propos de Michel Onfray, en date du 12 mai 2003.

Gueule rougeSi elle n’a pas été publiée (bien entendu, serait-on tenté d’ajouter), cette lettre a sans doute contribué à ce qu’Onfray ne soit pas à nouveau sollicité par l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste.

Pour ceux qui prennent Onfray pour un sympathisant anarchiste, elle conserve toute son actualité.

Prof convaincant quand il parle des cyniques ou des hérésies (comme Vaneigem peut aussi l’être), Onfray est un libertaire d’opérette, ce qui se dit « médiatique » au XXIe siècle.

On appréciera la fière conclusion d’un entretien accordé au Monde 2 (2 avril 2005) : « Je ne compose pas avec le monde tel qu’il est. »

Mais avec le supplément du samedi, trois pleines pages de photos du philosophe en quadrichromie (y compris la couverture !), là OUI, Onfray, « compose »…

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Cher(e)s camarades,

J’ai eu la surprise de trouver un article de Michel Onfray dans Le Monde libertaire du 1er au 7 mai 2003. Je pensais naïvement que l’anarchisme d’opinion de ce philosophe spectaculaire était apprécié pour ce qu’il est à la FA.

Bien me dis-je, peut-être l’article en lui-même présente-t-il un intérêt particulier. À la lecture, « La déraison du plus fort » est un long lamento démocratique sur le mépris dans lequel les puissants tiennent certaines de leurs propres institutions :

« Les votes démocratiques de nations souverainement représentées ? Écartées d’un revers de la main… Les consultations diplomatiques, les discussions politiques, les débats contradictoires, les confrontations démocratiques dans le cadre de l’Onu ? Peanuts… »

Se trouve-t-il un anarchiste, quelque soit son obédience, son orga ou ses préférences érotiques, qui se soucie de ce à quoi Onfray attache ici de l’importance ? Comment ne pas voir que ce texte va à l’encontre de tout ce qui a été publié dans le ML sur la situation actuelle ? On se croirait dans un cortège de la LCR avec ces jeunes crétins qui scandent : « Et la guerre ? Illégale ! »

À propos de LCR, précisément, je me demande s’il est bien cohérent de donner une tribune anarchiste dans un journal qui fustige à juste titre depuis plusieurs numéros les magouilles idéologiques de la Ligue envers le patrimoine et le public libertaire, à une personnalité qui a appelé à voter Besancenot aux présidentielles. À quoi bon cracher sur Besancenot d’un côté et, de l’autre, taper dans le dos de quelqu’un qui écrivait :

« Cette insoumission individuelle [Onfray parle de lui] au capitalisme dans sa version libérale n’interdit pas l’action contractuelle avec des amis – ceux qui, à gauche, se reconnaissent les mêmes ennemis politiques que moi […] Je voterai Olivier Besancenot parce qu’il parle à gauche, vraiment, et incarne une alternative à cette gauche de droite qui fait du marché la solution à tous les problèmes ; parce qu’il envisage, au-delà des perspectives électorales d’actualité, la construction d’un mouvement d’opposition politique au libéralisme – celui qu’appelait de ses voeux Pierre Bourdieu dans ses dernières années ; parce qu’il se soucie des citoyens non rentables dans la perspective d’une consultation électorale, ceux dont on ne parle jamais : pas seulement les mythiques et introuvables travailleurs et travailleuses, mais les sans-visage sur lesquels pèse violemment et au quotidien le poids de cette brutalité libérale. La précarité, le chômage, la violence, la pauvreté, la misère, les taudis, l’endettement, les crédits, la rue, les licenciements, les plans de restructuration, l’exploitation concernent probablement ceux qui vont grossir le rang des abstentionnistes, des votes blancs ou nuls, voire des votes protestataires grand-guignolesques s’ils n’étaient tristes ! » (Texte complet disponible sur le site du journal Rouge).

Convaincant, non ? Vous avez remarqué la formule « insoumission… au capitalisme dans sa version libérale ».

Là, Guillon exagère vous dites-vous ; son exigence de radicalité le mène au procès d’intention. Oui ? Eh bien, vous l’aurez voulu, voici une autre citation d’Onfray ; il critique ici ce qu’il nomme (avec parfois, je le reconnais, quelques formules qui touchent juste) les « gardiens du temple anarchiste » :

« De sorte que s’entendent encore et toujours aujourd’hui les vieilles scies militantes d’hier et d’avant-hier : cosmopolitisme des citoyens du monde, fraternité universelle, abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme [tiens ! c’est moi qui souligne], pulvérisation de toutes les aliénations, égalitarisme radical, suppression des différences, uniformité généralisée, construction d’une société naturelle d’hommes heureux de vivre ensemble, avènement de loisirs généralisés, réalité purifiée des scories haineuses et mortifères ; autant dire – s’en aperçoivent-ils [là, il parle de nous] – instauration du paradis chrétien sur terre laïque… » [L’Archipel des comètes, Grasset, 2001, p. 371].

Vous remarquerez dans cet inventaire un amalgame fort malhonnête entre (au début) ce qui a constitué et constitue encore le programme du mouvement ouvrier international et (à partir de « suppression des différences ») une liste de naïvetés et de caricatures où je pense vous ne vous reconnaissez pas plus que moi.

Restons-en au début du passage : abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme, voilà ce qu’Onfray déclare anachronique et illusoire. J’ai cru comprendre, mais peut-être me détromperez-vous, que c’est aussi le programme de la Fédération anarchiste… Je ne crois pas que les mots suffisent à changer le monde, ni même à convaincre les individus de leurs erreurs, mais si l’on fait le pari de tenter de sortir de la confusion théorique qui caractérise notre époque, il est évident que dire blanc un jour (Onu, aux urnes !, révolution=illusion) et noir le lendemain (grève générale, élections pièges à cons, révolution libertaire) ne peut que persuader les gens auxquels nous nous adressons que toutes les opinions se valent, y compris à nos yeux. Si notre action a un sens, même modeste, alors se conduire ainsi est une lourde erreur politique. Organisation anarchiste révolutionnaire, la FA ne doit pas donner la parole à ceux qui combattent l’idée d’une rupture révolutionnaire avec le capitalisme (libéral ou pas).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Salutations cosmopolites.

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Un écho sur le site Pimenta negra.

Réponse à Marcela Iacub sur le droit à la mort (2005)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Le journal Libération a publié, dans sa livraison datée du mardi 1er novembre 2005, le texte ci-dessous, que je lui avais adressé en application des textes de loi régissant le « droit de réponse ».
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Je ne suis pas sûr d’avoir compris l’intention de Marcela Iacub dans l’article qu’elle a récemment consacré au livre Suicide, mode d’emploi, que j’ai publié en 1982 avec mon ami Yves Le Bonniec. Veut-elle se gausser, comme le titre « Tous morts de lire » le laisse à penser, du vieux bateau des mauvaises lectures incitant au suicide et à la débauche ou bien au contraire veut-elle monter à bord… À moins que toutes les lectures soient permises, sauf celle-là ? En tout cas, je déplore que lui ait échappé la recension dans ces colonnes (Libération, 20 janvier 2005), par Édouard Launet, de mon Droit à la mort, sous-titré Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (éd. Hors Commerce, 2004). Sa lecture lui eut évité de reproduire plusieurs inexactitudes.

Passons sur le chiffre de 72 « victimes » du livre (mais M. Iacub n’y met pas de guillemets). Il ne correspond à aucune espèce de recension officielle ou judiciaire. Chacun peut donc, à son gré, le diviser par deux ou le multiplier par quatre (en le rapportant tout de même au chiffre de 100 000 exemplaires vendus en France durant huit ans et à la moyenne annuelle de 11 000 décès par suicide pendant la même période). Je sais, pour avoir reçu et récemment publié leurs lettres, que notre livre n’a pas eu de « victimes », mais des lecteurs conscients et jaloux de leur liberté.

Les magistrats qui ont jugé Yves Le Bonniec ont effectivement entretenu la fiction selon laquelle c’était en tant que justiciable quelconque que le coauteur de Suicide, mode d’emploi était inculpé à la suite d’une correspondance avec un lecteur de Suicide, mode d’emploi, à propos du même livre. Aucune loi n’oblige à endosser cette fiction.

À ce propos, il n’est pas inutile de préciser que Le Bonniec a été condamné dans une autre affaire de correspondance, sous le même chef, alors que sa réponse au lecteur ne contenait aucune indication technique. C’est bien l’« abstention » d’un geste positif, que les magistrats se sont abstenus de préciser davantage, qui a été condamnée, faute de législation permettant à l’époque d’interdire le livre.

Marcela Iacub écrit que la loi de 1987 « n’a pu [nous] être appliquée ». C’est hélas inexact. La justice a trouvé un moyen de contourner le principe de la non-rétroactivité de la loi pénale : chaque exemplaire du livre imprimé postérieurement à la loi de 1987 réprimant la « provocation au suicide » a été considéré comme un fait nouveau délictueux. C’est donc bel et bien pour infraction à la loi de 1987 que l’éditeur Alain Moreau a été condamné en février 1995, cette décision interdisant de facto toute réédition du livre, par ailleurs épuisé depuis 1990.

Probablement sur la foi de commentateurs qui n’ont pas pris la peine de consulter le texte original, M. Iacub indique un jugement de 1988, à Nevers (contre une délatrice), comme jurisprudence de la loi. Il n’en est rien, la condamnation ayant été prononcée pour « voies de fait avec préméditation ». En revanche, la loi de 1987 a permis – outre l’interdiction de fait de notre livre – la saisie en France d’un ouvrage canadien, et la condamnation d’un grand quotidien du soir.

Quant au fond du débat sur le droit pour chacun de décider de l’heure et du moyen de sa mort, comme sur la question de la liberté de publier, ma conviction tient dans la formule qui sert de titre au dernier chapitre du Droit à la mort : « Les lecteurs sont seuls juges ».

Aide au suicide : Le naïf et les gros menteurs (2008)

Capture d’écran 2014-11-08 à 23.10.36Quelques semaines avant l’ouverture, le 31 octobre 2008, à Paris du dix-septième congrès international des associations pour le droit de mourir dans la dignité, le journal Libération (9 octobre) a rendu compte des auditions de la mission Leonetti « sur l’évaluation de la loi [Leonetti !] relative aux droits des malades en fin de vie ». L’article d’Éric Favereau est titré « On ne saurait poursuivre pour complicité au suicide » et surtitré « Lors des auditions, Badinter a insisté sur ce point du droit français ». Autant le dire immédiatement, cette « bonne nouvelle » est un vœu pieux, une prise de position, d’ailleurs très honorable, mais certainement pas un acquis du droit français actuel.

La loi du 31 décembre 1987 (modifiée dans le code pénal de 1994), censée réprimer la « provocation au suicide », loi votée pour apaiser les lobbys réclamant la censure du livre Suicide, mode d’emploi, dont je suis coauteur avec Yves Le Bonniec (Éditions Alain Moreau 1982) est ainsi passée dans les articles du CP :

« Art. 223-13. Le fait de provoquer au suicide d’autrui est puni de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 F d’amende lorsque la provocation a été suivie du suicide ou d’une tentative de suicide. Les peines sont portées à cinq ans d’emprisonnement et à 500 000 F d’amende lorsque la victime de l’infraction définie à l’alinéa précédent est un mineur de 15 ans.

« Art. 223-14. La propagande ou la publicité, quel qu’en soit le mode, en faveur de produits, d’objets ou de méthodes préconisées comme moyens de se donner la mort est punie de trois ans d’emprisonnement et de 300 000 F d’amende.

« Art. 223-15. Lorsque les délits prévus par les articles 223-13 et 223-14 sont commis par la voie de la presse écrite ou audiovisuelle, les dispositions particulières des lois qui régissent ces matières sont applicables en ce qui concerne la détermination des personnes responsables. [En clair : l’éditeur est principal responsable, l’auteur de l’article vient ensuite.]

S’ajoutent éventuellement aux peines prévues ci-dessus « l’interdiction des droits civiques, civils et de famille ; l’interdiction pour une durée de cinq ans au plus d’exercer l’activité professionnelle ou sociale dans l’exercice ou à l’occasion de laquelle l’infraction a été commise ; […] peuvent être saisis ou confisqués les documents écrits, visuels ou sonores ayant servi à réaliser l’infraction ; la juridiction peut en ordonner la destruction, en tout ou partie. »

Robert Badinter est l’un des rares, c’est tout à son honneur, à s’être élevé contre la loi de 1987. Il réitère son opinion en 2008, prouvant par là qu’il a de la suite dans les idées. Il ne s’ensuit malheureusement pas que ses propos aient, c’est le cas de le dire, force de loi. Il est pour le moins fâcheux que le journaliste de Libération, peut-être naïvement, confonde sa prise de position philosophique avec une explication du texte pénal.

Que dit-il devant la commission Leonetti ?

« La liberté de se suicider ? Chacun est libre de disposer de son corps et de sa vie. Le suicide, depuis la Révolution française, n’est ni un crime ni un délit. On ne saurait poursuivre pour complicité au suicide. il y a, certes dans le droit pénal, un délit, instauré en 1988 [sic], celui de la provocation au suicide. Qu’est-ce que cela veut dire ? La provocation au suicide, je la comprends mal, sauf pour les mineurs ou les malades mentaux. »

D’après Libération, les observateurs de la mission « sont restés décontenancés », on se demande bien pourquoi ! « Mais, ajoute É. Favereau, les propos de Badinter avaient mis un peu de clarté, en rappelant les bases oubliées [sic] du droit pénal français. » Si les membres de la commission étaient ignorants du sujet qu’ils étaient supposés traiter au point d’avoir « oublié » que la Révolution avait chassé le suicide du droit pénal, on peut craindre le pire pour la suite (ils sont payés, ces gens-là ?).

À lire l’intervention de Badinter, on voit bien qu’il s’agit non d’un exposé de droit mais d’une plaidoirie. « On ne saurait poursuivre pour complicité au suicide. » La belle affaire ! Pas de quoi être « décontenancé »…On ne peut être poursuivi pour complicité au suicide, parce qu’il n’existe pas dans le code pénal de délit ainsi nommé. En revanche, et Badinter est bien obligé d’y faire allusion immédiatement, il existe bel et bien un texte réprimant la dite « provocation au suicide ».

La question n’est donc pas de savoir si l’on peut être inculpé d’un délit ou crime absent du droit pénal (c’est non !) mais si la loi existant réellement peut être utilisée dans les cas d’aide concrète au suicide d’un tiers. La réponse, d’évidence, est oui. Elle n’appartient d’ailleurs pas aux commentateurs, mais aux magistrats, fabricants de jurisprudence. La meilleure preuve récente en est l’ouverture d’une information pour « provocation au suicide » dans l’affaire du suicide de Chantal Sébire. Il s’agissait bien, dans l’esprit du parquet, d’établir qui avait pu aider, en lui fournissant des médicaments, Mme Sébire à mettre fin à ses jours. On peut donc poursuivre un acte concret d’aide au suicide ou d’« euthanasie active » sur la base de la loi de 1987. Il suffit d’ailleurs de la lire pour le comprendre.

La notion de provocation n’est nulle part définie, ni dans la loi ni dans le code. Elle est extensible à l’infini. J’ai rappelé dans Le Droit à la mort comment elle a été empruntée aux lois réprimant les menées anarchistes, adoptées à la fin du XIX e siècle, après la période dite des « attentats anarchistes ». Elle était justement destinée à laisser aux magistrats la plus grande liberté d’action possible contre les militants ouvriers ; ils en abusèrent. Un article, une chanson, une conversation de bistrot, tout pouvait être provocation au meurtre, au pillage, à l’incendie, à la désobéissance des militaires ; tout peut être aujourd’hui qualifiée de « provocation au suicide ». Et certainement le fait de remettre à quelqu’un un médicament ou un produit mortel, ce qui constitue par surcroît une évidente « propagande ou publicité » en faveur dudit produit (publicité n’étant pas entendu ici au sens étroitement commercial).

Dans l’affaire Sébire, le parquet de Dijon a annoncé à la mi octobre 2008 qu’il s’apprêtait à classer sans suite l’information ouverte en juin, mais c’est – outre pour des raisons d’opportunité politique qu’il est difficile d’apprécier – parce que « rien n’a pu être découvert, ni comment ni par qui Mme Sébire s’est procuré le produit » qu’elle a utilisé pour se donner la mort (Libération, 16 octobre 2008.). Le parquet n’a en aucune manière reconnu une erreur de doctrine qui l’aurait conduit à entamer une information impossible sur des bases erronées. Il y a eu aide au suicide et la loi sur la « provocation » a servi à ouvrir une information. Certes, nul ne sait ce qui se serait produit si l’information avait abouti à la mise en examen de telle personne et à son renvoi devant un tribunal. Peut-être une jurisprudence favorable se serait-elle esquissée. En attendant, l’affaire Sébire contredit les propos de Badinter.

Comme la commission Leonetti l’interroge sur l’association suisse Exit, Badinter redevient prudent : « Est-ce que l’existence d’un service médical qui permettrait d’aider les gens à se suicider serait une provocation, et donc susceptible de poursuites ? Je ne sais, j’ai peur que cela soit quand même une incitation. »

Pourquoi un geste qui serait une incitation (Badinter n’utilise plus le terme « provocation » de la loi de 1987, montrant par là qu’il mêle les points de vue philosophique et juridique) dans le cas d’une association, et passible de poursuite, cesserait-il de l’être commis par un individu isolé ? Voilà ce que l’histoire ne nous dit pas.

Il serait intéressant de savoir pourquoi chacun s’ingénie dans cette affaire à apporter de la confusion, et non la « clarté » que le brave Favereau y a vu. C’est que Badinter n’est pas seul. Admettons pour ne plus y revenir qu’il croit judicieux d’enjoliver la réalité pour plaider une cause qu’il croit bonne. Mais voici qu’entre en scène un Jean-Marie Huet, directeur des affaires criminelles et des grâces. Jean Leonetti, probablement encore décontenancé par l’intervention de Badinter, l’interroge : « Dans le cas d’une personne qui a exprimé clairement son souhait [de mourir] ? Que dire d’un médecin ou d’un proche qui lui fournirait un produit létal ? »

Huet répond, badintérien en diable : « La mise à disposition de médicaments, réalisés de façon neutre [sic], ne me semble pas pouvoir être considéré comme une provocation au suicide, et il serait difficile d’envisager des poursuites. »

Or, il est si peu « difficile d’envisager des poursuites » qu’elles ont déjà été diligentées dans l’affaire Vincent Humbert et dans l’affaire Sébire.

Décontenancé ne signifiant pas totalement endormi, Leonetti fait remarquer à Huet que dans l’affaire Humbert, les magistrats qui ont prononcé le non-lieu en faveur du Dr Chaussoy n’ont nullement évoqué le fait que l’aide au suicide n’est pas incriminable mais « mis en avant la situation exceptionnelle ».

Que répond Huet ? « Peut-être les magistrats n’ont-ils pas trop voulu s’engager dans cette voie. Comment s’assurer pleinement que la personne souhaite clairement se suicider ? Les interrogations sont souvent là. »

Le questionnement philosophique bonhomme qui conclut cette réponse est un chef-d’œuvre d’hypocrisie. Dans la pratique, la justice se fout éperdument que la volonté de mourir du suicidé ait été réitérée à maintes reprises. Elle ne sert nullement à établir la bonne foi de l’« assistant », mais au contraire le fait qu’il ne pouvait douter du péril dans lequel se trouvait le suicidaire. C’est ce qu’ont montré tous les procès faits aux auteurs et à l’éditeur de Suicide, mode d’emploi.

Éric Favereau cite encore les propos d’un juriste, le doyen Bernard Beignier, et ceux de Rachida Dati, garde des Sceaux. Beignier affirme tranquillement que « en France, la porte de l’assistance au suicide n’est pas fermée, mais elle est étroite. Je ne veux pas qu’elle devienne un portique. »

« C’est exact, surenchérit Dati, qui clôturait les auditions juridiques de la mission Leonetti, mais il n’y a pas de droit au suicide. La frontière est parfois délicate entre aide au suicide et provocation. » Elle ajoutait, à propos de la loi Leonetti : « Je ne suis pas favorable à sa modification, car c’est une excellente loi ».

Résumons-nous : le droit pénal français recèle, à propos du droit à la mort, de tels trésors de tolérance libertaire que les magistrats en exercice préfèrent ne pas trop attirer l’attention sur eux. Ils vont jusqu’à agir d’une manière que les juristes estiment impossible, tout cela pour ne pas paraître inciter au passage inconsidéré d’une tolérance bien tempérée à un laxisme échevelé.

Résumé du résumé : Vous ne savez pas la chance que vous avez. Tout est pour le mieux. Surtout ne changeons rien.

Il fallait bien, pour en arriver à pareille conclusion, affirmer le contraire de ce que tout le monde a pu lire dans son journal, à propos des affaires Humbert et Sébire : oui l’on poursuit et oui l’on utilise les textes existants pour cela.

Pour que soit même entrouverte la porte de l’aide au suicide, il faudra d’abord abroger la loi du 31 décembre 1987. Voilà ce qu’aurait dû dire M. Badinter pour apporter à ce débat « un peu de clarté ».

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Allez mourir ! (2005)

Gueule rougeDe l’hypocrisie dégueulasse de la loi sur les « droits des malades en fin de vie », considérée par la racaille journalistique comme le summum de l’humanisme démocratique.

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Prouvant par là que le libéralisme peut être un humanisme, M. Douste-Blazy a eu une idée forte et généreuse : accorder le droit de mourir aux mourants !

Surfant sans vergogne sur l’émotion soulevée par le décès de Vincent Humbert, ce jeune tétraplégique qui avait – spectaculairement et en vain – demandé au président de la République de lui accorder le « droit de mourir », une poignée de députés ont rédigé une proposition de loi relative aux droits des malades « en phase avancée ou terminale d’une affection grave et incurable ». Dans la foulée, le ministre de la Santé a révélé que pas moins de 150 000 malades sont, « sans aucun cadre formel », euthanasiés chaque année dans les hôpitaux français (Le Figaro, 27 août 2004). Le ministre n’emploie pas le mot « euthanasie », parce que sa maman lui a appris à ne pas dire de gros mots en public et parce qu’il ne faut pas « remettre en cause l’interdit du droit de tuer [sic] ». Le ministre dit : « 150 000 machines par an sont débranchées par décision du corps médical ». On doit compter parmi ces 150 000 décès, mais le bien élevé n’en dit rien, les « euthanasies administratives » motivées par aucune volonté préalablement exprimée des malades ou de leur famille, mais par les nécessités d’une saine gestion des lits d’hôpitaux, en nombre insuffisant.

La loi, adoptée en première lecture par l’Assemblée, vise donc logiquement à fournir un « cadre formel » à l’action du corps médical, par la reformulation de plusieurs articles du code de la santé publique. Celui-ci devrait mieux garantir le droit d’un malade de refuser un traitement (y compris l’alimentation artificielle), d’exprimer son refus de l’acharnement thérapeutique, soit directement soit par l’intermédiaire d’une personne de confiance désignée par lui.

Précisons immédiatement que les futurs Vincent Humbert n’auront, pour toute perspective « humanisée », que de crever de faim, une fois leur tuyauterie débranchée ! Pas question de procéder à une injection mortelle, acte d’euthanasie active et positive qui demeure prohibé.

La lecture de l’exposé des motifs de la nouvelle loi donne d’ailleurs à penser que la notion très à la mode de « droit des malades » sert d’abord et surtout à mettre les médecins à l’abri des poursuites pénales qui pourraient être engagées contre eux à l’initiative de proches ou de magistrats : « En effet, un médecin qui satisferait aux obligations de transparence et de collégialité ne serait pas pénalement responsable contrairement à celui qui s’en affranchirait. »

Immédiatement et bruyamment approuvée par l’ordre des médecins reconnaissant, et par l’Église catholique, la nouvelle loi s’inscrit dans le cadre de la rationalisation capitaliste du système de santé publique. Déjà, dans les hôpitaux, les gestionnaires dictent au corps médical le type d’actes qui devront être effectués, sous peine de réductions de personnel et de fermetures de services (auxquelles on procédera de toute façon, mais un peu plus tard). Ici comme ailleurs, s’impose la logique marchande.

Chaque année, une dizaine de milliers de personnes, dix fois moins donc que les « euthanasiés », dégoûtées du monde ou malades (mais valides), se donnent la mort dans la solitude, contraintes de choisir, pour plus de 80% d’entre elles, entre des méthodes violentes, dont la racaille moraliste feint de croire qu’elles dissuadent du suicide. À celles-là, nul médecin ne songe à accorder le « droit de mourir dans la dignité », que Douste-Blazy vient de réinventer. Qu’ils crèvent les déserteurs ! Et qu’ils en bavent nom de dieu ! Laisser le pékin accéder au savoir médical sur l’intoxication médicamenteuse, et puis quoi encore ! La loi de 1987, censée réprimer la « provocation au suicide » a permis d’interdire (en 1995) la réimpression de Suicide, mode d’emploi ; elle interdit toute publication équivalente et même toute publicité pour une publication étrangère (Le Monde en a fait les frais, condamné en 1998, ce dont il ne s’est pas vanté).

Quant à « l’interdit du meurtre » il ne s’impose pas – la convention européenne des droits de l’homme prend bien la peine de le rappeler – aux États eux-mêmes, à leurs armées et leurs polices, légalement autorisés à mitrailler les populations insurgées.

Dans ce contexte juridique et économique, à la fois national et européen, la loi concernant les « droits des malades en fin de vie » est un placebo hypocrite. C’est bien pourquoi elle a été saluée avec un répugnant ensemble par les journalistes de tous bords, enthousiasmés devant un tel « consensus ».

Ajoutons qu’elle marque une défaite retentissante de la stratégie de lobbying parlementaire de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité, certes capable de remplir la plus grande salle de l’Hôtel de Ville de Paris, la veille de l’examen de la loi, flattée par quelques politiciens venus ménager un électorat potentiel, mais qui se fait voler ses revendications et jusqu’à son vocabulaire sans pouvoir peser en quoi que ce soit ni dans le débat ni sur le texte de la loi. Les parlementaires adhérent de l’ADMD, dont le bureau de l’association est si fier, et dont il prétendait que le nombre croissant était une garantie des victoires futures, ont voté la loi comme les autres, sans même un baroud d’honneur. L’ADMD, toute forte qu’elle est de ses 40 000 adhérents, a été marginalisée et mise hors jeu sans même avoir compris ce qui lui arrivait. Misère de la naïveté réformiste !

Ainsi, sans rien céder des prérogatives étatiques ou médicales, le système feint de prêter l’oreille aux émotions populaires, quand il ne fait qu’organiser la rationalisation du système hospitalier. Voilà comment l’on « règle », à la mode moraliste, marchande et policière, les problèmes humains de la maladie, de la souffrance et de la mort…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Ajout

Surprise ! Le lendemain du dernier vote, au Sénat, autrement dit lorsque la loi est définitivement adoptée et qu’il n’y a plus rien à faire pour s’y opposer, le journal Le Monde (14 avril 2005) découvre que tout le monde ne la considère pas comme une grande avancée de l’humanisme contemporain !

Le journaliste Patrick Roger reproduit les propos de quelques sénateurs. François Autain déclare : « Il manque à ce texte le droit de choisir sa fin. Le moment est venu où la médecine doit accepter que la mort soit avant tout l’affaire de celui qui meurt. »

Jean-Pierre Goddefroy déplore que la loi soit « faite avant tout pour les médecins et continue de donner le dernier mot à la médecine. Le suicide n’est pas un acte délictuel », ajoute-t-il…

On croit rêver ! Ou plutôt on croit lire les propos « extrémistes » d’un Guillon !

Or, qui se fout de la gueule du monde dans cette affaire. La presse, certainement, et Le Monde en l’occurence qui attend le dernier moment pour découvrir « un débat houleux » autour du texte. Et les parlementaires eux-mêmes, qui attendent eux-aussi le tout dernier moment pour un baroud qui ne peut plus rien changer (ils ont même quitté l’hémicycle au moment du vote…).

Mensonges des uns, rodomontades des autres, l’accord se fait sur le dos des imbéciles-citoyens, ni consultés ni informés. Ils finiront bien par crever tout de même, n’est-ce-pas !

De l’ambiguïté du concept de « viol » dans les relations choisies (2004)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Tentative de critique amoureuse à partir d’une histoire vraie, banale et triste

C’est une histoire réelle : un garçon et une fille se fréquentent pendant plus d’un an, faisant l’amour régulièrement. Un jour, ce jour-là, elle n’a pas envie. Il insiste, continue de l’embrasser, de la toucher, de la caresser. « Alors le but/jeu était d’exciter, de donner envie. J’en étais rendu à ce stade. J’essayais de l’exciter, puis au bout d’un moment, je suis venu sur elle ; elle me faisait part de son hésitation encore une fois. Quelques instants encore puis j’ai commencé à la pénétrer. Je ne bougeais pas beaucoup, quelque chose clochait ; j’ai senti qu’elle n’était pas mouillée. Alors qu’un moment de panique m’a interpellé elle s’est mise à trembler, elle s’est crispée, m’a tenu les bras fortement et m’a demandé d’arrêter. »

Le garçon se retire, et c’est lui qui utilise le premier, sur un mode d’exagération cathartique, le terme de « viol » : « Dis moi, tu sais que certaines personnes radicales diraient que je viens de te violer, qu’est-ce que tu en penses, tu t’es sentie violée ? […] Elle m’a répondu que je ne l’avais pas écoutée, qu’elle m’avait dit plusieurs fois que ce n’était pas le moment mais qu’elle ne considérait pas cela comme un viol. » La relation, y compris érotique, a repris puis s’est dégradée jusqu’à la rupture. Plusieurs mois après, le discours de la fille a changé : « Tu m’as violée et je veux être sûre que tu aies conscience de ce que tu as fait. » Et le garçon d’ajouter : « Évidemment, j’ai acquiescé ».

La fille raconte alors au garçon qu’un an environ avant ce qu’elle considère aujourd’hui comme un viol, elle avait déjà été violée, par un quasi inconnu cette fois. Précisément, elle repensait douloureusement à cet épisode dans la période où se situe la première fois où elle n’a vraiment pas eue envie de faire l’amour avec son amant. Elle s’est sentie trahie par lui et lui expose son projet de rédiger une brochure où « raconter comment s’est passée sa relation avec un violeur ». La réalisation de ce projet est précédée par un concert international de rumeurs et un appel au boycott du garçon violeur dans tous les milieux radicaux et squatteurs (pour aller vite) qu’il fréquente. Il fait circuler à son tour deux textes, l’un de caractère « théorique » où il essaie de démontrer sa bonne volonté et un autre, plus factuel, dont sont tirés les extraits cités plus haut. J’ai choisi de m’en tenir aux faits, tels qu’ils sont rapportés par le garçon (je ne connais pas les termes du récit de la fille). Il ne s’agit pas pour moi de « prendre parti » entre des protagonistes qui me sont également inconnus, mais de prendre cette malheureuse histoire comme point de départ pour examiner des questions qui se posent à tous et toutes d’une manière ou d’une autre, à la jonction entre le personnel, l’individuel, et le social, le politique.

Je suppose que bon nombre de filles, au moins parmi celles qui baisent avec des garçons, ont vécu au moins une fois une expérience semblable. Celles qui baisent entre filles aussi, d’ailleurs, mais il est à craindre qu’il soit encore plus difficile pour elles d’en parler (traîtres à la cause, les machos seraient trop contents, etc.). Si je considère ma vie érotique depuis son début, il m’est arrivé de me montrer maladroit et sot avec une fille, de tenir à la pénétration comme à un but naturel, et bien entendu le résultat était, ces fois-là, lamentable pour la fille et pour moi. Je me souviens aussi de nuits où il ne s’est pas passé grand chose parce que la jeune fille n’avait ni expérience ni contraception et que je ne voulais pas risquer de la brusquer. J’ai, au moins depuis la trentaine, adopté un point de vue qui me garantit en principe contre les situations idiotes : surtout lorsqu’une relation érotique s’amorce, je ne vise ni la pénétration ni l’éjaculation (si pénétration il y a). Ce qui revient à « rater des occasions » pour utiliser une expression très vulgaire et déplaisante, qui exprime précisément le point de vue masculin moyen sur la rencontre avec une fille qui ne dit pas non.

Dans le cas d’espèce, il ne s’agit pas d’une rencontre de hasard, mais d’une relation relativement longue, dans laquelle s’installe des automatismes, des habitudes. Peut-être convenaient-elles à la fille comme au garçon ; en tous cas l’un et l’autre s’en sont accommodés jusqu’au jour où un incident vient gripper la machine désirante (comme disait l’autre). Du coup, le garçon se comporte comme s’il ne pouvait « rater une occasion ». Il s’évertue à « faire comme si », remarquant assez justement que l’expérience pratique montre que la machine se remet souvent en marche, comme elle s’arrête, c’est-à-dire pour un rien. Là où il passe de la balourdise à la brutalité, c’est quand il s’obstine à pénétrer une fille qui non seulement dit son absence de désir ou au moins son désir hésitant, mais dont le corps manifeste sans doute possible qu’elle ne souhaite pas la pénétration. Lorsqu’on vient de caresser une fille dans l’espoir de l’« exciter », on sait si son vagin est lubrifié ou non. Le garçon commet donc une faute, dont la première victime, du point de vue de l’intensité et de la chronologie est bien entendu la fille, mais dont il pâtit lui aussi. Cette dernière caractéristique amène à s’interroger sur une formule que la fille emploie lors de leur ultime engueulade : « un viol est un viol ». Bon ! Il est rare qu’une tautologie éclaire un problème, et le fait que la fille puisse très légitimement associer dans des sensations douloureuses le coït imposé par un quasi inconnu et l’insistance de son amant à la pénétrer n’entraîne pas l’équivalence politique entre les deux faits.

Le garçon a-t-il pris prétexte du refus de pénétration vaginale pour enculer sa copine (puisque t’es pas mouillée de toute façon !) ? Nullement. A-t-il vivement sollicité, voire imposé, une fellation « compensatrice » ? Pas davantage. Et ne me dites pas que j’ai l’imagination pervertie : semblables situations se reproduisent chaque minute à la surface du globe. Qu’est-ce qui les différencie, elles et le viol par le quasi inconnu, de l’épisode de la pénétration imposée ? C’est que le garçon, aussi fautif soit-il, ne cherche pas son seul plaisir, qu’il aurait facilement pu obtenir – malgré la panne de machinerie – en suivant l’un des nombreux scénarios violents imaginables. Il a reproduit, et c’est son tort, un schéma qui avait jusque-là fonctionné sans anicroche majeure. On peut toujours conjecturer que tout n’allait pas si bien que ça pour que ça tourne aussi mal aussi brutalement. C’est bien possible, en effet. Mais quoi en déduire ? Et pourquoi considérer que le garçon est seul responsable (je parle ici des habitudes érotiques du duo et non plus de la pénétration non souhaitée) ?

S’agit-il pour autant d’écarter l’hypothèse d’un viol entre familiers ? Non bien entendu : le viol est toujours possible, et la loi le reconnaît depuis quelques années, y compris entre parents et enfants, y compris entre mari et femme. On peut considérer qu’il y a là un progrès au moins au plan symbolique, qui interdit de renfermer des violences masculines et/ou adultes (y compris féminines, donc) dans le cocon protecteur – pour le dominant – de la vie « privée ».

Je proposerai ici comme définition du viol le fait d’imposer par la violence physique, ou par toute forme de pression psychologique, un rapport sexuel dont l’objectif est la seule satisfaction de l’acteur du viol, qu’il vise ou non au surplus à humilier la victime. Au-delà des limites déjà fort larges de cette définition, demeurent une infinité de maladresses possibles, de manquements, d’impairs, qui devraient pouvoir faire l’objet de discussions, préventives dans le meilleur des cas ou au moins réparatrices. À partir de là, une fille (ou un garçon) peut décider que la manière de baiser de tel(le) ou tel(le) ne lui convient pas, et en informer ses collègues de travail (ou de squat). Les bureaux du monde entier bruissent chaque jour de cette sorte de confidences.

Les échanges sur ces sujets, avec ou sans adultes « compétents » (en matière de contraception par ex.) pour les plus jeunes, entre filles, entre garçons ou en groupes mixtes peuvent permettre de faire reculer la honte et l’ignorance, cette dernière étant très résistante à une apparente hyperérotisation de la société (émissions de radio, magazines, publicité, etc.).

Je ne vois pas en quoi le recours aux concepts et au vocabulaire du droit pénal dans les relations personnelles peut aider à atteindre ces objectifs.

Que l’on explique, de toutes les manières possibles, que le droit de chacun(e) au non-désir – momentané ou définitif – est absolu, que seul(e) l’individu(e) peut choisir de transiger avec ce non-désir par tendresse, curiosité ou intérêt (ce texte est matérialiste), voilà qui est excellent. Dans un système de domination masculine, ce discours visera de préférence à renforcer l’autonomie matérielle, émotionnelle et érotique des filles, confrontées à des garçons plus ou moins imprégnés de l’idéologie d’un « désir-besoin » spécifiquement mâle, impératif et incontrôlable, qui exige et légitime un soulagement immédiat, et donc la mise à disposition des objets sexuels adéquats, le plus souvent féminins.

Notons que cette idéologie se trouve paradoxalement renforcée par l’appareil judiciaire et le recours « modernistes » à la dite castration chimique, présentée comme seul remède à certaines pulsions décrétées, y compris par les intéressés, comme irrépressibles.

Sauf à chercher la réalisation, matériellement hors de portée, de l’utopie lesbienne-séparatiste (qui ne réglerait nullement tous les problèmes de toutes les filles), il faut admettre que les relations érotiques (et affectives, et amoureuses, etc.) sont à la fois libres et déterminées culturellement, c’est-à-dire à la fois libres et non-libres. Celui ou celle qui ne peut hausser son esprit jusqu’à ce paradoxe a la ressource de choisir la chasteté (ce qui n’est pas non plus une panacée relationnelle). La confiance accordée, même ponctuellement, ne peut l’être que sur la base d’une critique théorique assumée et partagée jusque dans ses risques.

L’érotisme, la manière de faire l’amour, de toucher, de jouir, de rêver d’amour, de choisir sa/son/ses partenaires, d’être jaloux(se), de chercher à se faire aimer, bref tout ce qui fait la trame de la vie humaine doit être pensé au regard de l’histoire, de l’ethnologie et de la sociologie. Ces techniques de savoir permettent de mesurer à quel point ce que nous ressentons au plus intime, comme étant le plus intime (cœur et culotte) est construit, déterminé, d’une manière qui fait parfois de nous nos pires ennemi(e)s.

Crever les yeux d’un violeur de rencontre est légitime. Dans les relations choisies, mieux vaut ouvrir les yeux, les siens et ceux des gens que l’on aime et/ou désire. Si la justice (est) aveugle, la critique tente d’y voir plus clair.

On s’apercevra, à l’usage, que penser n’est pas nécessairement douloureux ou triste et peut même procurer du plaisir.

22 novembre 2004

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Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Quelques réactions et commentaires

Le garçon a-t-il pris prétexte du refus de pénétration vaginale pour enculer sa copine (puisque t’es pas mouillée de toute façon !) ? Nullement.

juste en passant… je suis assez surprise de lire ceci qui me semble si contradictoire avec vos propres écrits, enfin les quelques articles que j’ai pu lire jusqu’à présent. ne défendez vous pas une sodomie jouissive et préparée ce que n’est absolument pas une sodomie à sec ??? cela me semble important.

autrement, il y a une réponse à ce genre de situation qui, en ce qui me concerne tout au long de ma vie est pratiquement devenu un classique car je choisis quand (entre autres) et c’est de dire aux amantEs : « tu n’es pas manchotTE que je sache »… c’est une alternative simple, directe, facile et qui aurait également grand besoind d’être utilisée sereinement à volonté : cela permet de vivre en fonction de ses propres désirs sans jamais avoir ni pression, ni « remords »..

je vous souhaite une bonne continuation.

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Il est intéressant de savoir que les viols commis par un parfait inconnu représentent seulement 0,3% des viols ; la majorité soit les 67% des viols sont commis par les proches de la victimes et réalisés à son domicile ou celui de l’agresseur : ami,voisin, père,ex.Le viol de rencontre n’a donc pas à être prôné comme étant le « vrai » viol par excellence. D’après la définition nouvelle que vous donnez du viol où vous insistez sur l’aspect intentionnel « viol si l’auteur pensait uniquement à son plaisir » vous commettez des embarras philosophiques extrêmement graves : Tout d’abord c’est dans le droit primitif de la Rome antique que l’aspect intentionnel était un critére déterminant pour qu’il est dommage ;un dommage causé involontairement,sans intention de nuire n’est pas reconnu et la victime ne peut demander réparation : par ex, si j’écrase quelqu’un en voiture par inadvertance ma victime ne peut demander réparation.Vous estimez donc que le Droit de l’antiquité est plus réaliste que notre droit actuel qui regarde les dommages qui sont causés à la victime. Si l’on se place non pas du point de vue du violeur mais de la victime on imagine fort bien que cette dernière ne va pas distinguer un viol commis sur elle dans le but de lui nuire ou un viol commis dans le but de lui donner du plaisir et de toute façon pour elle à partir du moment où un homme lui impose un rapport sexuel sa volonté est de lui nuire ; il s’est approprié son corps sans son consentement, il n’a pensé qu’à lui.Si votre définition entrai dans le droit pénal tous les violeurs diraient : « mais ce n’est du viol Mr Le Procureur puisque mon objectif n’était pas de penser à mon seul plaisir, elle n’était pas lubrifiée certes, elle était assez tendue et trembla après ce petit incident mais ce n’est pas du viol puisque j’ai pensais à lui donner du plaisir, c’est d’ailleurs pour ça que l’ai forcé je pensais trop à elle et elle ose se plaindre ; la prochaine fois je ferrais preuve d’un grand égoïsme et j’attendrai de recevoir son approbation avant de la toucher ». J’aimerais enfin préciser que le code pénal qui d’après vos dires n’a rien compris aux relations personnelles s’est tout de même appuyer sur les revendications des femmes qui exigeaient une reconaissance de leur droit sur leur corps ; les femmes constituent 60% de la population Française et vous affirmez que la vision du code pénal ne reflète pas le point de vue de la population sur les relations personnelles.Le droit pénal est mal adapté. Le viol ne céssécite pas la violence,il peut être commis par surprise,menace ;de plus, un jugement de la Cour d’Assis a reconnue viol le fait qu’un homme s’était introduit par effraction chez une personne le matin, profitant de l’absence du mari il fit l’amour à sa femme qui dormait ;cette dernière l’ayant confondue à son conjoint. La Cour d’Assis a également reconnue viol le fait qu’un garçon menacea une fille de la laissé sur place en pleine campagne loin de la ville dans un froid glacial si elle n’acceptait pas ses avances. J’aimerais savoir ce que vous pensez de ces élèments et si vous avez pris conscience de quelle point de vue vous vous êtes placé dans votre définition du viol ? Et une femme qui accepte d’avoir un copain n’accepte pour autant de lui céder son corps.

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je trouve ce texte tres lucide et eclairant quand au cote masculin du desir qui vire au viol.le probleme est que personne n en a conscience.alors criee le plus fort et loin. ce qui est detestable et qui m enferme toujours dans le silence et la honte est que l on prefere croire a ce genre de probleme un mal entendu une sorte de coquetterie feminine plutot qu a un viol.bref franchement il m est difficile de comprendre que ce desir puisse etre au detriment du partage et de l autre,et que les hommes (je l espere pas tous) en arrivent a ce donner comme excuse que ce sont des betes, au sens :en rute !alors je prefere ne plus en cotoyer de trop pres pour ne plus avoir a en subir les consequences .mais une question subsiste il y a t il des hommes ou que des males en rute ? et s il y a des hommes ou sont ils ? by ps je fais des fautes et je n ai pas encore de mail mais je reviendrai sur votre site

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1. Ce « theme » est abordé dans le film 5×2 d’Ozon, mari et femme sur le point de divorcer se retrouvent pour une derniere nuit. Ils sont au lit, elle ne réagit pas aux caresses, le malaise s’installe. Apres la stupeur, il insiste « bon-enfant », elle se detourne lui dit clairement qu’il n y’aura rien. Peut-etre meme qu’il a le soucis de tout réparer entre eux par le sexe (de la combler à nouveau). Quand bien même, ce que nous voyons à l’image c’est un viol ! Un acte avec un début (decision de transgresser le refus),une durée (immobilisation et acte sexuel) et une fin. Il y a unité indissociable avec toutes les autres « sortes de viols »

2. Il me semble que croire que la pathologie d’un criminel commence par son egoisme me parait relever de maladresse voire de contre-sens. Le violeur ne serait-il pas capable de sentiments amoureux, de se sentir coupable, d’elever une famille, de vouloir d’abord satisfaire celle qu’il viole ?

3. Posons nous la question : est-ce qu’une seule femme qu’elle soit conservatrice, liberale, libertaire, frustrée, épanouie, SM, BCBG, hetero, bi, gay ou asexuelle accepterait l’ »alternative » d’une ambiguité du concept de viol (en tout cas dans la description de l’acte sexuel décrit dans votre article). La réponse est non. De meme que tout etres masculins se retrouveraient oecumèniquement sur à peu pres le seul point : la non-ambiguité du concept de meurtre

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Merci pour ce texte, je ne sais pas dans quoi je m’embarque en répondant mais bon, toi tu le publies avec ton nom, donc ne pas répondre serait vraiment trop ridicule. DISCLAIMER : je ne connais personne dans cette histoire, je connais très mal les squats, les féministes, tout ça… J’espère que vous pourrez lire la réponse détendu-e-s maintenant, ou ne pas la lire, hein… De toute façon, il est possible que je ne fasse que dénaturer le texte auquel je réponds, en reprenant mal ce qu’il y a dedans 😉

Intuitivement c’est pendant les rapports sexuels qu’on se retrouve de façon évidente en situation ou non d’exercer une domination (masculine pour parler généralement). Et aussi face à la mise en oeuvre de ses convictions sur le sujet.

Le concept de « viol » : plutôt qu’un concept c’est un terme qui est _utile_ parce qu’il permet à la victime de ne pas avoir à refaire tout le travail de désignation de l’agression. Elle peut alors plus facilement en parler, le vocabulaire est déjà là, et c’est absolument nécessaire, le problème (dramatique, hein, je ne suis pas en train de minimiser) le plus courant c’est le silence à cause d’une peur et d’une honte mêlées, parce qu’on ne sait pas où on en est.

Si une fille accepte une relation ou propose une fellation sans la souhaiter pour ménager la frustration du partenaire, est-ce qu’on doit appeler ça un « viol » ou est-ce que c’est plutôt du même niveau que d’accepter d’aller dans une soirée à contre-coeur (en ayant de multiples fois répété que non ça ne lui disait pas) ? Dans le deuxième cas, peut-être qu’il ne faut pas utiliser le terme « viol » dont le sens actuel a été adapté à la lutte contre les sévices sexuels dans un cadre légal. « Comportement Crétin » serait plus adapté.

Il y a peut être plusieurs configurations, dont :

1. Les relations sexuelles sont à mettre complètement à part, et tout acte sexuel sans envie réciproque est « viol ». Alors, il n’y a plus de discussion justifiée. Au passage, le concept de « domination masculine » n’a plus grand chose à faire ici, il faut au moins trouver un autre mot (non je n’ai pas dit domination animale !).

2. les relations sexuelles sont des élément (qui seront le plus souvent plus importants que les autres) de la vie, ce qui compte alors pour juger de la gravité de la situation, c’est la mesure dans laquelle il y a utilisation de la domination masculine (par exemple, la peur de voir l’autre profiter de la facilité _relative_ à avoir une relation extra-couple), pour parvenir à ses fins. Concrêtement si la relation est acceptée parce qu’on a peur de perdre l’autre, parce qu’on a peur qu’il soit moins calin la prochaine fois qu’on aura envie ou plutôt pour qu’il soit heureux(dans ce dernier cas, on est à la limite de la relation imposée). Ici il me semble que se faire traîner à une soirée qui vous fait horreur, à en avoir la nausée ou mal à la tête, alors qu’on a insisté en disant « non, j’ai pas envie » vingt fois, c’est comparable. Ce qui est en cause c’est un comportement « d’abruti », « de crétin », « de connard ». La qualification (de la gravité) est importante. (et on peut même imaginer que le terme « viol » s’applique à autre chose qu’à un acte sexuel. Le danger alors c’est que son efficacité dans le cadre des sévices sexuels définis par la loi, en soit amoindrie).

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Le premier texte publié met en lumière le concept de viol clairement et va très loin dans la définition. Je pensais qu’il fallait une vrai violence physique pour dire VIOL. Alors qu’il suffit de ne pas vouloir ou d’avoir peur. Ce texte et aussi la réponse me font très peur. Je réalise que j’ai quasiment toujours été violée par les hommes. Que la 1ère relation « charnelle » va influencer les autres relations et le choix du conjoint. Une première fois, à la sortie d’un bal. Je ne savais pas, j’étais habillée d’une robe légèrement courte mais correcte, fabriquée et cousue par ma mère. J’étais jolie et j’attirais les regards des hommes. Je ne voyais rien autour de moi, simplement je pensais que c’était normal que pour une fois, on s’interessait à moi. J’étais avec ma meilleure camarde de classe et j’étais heureuse de danser. Le frère de cette camarade, que je connaissais, a insisté pour me raccompgner jusqu’à chez moi. Je ne pensais pas à rien sinon à rire. Brutalement, il m’embrassa. Je resistais puis il m’entraîna sur le parking, il était 2 heures du matin environ et m’obligea à une relation. J’eus très mal. Le lendemain, je le revis mais celui-ci tourna la tête riant avec ses copains. C’est banal, mais c’était un viol, sur le parking, j’ai criée et je me suis débattue mais personne ne m’a entendue. Par la suite, je refusais automatiquement, la compagnie des garçons et lorsque j’allais aux bals, je pouvais les embrasser mais j’avais toujours sur moi des médocs pour les endormir ou une cigarette que j’écrasais (avec joie) sur leur main ou leur cou. Parce qu’une jeune fille qui aimait s’habiller à la mode, qui rêvait d’etre aimée et respectée, qui était sortie tard un samdi soir et qui s’était vue violée devait se protèger contre les instincts bestiaux des hommes. Plus tard, un grand sage du Yoga a dit M. MA… si une femme se fait violer, c’est qu’elle le cherche. Furtivement, cette 1ère histoite m’est revenue à l’esprit et j’avais toujours honte. Oui les hommes sont des animaux, je les perçois ainsi. L’Amour n’est qu’une utopie. A ma fille, je ne dirais jamais attend le prince charmant : il n’existe pas. Exige de l’homme – fais toi voir -dis ce que tu veux mais n’accepte jamais ce que te proposes l’homme aux instincts bestiaux. L’homme n’est sincère qu’au présent mais il utilisera toujours sa violence pour satisfaire ses désirs propres. Les années 70 sont des années d’illusions pour les féministes. La seule garantie, c’est de souffrir un peu moins par rapport à leurs mères avec le Droit à l’Avortement (1975). Heureusement, une femme sur deux a pu avorter, mais combien de ces avortements sont dû à des viols. Je pense qu’on aurait autant d’avortements que de viols à notre époque très moderne. Texte réaliste, un peu dure où la vérité est diffcile à lire et à entendre.

Je suis une anonyme parmi tant d’autres femmes qui luttent. Je ne suis pas capable encore de parler en public des viols. Pour moi, VIOL il y a VOL. L’homme qui viol, je pourrais en parler longuement et je suis devenue experte : quand je vois une fmme, je sais s’il est a été violée. Merci

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Chère anonyme, en effet c’est bien un viol que vous avez subi jeune fille et naïve. Disons qu’il s’agissait de la première pénétration vaginale que vous viviez et qu’elle vous a été imposée, par violence et surprise. Je vous souhaite d’avoir, par la suite, fait l’amour pour la première fois. Je comprends ce que vous exprimez quand vous parlez des « instincts animaux » des hommes. Mais, pardonnez-moi de vous le dire, c’est une grossière erreur d’optique. Figurez-vous que beaucoup d’hommes, et d’abord les adolescents, se racontent précisément la même fable que vous avez dans la tête : ils se croient animés par un instinct naturel, donc légitime, qui exige (des filles) une satisfaction immédiate. « Faut que ça sorte ! », comme il disent avec tant de poésie !

Or cette vision de la pulsion érotique est une invention culturelle, une conception du monde et des rapports hommes-femmes où ces dernières jouent le rôle de proies. Sans vous en rendre compte, vous endossez le rôle de victime en reconnaissant – tout en le critiquant – le caractère naturel, « animal » de la domination masculine. C’est tout simplement un système politique qu’il faut combattre (et dans lequel il faut survivre au jour le jour).

Cela dit, les conseils que vous envisagez de donner à votre fille (née ? à naître ?) sont pleins de bon sens. Mais il serait bon aussi d’apprendre aux filles et aux garçons à concevoir le plaisir et l’amour autrement que comme un rapport de force. Et concrètement à leur apprendre l’amour, qui n’a rien de « naturel » ou de « bestial », mais doit et peut faire l’objet d’un savoir et d’une culture (pour relativiser la pénétration vaginale par rapport à d’autres techniques, par exemple).

Si néanmoins, comme vous le dites, vous avez toujours vécu les rapports érotiques comme un viol, considérez qu’il vous reste tout à découvrir avec des amants ou des amantes à venir. Bien à vous.

Claude Guillon

PS S’il vous reste un mégot à éteindre et que vous croisez le charlatan yogi dont vous parlez, crevez-lui un œil de ma part…

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Monsieur Guillon,

Je suis entièrement d’accord avec vos propos sur l’apprentissage de l’amour.

Je suis choqué par les films X dans leur façon de montrer des relations sexuelles. De telles images peuvent convenir à des hommes et des femmes qui ont déjà developpé leur sexulaité. Que des jeunes gens voient ces films me trouble. On y voit souvent un asservissement de la femme aux désirs des hommes et parfois une violence physique… Dans ces films, les filles ne sont bonnes qu’à hurler, se faire prendre par tous leurs orifices et se plier aux éjaculations faciales et autres multi pénétrations… Difficile en tant qu’ado de considérer ensuite les relations amoureuses comme tendres, chaleureuses, véritable communion chimique physique et amoureuse !

Rien, dans notre éducation n’est fait pour démocratiser ou déculpabiliser le sexe, c’est dommage. Trop souvent les jeunes hommes sont perdus dans des notions telles que « sexe pas assez grand », « pas assez musclé », « pas assez dragueur », « pas assez homme », et finissent par se montrer dominant, violent ou viril au sens bestial du terme.

Pour information, la scène de « viol » dans 5X2 m’a choqué et pour parer à toute incertitude quant à la disponibilité sexuelle de l’Autre dans des relations confirmées ou de passage, reste un grand moyen… l’écoute de l’Autre et la communication.