L’gouvernement d’Ferry est un système pourri, par Hélène Fleury

Ah ! passez, Républiques de ce monde ! Des empereurs, Des régiments, des colons, des peuples, assez !
(Arthur Rimbaud)

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LE VOILE ET LA LOI, la laïcité, la république, l’école, etc. Sur les différents théâtres de ces débats « citoyens », dans la presse, dans la rue lors de manifestations de profs, ont retenti maints fervents appels aux mânes de Jules Ferry (1832-1893) – véritable ombre tutélaire de la République.
Voilà qui donne furieusement envie de se livrer à son sujet à un petit exercice de mémoire historique*.

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CHEF DE L’OPPOSITION RÉPUBLICAINE à l’Empire, à la chute d’icelui, le 4 septembre 1870, Jules Ferry se précipita à l’Hôtel de Ville avec les Jules Simon, Jules Favre et autres représentants de la gauche nantie pour y constituer un gouvernement provisoire prenant de vitesse ces hordes redoutables de socialistes, révolutionnaires et autres partageux qui déjà avaient envahi l’Assemblée nationale.
Bien joué pour l’heure, et bernée la canaille qui, sous prétexte de république, prétendait s’en prendre à l’assise même de la société : l’ordre de la propriété. Le péril rouge semble écarté, c’est « la République des Jules ».

« Couillon comme tout le monde à l’époque, j’avais coupé dans la blague du 4 septembre. Je me figurai vraiment être en république ; ah, ouat ! comme tout le monde, je croyais que l’ennemi c’étaient les Prussiens, tandis que c’était tout bonnement Ferry et Cie. »

(Le Père Peinard, 21 avril 1889.)
Timbre Jules FerryJULES FERRY fut nommé préfet de la Seine, puis maire de Paris. Organisateur du ravitaillement pendant le siège de la capitale, il ne tarda pas à mériter le sobriquet de Ferry la Famine. Et se trouva à pied d’œuvre pour écraser les insurrections du 31 octobre 1870 et du 22 janvier 1871.
Il quitta précipitamment l’Hôtel de Ville le 18 mars 1871 et fut un des premiers à appeler à la répression des communards.
L’ordre revenu, Jules Ferry reviendra vite aux affaires de la République. Dans la première Assemblée, à forte majorité réactionnaire, élue après l’écrasement de la Commune, il trône à gauche, bien sûr, en attendant de reprendre le pouvoir.

« La Gauche, qu’est-ce c’est que ça, la Gauche ?… On se fait de fausses idées de ces gens-là. Ils sont en somme beaucoup plus accommodants qu’on ne pense… Les vieux se convertissent… Les jeunes ont de l’ambition et se tiennent prêts à tous les événements… »

(« Lettre du Baron de Petdechèvre à son secrétaire au château de Magloire, datée du 9 septembre 1871 ». Attribuée à Arthur Rimbaud.)

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L’école et le dogme laïque

SUR LES RUINES encore fumantes de la Commune, besoin est d’une idéologie modernisée, adaptée aux temps nouveaux : la république des gens de bien rescapée de la lutte des classes fourbit habilement ses armes. En 1879, Jules Ferry devient ministre de l’Instruction jusqu’en 1882.
Avant lui c’était le règne de la loi Falloux sur l’enseignement (1849-1850). Au lendemain du massacre de juin 1848, le danger social semblait écarté ; et en bon homme d’État soucieux de la morale du troupeau un temps égaré, le comte de Falloux avait mis l’enseignement sous la coupe religieuse…
Au lendemain de la Commune, l’athéisme et la fermentation révolutionnaire contre toutes les autorités ont laissé de fortes traces. Si le but reste le même : fournir aux gens de bien de bons serviteurs et aux maîtres de l’économie de bons esclaves, la ficelle religieuse est maintenant trop grosse. Les moyens doivent changer.

« Dans les écoles confessionnelles, les jeunes reçoivent un enseignement dirigé tout entier contre les institutions modernes […] si cet état de choses se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles ne se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes totalement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871. »

(Discours de Jules Ferry au Conseil général des Vosges en 1879.)

CAR LE SPECTRE du mauvais esprit qui habite la canaille rôde toujours. Le tenir en respect réclame souplesse et doigté.
Le curé est remplacé par l’instituteur républicain, c’est lui, d’autant plus efficace qu’il croira à sa mission, qui sera préposé au dressage du prolétariat. Il s’agit d’apprendre aux petits des pauvres le respect des hiérarchies sociales, l’obéissance aux lois et « ce qu’il n’est pas permis d’ignorer » pour la bonne marche de l’industrie et de la production.
Un des proches collaborateurs de Jules Ferry dans l’édification de l’école laïque (1881-1882) adresse au président des Associations des instituteurs de la Seine ses instructions : aux enfants des classes laborieuses, il faut apprendre : « La tempérance, la sobriété, l’économie rigoureuse, la privation obstinée des commodités et des plaisirs. »
Le ministère de l’Instruction fait distribuer dans toutes les écoles primaires de l’État un ouvrage signé Pierre Laloi (sic), pseudonyme approprié d’Ernest Lavisse, Petites Histoires pour apprendre la vie : un savetier y prêche la vertu majeure pour un ouvrier, la patience. Et à force « d’ordre, d’économie et de travail », « on s’élève », « pas tout d’un coup bien sûr… ». « Mon père n’avait rien, j’ai quelque chose ; mes enfants, s’ils font comme moi, doubleront l’argent que je leur laisserai et mes petits-enfants seront des messieurs. » On ne fait plus aux gens le coup du paradis dans une autre vie, ça ne marche plus, mais en revanche le paradis bourgeois, différé bien sûr, leur est promis, à portée de leurs espoirs et de leurs mérites.

« Les écoles communales sont une espèce de rallonge foutue à l’église. Les imbécillités que les ratichons nous collaient autrefois dans les boyaux de la tête, c’est aujourd’hui les maîtres d’école qui les introdufibilisent à nos mômes.
Nous a-t-on assez rasés, bassinés des années durant cette sacrée laïcisation qui devait faire de tous les fils du populo des gars à poil, bougrement délurés !
Quelle couillonnade infecte, nom de dieu ! On sait de quoi il retourne maintenant, ce bandit de Ferry nous avait foutu ce fourbi dans les jambes pour nous faire poireauter, – il a bougrement réussi le salop. La belle foutaise de remplacer l’adoration de dieu, pour la remplacer par l’adoration des grands de la terre, qui ne sont quasiment que des voleurs et des assassins. »

(Le Père Peinard, 6 avril 1890.)

ET POUR APPORTER un « supplément d’âme » à la laïcité, la voilà toute illuminée de la « religion de la patrie » (Ferry, sic) : on apprend le Chant du soldat de Déroulède dans les écoles, l’œil fixé sur « la ligne bleue des Vosges ». L’Histoire de France, rédigée par l’infatigable Ernest Lavisse, est la bible obligée des écolesBuvard-Jules-Ferry ; l’enfant y cheminera à travers les heures glorieuses de la République avant d’être livré en conclusion à l’exhortation suivante : « La France a perdu sa renommée militaire pendant la guerre de 1870 […] Pour reprendre à l’Allemagne ce qu’elle nous a pris, il faut que nous soyons de bons citoyens et de bons soldats. C’est pour que vous deveniez de bons soldats que vos maîtres vous apprennent l’histoire de France… C’est à vous, enfants élevés dans nos écoles, qu’il appartient de venger vos pères vaincus à Sedan et Metz ; c’est votre devoir, le grand devoir de votre vie, vous devez y penser toujours. »
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Au-delà de la colonisation des esprits,
la colonisation des peuples…

EN RÉALITÉ, Ferry et Cie n’ont pour l’heure aucun projet belliqueux à l’égard de l’Allemagne (des accords ont même eu lieu en sous-main), mais entretenir le feu patriote, c’est toujours ça de gagné pour la paix sociale.
Et puis ça tombe bien, parce que Jules Ferry au pouvoir et à ses affaires découvre les vertus du colonialisme. D’ailleurs Renan, son maître à penser, n’avait-il pas diagnostiqué, dès 1871, au lendemain de la Commune, dans sa Réforme intellectuelle et morale : « Un pays qui ne colonise pas est voué infailliblement au socialisme » ?
Ferry, à présent, renchérit : « La paix sociale est une question de débouchés » et développe, à la Chambre le 28 juillet 1885, un cours d’économie politique et de morale : « La colonisation est fille de la politique industrielle. […] L’exportation est un facteur essentiel de la prospérité publique et le champ d’emploi des capitaux, comme la demande du travail, se mesure à l’étendue du marché étranger ». « L’Europe peut être considérée aujourd’hui comme une maison de commerce qui voit décroître son chiffre d’affaires. La consommation européenne est saturée ; il faut faire surgir de nouvelles couches de consommateurs. », « Les colonies sont pour les pays riches le placement de capitaux le plus avantageux. » Et au nom d’une idée de la civilisation « de la plus haute portée », « il faut le dire ouvertement : les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures » et pas seulement un droit, proclame-t-il noblement, « les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures ».
Et de jeter les troupes sur la Tunisie, sur Madagascar, le Congo, poursuivant la conquête jusqu’au Tonkin.

« Y a des types qui sont fiers d’être Français !… Quand je vois les crimes que, nous le populo de France, nous laissons commettre par la sale bande de capitalistes et de gouvernants qui nous grugent…
Au Tonkin, par exemple, dans ce bondieu de pays qu’on fume avec les carcasses de nos pauvres troubades, il se passe des atrocités.
Chacun sait que les Français sont allés là-bas pour civiliser les Tonkinois : les pauvres types se seraient bougrement passés de notre visite…
Sales républicains de pacotille, infâmes richards, journaleux putassiers, vous qui rongez le populo plus que la vermine et l’abrutissez avec vos mensonges, venez donc encore nous débiter vos ritournelles sur votre esprit d’humanité…
Je vous ai vus, il y a dix-huit ans, votre gueule n’a pas changé : vous êtes restés Versaillais ! La férocité de chats tigres que vous avez foutue à martyriser les communeux, vous l’employez maintenant à faire des mistoufles aux Tonkinois. »

(Le Père Peinard, 12 janvier 1890.)* * * *

LA LOI INTERDISANT LE PORT DU VOILE à l’école prétend émanciper de force les musulmanes de leur religion et les soumettre à celle de la laïcité républicaine, dont le sanctuaire est l’école. Alors que l’ancienne puissance coloniale entretient les discriminations de toutes sortes, économiques, policières, scolaires, encourageant dans les faits le communautarisme, n’est-il pas temps pour elle de rafraîchir et de revaloriser l’idée de citoyenneté ? La vieille lune de la laïcité peut faire l’affaire et remplir sa mission idéologique historique : confisquer la question sociale et masquer la lutte des classes.
Il y a deux ans, déjà, après les élections du 21 avril, pour arracher le consensus « citoyen » on nous avait fait le coup du chantage à la république menacée.
Le bourrage de crânes continue.
Ce creuset de l’autorité de l’État qu’est l’école ne doit pas faillir à sa tâche.
Démantèlement des acquis sociaux, dénationalisations, flexibilité, précarité, ghettoïsation des pauvres et sécurité : celui qui reste innommé, le capital, mais qui tient le cap, quels que soient ses exécutants du moment, mitterrandiens ou chiraquiens, poursuit sa marche de restructuration, à grands pas de la modernisation forcée.
D’ailleurs, Fabius, alors chef du gouvernement Mitterrand et en visite au lycée d’enseignement professionnel de Neufchâteau-en-Bray, le 9 août 1984, nous l’avait bien dit : « Après avoir été les hussards de la République, les enseignants doivent devenir les hussards de la modernisation. »

Il fait noir, enfant, voleur d’étincelles !
Tristan Corbière

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  HÉLÈNE FLEURY

(*) – Arthur Rimbaud
(**) – J’ai utilisé les travaux de l’historien Henri Guillemin, Cette curieuse guerre de 70, Nationalisme et nationaux (1870-1940).

SOUS UN BRUIT DE CASSEROLES, lettres de Montréal… (2012)

D’une amie montréalaise.
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1. Eh bien, c’est super chouette ce qui se passe. Bien sûr, il y en a qui paient le prix… violence policière, arrestations, amendes…

Le 22 mai, une manifestation d’environ 200 000 personnes a eu lieu et elle était illégale. Elle s’est divisée en trois manifestations qui se sont joint, à la fin, à la manifestation syndicale qui elle avait négocié son trajet avec la police (les assos nationales de droit- fecq et feuq- sont restées avec les syndicats). Le slogan de la manif était « 100 jours de grève, 100 jours de mépris ». Seul le syndicat étudiant radical LA CLASSE a ouvertement invité à défier la loi spéciale. D’ailleurs, tu peux aller sur le site nouveau de La Classe : « arrêtez-moi quelqu’un ! » les gens se prennent en photo, comme pour la police, et y écrivent « je désobéis ». C’est plutôt drôle…

Aussi drôle dans la manif du 22 mai, des syndicalistes et le mouvement communautaire se sont retrouvés dans les manifs illégales…. et heureux d’y être…. et même de scander : « On est plus que cinquante ! on est plus que cinquante ! » – d’après la nouvelle loi il faut annoncer le trajet quand on est plus de 50. On commence à réfléchir à la Formule 49 dans le cadre de la Formule 1.

Puis, dans la nuit du 22 mai, une autre manif illégale a eu lieu en soirée jusqu’à 3 heures du mat. On compte quelques arrestations.

Capture d’écran 2014-12-01 à 14.12.48Depuis quelques jours (samedi le 22), il y a des manifestions de casseroles (en souvenir du Chili des années 70- Pinochet). Cette reprise de type de protestation, ici contre la loi 78, est superbe, car elle est transformée dans le contexte québécois de 2012. Depuis samedi, le 22 mai, à 8:00 p.m. les gens sont invités à sortir sur leurs balcons ou sur les trottoirs avec leurs casseroles. Le mot d’ordre est sur facebooke, twitter, etc. : « A vos casseroles ! ». La population est invitée à faire du bruit contre la loi spéciale qui interdit le manifester sans annoncer l’itinéraire, etc.

Là où ça déborde, c’est extraordinaire, car les gens (familles, enfants, grands-parents, etc.), de plusieurs quartiers de Montréal et ailleurs dans d’autres villes, sortent à la rue et se mettent à manifester de manière spontanée, dans la joie et le bonheur, en faisant un bruit d’enfer ! Créant eux-mêmes des manifestations illégales. C’est rendu qu’on attend 8:00 p.m. pour faire du bruit et se mettre en marche. Hier mercredi, des manifestations spontanées se sont rencontrées au centre-ville et la police a arrêté 400 personnes (la ville de Québec a connu une centaine d’arrestations). Mais la loi 78 n’est pas appliquée, ou très partiellement (à part dans la ville de Sherbrooke – une trentaine d’arrestations). C’est la loi municipale d’attroupement illégal qui s’applique principalement. et personne ne comprend pourquoi, même si on défie la loi spéciale, elle n’est pas appliquée. Est-ce que l’État attend de le faire une fois qu’on reviendra en classe et tentera de lever les cours afin de faire respecter le mandat de grève ? Car c’est là que ça risque de faire réellement mal….

Aujourd’hui, trois manifs casseroles sont parties de trois points\quartiers différents et on parle d’environ 10 000 personnes dans les rues qui cognent de la cuillère sur les chaudrons. C’est la dérision pure. C’est génial. C’est l’euphorie. Il y en a même un qui a décidé de faire rouler son barbeque dans la manif pendant que son copain cognait dessus avec la spatule (bien sûr sans la bonbonne de gaz).

Bref, la population s’amuse à ridiculiser le premier ministre du Québec, Jean Charret, qui a fait voter cette loi. La population est en train de lui dire qu’elle ne la respecte pas. C’est du jamais vu ! tout le monde s’amuse à dire : « La loi spéciale, on s’en câlisse ! » (on s’en fout).

Les journalistes analystes de la situation (le canal LCN avec Jean Lapierre, un sympathisant du parti au pouvoir) parlent de crise d’autorité et disent que le mouvement étudiant, en ce moment, a un réel rapport de force. C’est la première fois depuis le début de la GGI (grève générale illimitée) que l’on parle en ces termes, surtout à la télé, dans un des canaux les plus à droite. Ce n’est pas peu dire. Il est même lancé comme idée trois solutions : renégocier (Etat – Mouvement étudiant), déclencher des élections ou appliquer la loi.

La ministre de l’éducation veut renégocier, mais dit déjà ne pas vouloir discuter de la hausse des frais de scolarité. La FECQ (asso collégiale) veut se mettre à table et faire des compromis. la FEUQ (asso universitaire de droite) veut également faire des compromis, mais parle de la hausse et exige que LA CLASSE y soit présente. LA CLASSE ( l’assé- asso progressiste) exige de parler de la hausse et revendique un gel et la gratuité scolaire. Mais cette dernière n’a pas encore dit qu’elle voulait se mettre à table avec la ministre.

Bref, ce qui est intéressant ici est de constater que depuis que la population conteste la loi spéciale, le gouvernement est obligé de relancer une invitation aux négociations, même si le processus et la rencontre relèvent plutôt de l’ordre du cosmétique !

Dans un autre ordre d’idées, mais toujours en lien avec la grève, aujourd’hui est sorti de prison un des quatre étudiant-e-s qui avait été arrêté pour un fumigène dans le métro. On connait le copain. On les accuse de méfait (10 ans de prison) et de vouloir faire craindre à un geste terroriste (5 ans de prison). Ils sont en liberté conditionnelle avec une liste de conditions extrêmement sévères. Je n’en dirai pas plus, car c’est un sujet délicat. Bien sûr nous on soutient la famille et les quatre du métro.

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2. Ma participation aux assemblées à titre de gréviste m’a fait comprendre une chose. Les diverses générations d’étudiant-e-s en grève veulent un possible qui leur est inaccessible. Les étudiant-e-s savent que peu d’avenues se présentent à eux (à court terme) et luttent pour un droit de cité (semblable à celui des générations d’avant). On veut un diplôme, un travail, un salaire, etc., et des services sociaux. D’autres encore remettent en question cette idéologie. Associé à ces désirs, il y a chez elles et eux un espoir incommensurable, voire rarissime et un courage teinté de ludisme : pas peur de l’État ni des injonctions ni des administrations ni de la police ni de perdre la session scolaire ni de devoir recommencer. J’ai rarement vu cela. Il faut dire que cette réaction est occasionnée aussi par une attitude autoritaire d’un gouvernement austère. Bref, chaque fois que l’État réplique au mouvement, celui-ci lui répond, le contourne et détourne l’action vers une résistance encore plus forte, ou tout simplement plus engagée, consciente, organisée, inventive…

Je ne cherche pas à idéaliser ce mouvement, car il est de prime à bord réformiste, faisant même partie d’un agenda électoraliste, etc. mais il contient une poésie hors commun, un soupçon de rêve, un désespoir refoulé ou un espoir assumé et combien inspirant. Au-delà de l’affirmation suivant laquelle le mouvement n’implique pas l’idée de révolution, il contient de minces bribes subversives. C’est ici où je me situe. C’est ce que je cherche à comprendre afin de poser des gestes dans cette direction suivant mes valeurs politiques (comme gréviste maintenant ou comme prof à l’automne). J’ai fait quelques interventions en assemblée dont une en particulier en rapport à la peur qu’a le mouvement syndical de faire une journée de grève sociale.

Un professeur représentant le syndicat des profs universitaires (UQAM) est venu parler en assemblée étudiante de l’appui au mouvement, mais que cela excluait la grève. Je l’ai interpellé et posé l’hypothèse suivante : l’attitude austère qu’a l’État à l’égard du mouvement étudiant est un terrain d’essai qui vise à vérifier le niveau de solidarité communautaire, ouvrière, syndicale, prolétarienne. ce que subit le mouvement étudiant en ce moment sera imposé aux travailleuses et travailleurs lors des prochaines négociations des conventions collectives prévues dans le secteur public pour 2015 environ. Aucune lutte isolée ne peut gagner sa cause. La solidarité est plus que nécessaire. Cesser d’avoir peur de perdre, peur d’être puni, peur de… constitue une des clés de la mise en marche d’un nouveau mouvement social. C’est peut-être là où se situe la contribution de la grève générale illimitée étudiante au mouvement social. Elle défie les calendriers, les lois spéciales, les injonctions, l’anti-émeute, etc. Certes mon hypothèse est limitée et qu’on peut en poser tout plein d’autres. Lorsque je l’ai posée, ce fut dans la perspective d’interpeller le syndicat des profs de l’université, parce que mon propre syndicat de profs au collège a peur des représailles prévues dans la convention collective s’il fait grève sociale…

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Montréal, 25 mai 2012

NI FOI NI LOI ! par Gédicus (2004-2010)

Confronté à l’affligeant « débat » sur l’interdiction ou non de la beurkaaa, il me semble que ce texte, écrit lors d’un autre affligeant débat (sur le « voile islamique ») n’a malheureusement rien perdu de son actualité. Je le remets donc en circulation.

Gédicus

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Il faut que l’idée de liberté ait perdu bien de sa force pour être menacée par un bout de tissu ; et il faut qu’elle soit bien pervertie pour qu’un emblème de la soumission devienne un étendard de révolte.

Quand la « liberté » de se soumettre s’affronte à la « liberté » d’interdire, la liberté de n’être l’esclave de personne a du souci à se faire. Dans le choc des intégrismes, laïcards contre bigots, la lucidité est fort malmenée, et la possibilité de ne pas choisir son camp entre deux conneries rivales a du mal à se frayer un chemin. C’est le rêve de ceux qui, des deux côtés, orchestrent cet affrontement spectaculaire : qu’il n’y ait de choix possible qu’entre deux obscurantismes comme il n’y aurait, politiquement, qu’à choisir entre le règne de truands de droâte ou celui de mafias de gôche.

Ainsi les humiliés et maltraités d’une « république » où certains sont plus égaux que d’autres, courtisés avec habileté par les roublards faux-frères musulmans, croient-ils trouver une identité qui leur a été déniée et la communauté dont ils rêvent dans l’obédience à la bigoterie islamique et le dégradant servage des femmes. Et les laïcs, que cette malsaine croisade inquiète à juste titre, s’imaginent pouvoir combattre la cabale des dévots grâce à une camisole fabriquée par des inquisiteurs hypocrites.

Mais comment pourrait-il être garant d’une liberté cet État qui s’applique à les réprimer toutes et ne protège que la « liberté » des truands de haut vol de piller à leur gré ? Quand l’hypocrisie fait la morale, ce n’est pas la morale qui progresse, c’est l’hypocrisie. En appeler aux pourris pour défendre la justice ne fera jamais avancer que les mensonges et les haines. En applaudissant un projet de loi censée réprimer le péril fanatique, c’est l’État flashballs et pitbulls qu’on soutient ; l’État copain et valet des négriers ; l’État qui pique aux pauvres pour donner aux riches et cogne sur ceux qui protestent ; l’État qui bannit et expulse ; l’État qui, sous prétexte de lutte contre l’insécurité et le terrorisme, ne cesse de donner aux saigneurs de ce monde toujours plus de moyens de protéger leurs donjons ; l’État dont les petits califes ne cessent d’attiser les peurs afin de pouvoir surfer sur la vague des inquiétudes et se faire élire « protecteurs » (autrefois les serfs se réfugiaient au château du tyranneau local quand les barbares attaquaient. Cette protection se payait en corvées. Rien n’a changé).

Ainsi, les agressions réciproques se soutiennent-elles dans une spirale du délire qui creuse les haïssables frontières « communautaires » et ethniques où tous les despotes rêvent d’enfermer les prétendus « citoyens », dans la division qui leur permet de mieux régner. Ainsi, la connerie fanatique progresse partout et fait le lit de tous ceux qui misent sur l’obscurcissement des esprits pour instaurer leur royaume, sur la terre plus qu’au ciel.

À ce « débat » truqué, il faut prendre la liberté de s’opposer si l’on souhaite que les cris les plus forts en faveur de la liberté ne soient pas poussés que par des fabricants de servitude.

Ce n’est évidemment pas l’interdiction faite à des connes bigotes d’afficher les signes manifestes de leur connerie qui les rendra plus intelligentes. Les interdictions ont toujours été les meilleures pourvoyeuses de martyrs au service de toutes les croisades. Et les ayatollahs de banlieue se frottent les mains en voyant que l’on va, en bannissant des mômes de lieux publics où elles pourraient être confrontées à des arguments et situations pouvant les inciter à réfléchir, les jeter tout droit dans leurs serres vouées à en faire d’abruties carpettes sur lesquelles les mâles dominants pourront se vautrer et faire leurs besoins au nom de dieu. Tout ce qui permettra à ces mystificateurs de crier à l’inquisition sera pain béni pour eux, en leur assurant des recrues « choisissant » une foi aveugle pour résister à une loi répressive. Il faut être un curé « laïc » pour refuser de le voir. Pour écraser l’infâme, la méthode Jacobine ne marchera pas plus aujourd’hui qu’hier car « Personne n’aime les missionnaires armés » (Robespierre), et on ne libère personne par la contrainte.

Il est donc hors de question de marcher dans la roublarde combine des pères fouettards de la chambre des députés, allumant et tisonnant le feu pour être plébiscités comme pompiers. Mais, pas plus, de tomber dans le piège qui, au nom de la tolérance, facilite le travail à ceux qui ne l’invoquent que pour parvenir à la supprimer à leur avantage ; à ceux qui ne rêvent que de « liberté » d’imposer des cultes et d’interdire de vivre et penser dignement.

Il faut donc, encore et toujours, défendre la liberté de ne pas « croire » ; de n’avoir ni foi ni dogmes ; de se moquer des dieux et des êtres suprêmes ; de s’habiller et se dénuder comme on veut ; de fréquenter qui l’on veut comme on veut ; de refuser les uniformes et les drapeaux, les sabres et les goupillons ; de ne pas baisser les yeux ; de n’avoir pas peur. Pour défendre cette liberté, il n’est d’autre moyen que de la pratiquer partout et tous les jours, y compris, s’il le faut, en la pratiquant agressivement contre ceux qui l’agressent. Agissons, non en supplétifs des soudards de la « république » négrière, mais en frères et sœurs du libre esprit, en hommes et femmes librement associés et décidant de leurs actes en totale égalité et liberté. Combattons les mensonges et l’hypocrisie ; défonçons les portes des ghettos ; empêchons les exploiteurs de nuire, les truands de trafiquer, les démagogues de baratiner, les tyrans en tous genres de cogner ; fabriquons un monde plus vivable pour tous, et la bigoterie reculera. Et les voiles ne causeront plus de vapeurs.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Gédicus (Janvier 2004 – janvier 2010)

Les éditions du Bras d’Honneur.

De la désobéissance criminelle, par un «casseur» nantais (2007)

Ce texte m’a été adressé par un ami nantais. Il s’inscrit heureusement dans l’actualité des résistances à la « génétiKatisation » de la société.
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Suite au mouvement anti-cpe, j’ai été arrêté pour avoir jeté des cannettes sur des flics. Après le tralala habituel, j’ai était condamné à 50 heures de tiges. Un an et demi plus tard je suis re-convoqué chez les flics pour filer mon ADN. Dans un premier temps, je m’étonne de la chose ; mon ADN, ils l’ont déjà. C’était suite à une rixe, et ça fait déjà plus de trois ans, tout juste après l’application de la loi Perben. A l’époque, je ne savais même pas qu’on pouvait tenter de refuser de donner son ADN, j’ai tendu la langue facilement, j’avais 48 heures de garde-à-vue dans les dents. Et maintenant, on me re-demande de tendre la baveuse… Et je ne veux pas. Je passe donc au tribunal en Avril 2008.

J’écris ce papier, ce n’est pas pour faire un énième réquisitoire contre la politique de Sarko, c’est un ennemi, son gouvernement aussi et y a pas besoin d’avoir lu Orwell pour comprendre qu’on est dans un beau merdier. Je vais juste expliquer mon point de vu sur toute cette lutte contre l’ADN.

Je trouve toujours étonnant de voir que tant de personnes s’enflamment contre cette nouvelle méthode de gestion des personnes à risques. Ces pressions politiques rappelleraient les méthodes des régimes totalitaires, dit on. C’est drôle, on dirait qu’il y a toujours des personnes qui débarquent dans le merdier. Mais dans quel monde vivez-vous ? C’est à croire que jusqu’à cette rencontre avec la réalité brute du monde de la justice, vous n’avez jamais eu une once de réflexion sur ce qu’est votre quotidien merdique. Je parle de tous ceux qui débarquent ; faucheurs volontaires, étudiants en colère, militants, etc, et qui tout d’un coup se retrouvent devant la justice et découvrent qu’on est dans un monde ou la répression est sans limites. Et oui, un régime totalitaire c’est un système qui subordonne l’humain à la raison d’Etat. Tout est bon pour qu’un Etat perdure, et c’est sa raison même d’exister que de devenir total. Certain disent qu’il y aurait des lois qui prendraient un caractère totalitaire, sous entendant que d’autres évoluent bien. Mais une loi, par ce qu’elle génère n’est rien d’autre que le parachèvement d’un système qui cherche la totalité. Notre système subordonne et gère l’humain d’une manière bien plus subtile qu’à certains moments de notre histoire. Et c’est aussi pour ça, que certains débarquent. L’aspect totalitaire de la société dans laquelle on évolue est partout, et c’est une démonstration éloquente de la puissance de l’aliénation que de voir des militants, des syndiqués, ne découvrir ce qu’est réellement la répression que quand ils se font coffrer pour des histoires qu’ils dissent légitimes. N’y avait il rien de totalitaire dans leur quotidien ? N’allaient ils pas au turbin comme tout les jours ? Ne délestaient t-ils pas leurs marmots aux mains de l’éducation national comme chaque matin ? Ne payaient t-ils pas leurs impôts ? Ne consommaient t-ils jamais ?

L’État cette pieuvre, n’a d’autre but que de contenir une population qui risque de lui échapper à tout moment. Et ce qui se passe avec cette histoire d’ADN, c’est juste un pas de plus dans la gestion des animaux à risques que nous sommes. Et parce que l’État devient grossier dans sa manière de faire en voulant ficher tout le monde à l’ADN, il se dévoile tout d’un coup plus méchant que jamais face à des personnes qui se croyaient épargnées, voir en légitimité. Et c’est pour ça que certains s’offusquent, comme ce militant : « je ne suis pas un délinquant moi ! J’ai agi au non de l’état de nécessité moi ! » Pauvre tarte. Quand je lis ça, je me demande vraiment pourquoi des dizaines de milliers de personnes passent par la case prison chaque année pour des histoires de vols, de deals, d’escroqueries… C’est pas être en état de nécessité que de vouloir vivre dignement ? Que de vouloir bouffer convenablement ? C’est quand même marrant de voir tout ces gens faire des manières parce qu’ils pensent avoir une place plus respectable que d’autres pour faire passer leurs idées. Mais c’est dommage les gars, maintenant on dirait que l’État en a rien à foutre de vos luttes, que vos revendications légitimes n’intéressent pas grand monde. Vous vous retrouvez comme des cons, fichés à l’ADN et en plus on vous fait passer pour des délinquants ! Merde hein ? Mais les délinquants qui ont donné leur ADN depuis les débuts de l’application de la loi, il y en a eu un paquet et bizarrement tout le monde ou presque s’en foutait. Mais c’est vrai j’oubliais, c’est toujours la même ritournelle ; il y a ceux qui méritent le fichage parce qu’ils sont une menace à l’ordre public et ceux qui ne le mérite pas, parce qu’ils croient servir l’ordre public… Mais le pouvoir s’en tape que trois connards écrasent des épis de maïs, surtout que le paysan à la moustache n’a fait que 1% aux élections, il ne représente plus rien, les personnes qui le suivent ne peuvent plus être vu comme légitime. Donc ça gueule. Et on se défend comme on peut, en invoquant la sainte « désobéissance civile » qui se voudrait être le moyen ultime pour interpeller nos dirigeants. Là-haut ça doit bien rigoler en attendant. La désobéissance civile, cette belle farce ! Ca va bien pour tout ceux qu’ont pas trop envie de ce mouiller, qu’ont bien trop à perdre à remettre en question les bases iniques de notre société. Ça mange pas de pain et en plus on à l’impression de faire avancer les choses. Mais c’est un mensonge !

Disons maintenant clairement les choses. Je pense que tous ces politiques, ces militants, ces faucheurs, ces syndiqués, hormis avoir peur des abus qui peuvent être fait par le fichage ADN, ont avant tout peur d’être considéré comme des personnes qui n’appartiennent plus au cadre public et civil. C’est ça qui les terrorise. Et finalement de perdre le crédit qu’ils espèrent avoir face à ce qu’on appelle bêtement, « les citoyens », « l’opinion public » et par-dessus tout, la peur de ne plus être entendu par le pouvoir. Et par là, d’être considéré comme faisant partie de toutes ces personnes marginalisées qu’on appelle des criminels. La peur suprême, c’est celle là ; être considéré comme membre de la grande famille des criminels. Ne vous voilà plus dans des actes de « désobéissance civil » mais dans des actes de « désobéissance criminelle » !

On a bien compris que ceux qui veulent faire valoir leurs actes – comme les faucheurs- attendent ou se rendent religieusement par eux même à la justice. Leurs actes, qu’ils jugent légitimes, ils les argumentent de manière politique. Et devant la justice leurs comparutions doivent devenir une tribune pour un procès qu’ils souhaitent de tout leur cœur, politique. Mais ils passent tristement et simplement pour des « délinquants qui saccagent la propriété d’autrui » et c’est tout.

Mais faut il rappeler que tout procès est politique ? Que toute condamnation est le fruit d’une situation politique, historique précise ? Que le pouvoir en place enferme tout ceux qui ne suivent pas ses obligations, sa morale ? Tous ceux qui ne suivent pas sa politique et l’enfreignent, sont des délinquants. Et chaque délinquant emprisonné est un prisonnier politique.

Cette séparation entre politique et droit commun, arrange surtout ceux qui ont la prétention à accéder au pouvoir. C’est une séparation utile pour les ratés politiques qui veulent se faire entendre et espèrent un jour tâter du pouvoir.

Je finirai cette histoire en disant juste que je ne suis pas étonné de constater toutes ces aberrations. Je vois clairement que la situation sociale se raidit. Et moi le « casseur », je finirai peut-être un jour par être dénoncé par toute cette bande de guignols alter-mondialistes, comme ça s’est déjà vu. Et que je finirai bien par être un des criminels responsables de leurs maux.

Nantes, le 25 septembre 2007

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  E. A

Il n’y a pas d’« affaire Battisti » ! (2004)

Ce texte était destiné au quotidien Libération qui n’a pas jugé bon de le publier. Il a été rédigé au début juillet 2004, avant donc la décision prise par Battisti de ne plus se plier au contrôle judiciaire qui lui était imposé.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Bien qu’écrivain moi-même, je n’ai jamais rencontré M. Battisti. En conséquence, je ne saurais dire s’il est ou a été un homme sympathique. Tout de même, je soupçonne que s’il était une femme (avec la plastique de Sylvana Mangano, par exemple) il y aurait moins de bonnes consciences pour lui trouver une gueule d’assassin. Passons. Si j’avais fréquenté M. Battisti, militant d’un groupe de lutte armée, j’aurais eu avec lui des rapports difficiles parce que j’ai toujours désapprouvé le type d’actions menées par ces groupes, comme j’ai désapprouvé Action directe en France. Peut-être même M. Battisti ou certains de ses camarades m’auraient-ils considéré comme un traître à la vraie lutte de classes, tout juste bon à être « jambisé », comme l’on disait alors. Bref, je ne crois pas avoir sur lui et d’autres qui lui ressemblent un regard empreint d’angélisme. Mais, je l’ai dit, il n’existe pas d’« affaire Battisti », dont nous devrions décider, comme dans les spectacles de Robert Hossein, s’il est ou non coupable et doit, en conséquence, être extradé. Il existe, en revanche, un problème politique, moral et humain : celui d’une centaine – au moins – de réfugié(e)s d’Italie vivant en France depuis plusieurs décennies, où elles et ils ont vécu, travaillé et fait des enfants. Ceux qui croient que l’extradition de M. Battisti réglera la question posée se trompent lourdement. Elle se reposera, d’autant plus vite et d’autant plus sûrement que M. Battisti sera livré à la justice italienne. Les magistrats et les gouvernants italiens pourront, au gré de leur fantaisie ou des nécessités de politique intérieure, désigner telle ou tel autre des dizaines d’exilé(e)s.

On peut conjecturer que l’extradition probable de M. Battisti facilitera beaucoup l’harmonisation d’un espace judiciaire européen auquel M. Berlusconi est encore réticent. Il lui sera loisible de faire figurer, avant ratification des textes concernant le mandat d’arrêt européen, les chefs d’inculpation qu’il redoute pour lui-même sur la liste d’exceptions à laquelle chaque État a droit. Cette difficulté une fois surmontée, les extraditions seront automatiques, « de droit », et le pays natal ou d’accueil de la personne faisant l’objet d’un mandat ne pourra s’opposer à son exécution. Alors, il suffira à n’importe quel magistrat italien d’ouvrir une instruction à propos de n’importe quelle affaire concernant telle ou tel réfugié(e) : son extradition sera automatique, et l’on « découvrira » opportunément à sa descente d’avion une condamnation par contumace à vingt ans de prison ou à la perpétuité, impossible à rejuger. En même temps que les frontières des États, l’espace judiciaire européen effacera les « affaires » et les êtres de chair et de sang qui en sont l’objet. Peut-être alors certains de ceux qui, aujourd’hui, baissent le pouce à l’évocation de M. Battisti, regretteront-ils le temps où ils avaient l’illusion que quelqu’un se souciait de leur opinion.

L’État français pourrait parfaitement mettre dans le traitement des dossiers des réfugié(e)s la même mauvaise volonté que met M. Berlusconi à la ratification du mandat d’arrêt européen. Il pourrait même considérer de son intérêt à long terme de contribuer à la nécessaire amnistie générale, qui seule permettra à l’Italie de comprendre son histoire. Réenfermer des dizaines de militant(e)s de la lutte armée (quand plusieurs milliers sont déjà passé par la prison), ne fait que retarder ce moment. On m’objectera que l’acharnement de l’État contre des militants est, même vingt ans après, de bonne guerre. C’est donc bien de guerre qu’il s’agit, et non d’un retour à la « paix sociale et démocratique » que quelques militants égarés loin de la civilisation n’auraient pas vu revenir.

Il y a déjà eu Paolo Persichetti, aujourd’hui Battisti, et demain d’autres noms italiens, dont on oubliera vite les visages auxquels ils correspondent (tout le monde n’est pas écrivain). Ainsi se construit une certaine Europe, en broyant des vies. Peut-être s’en rendra-t-on mieux compte lorsque la pratique ordinaire du mandat d’arrêt supranational aura fait arrêter des dizaines de militants, français ceux-là, syndicalistes ou activistes divers, par des flics aux uniformes italiens, allemands (nostalgie !) ou turcs. C’est cela qui, paradoxalement, commence avec M. Battisti, comme aussi avec les militants basques réclamés par l’Espagne.

Et de cela, qui nous concerne et dont nous peinons à prendre la mesure, M. Battisti est, incontestablement, la victime innocente.

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Paris, le 7 juillet 2004 Claude Guillon (écrivain)

 

Lettre au « Monde libertaire » à propos de Michel Onfray, en date du 12 mai 2003.

Gueule rougeSi elle n’a pas été publiée (bien entendu, serait-on tenté d’ajouter), cette lettre a sans doute contribué à ce qu’Onfray ne soit pas à nouveau sollicité par l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste.

Pour ceux qui prennent Onfray pour un sympathisant anarchiste, elle conserve toute son actualité.

Prof convaincant quand il parle des cyniques ou des hérésies (comme Vaneigem peut aussi l’être), Onfray est un libertaire d’opérette, ce qui se dit « médiatique » au XXIe siècle.

On appréciera la fière conclusion d’un entretien accordé au Monde 2 (2 avril 2005) : « Je ne compose pas avec le monde tel qu’il est. »

Mais avec le supplément du samedi, trois pleines pages de photos du philosophe en quadrichromie (y compris la couverture !), là OUI, Onfray, « compose »…

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Cher(e)s camarades,

J’ai eu la surprise de trouver un article de Michel Onfray dans Le Monde libertaire du 1er au 7 mai 2003. Je pensais naïvement que l’anarchisme d’opinion de ce philosophe spectaculaire était apprécié pour ce qu’il est à la FA.

Bien me dis-je, peut-être l’article en lui-même présente-t-il un intérêt particulier. À la lecture, « La déraison du plus fort » est un long lamento démocratique sur le mépris dans lequel les puissants tiennent certaines de leurs propres institutions :

« Les votes démocratiques de nations souverainement représentées ? Écartées d’un revers de la main… Les consultations diplomatiques, les discussions politiques, les débats contradictoires, les confrontations démocratiques dans le cadre de l’Onu ? Peanuts… »

Se trouve-t-il un anarchiste, quelque soit son obédience, son orga ou ses préférences érotiques, qui se soucie de ce à quoi Onfray attache ici de l’importance ? Comment ne pas voir que ce texte va à l’encontre de tout ce qui a été publié dans le ML sur la situation actuelle ? On se croirait dans un cortège de la LCR avec ces jeunes crétins qui scandent : « Et la guerre ? Illégale ! »

À propos de LCR, précisément, je me demande s’il est bien cohérent de donner une tribune anarchiste dans un journal qui fustige à juste titre depuis plusieurs numéros les magouilles idéologiques de la Ligue envers le patrimoine et le public libertaire, à une personnalité qui a appelé à voter Besancenot aux présidentielles. À quoi bon cracher sur Besancenot d’un côté et, de l’autre, taper dans le dos de quelqu’un qui écrivait :

« Cette insoumission individuelle [Onfray parle de lui] au capitalisme dans sa version libérale n’interdit pas l’action contractuelle avec des amis – ceux qui, à gauche, se reconnaissent les mêmes ennemis politiques que moi […] Je voterai Olivier Besancenot parce qu’il parle à gauche, vraiment, et incarne une alternative à cette gauche de droite qui fait du marché la solution à tous les problèmes ; parce qu’il envisage, au-delà des perspectives électorales d’actualité, la construction d’un mouvement d’opposition politique au libéralisme – celui qu’appelait de ses voeux Pierre Bourdieu dans ses dernières années ; parce qu’il se soucie des citoyens non rentables dans la perspective d’une consultation électorale, ceux dont on ne parle jamais : pas seulement les mythiques et introuvables travailleurs et travailleuses, mais les sans-visage sur lesquels pèse violemment et au quotidien le poids de cette brutalité libérale. La précarité, le chômage, la violence, la pauvreté, la misère, les taudis, l’endettement, les crédits, la rue, les licenciements, les plans de restructuration, l’exploitation concernent probablement ceux qui vont grossir le rang des abstentionnistes, des votes blancs ou nuls, voire des votes protestataires grand-guignolesques s’ils n’étaient tristes ! » (Texte complet disponible sur le site du journal Rouge).

Convaincant, non ? Vous avez remarqué la formule « insoumission… au capitalisme dans sa version libérale ».

Là, Guillon exagère vous dites-vous ; son exigence de radicalité le mène au procès d’intention. Oui ? Eh bien, vous l’aurez voulu, voici une autre citation d’Onfray ; il critique ici ce qu’il nomme (avec parfois, je le reconnais, quelques formules qui touchent juste) les « gardiens du temple anarchiste » :

« De sorte que s’entendent encore et toujours aujourd’hui les vieilles scies militantes d’hier et d’avant-hier : cosmopolitisme des citoyens du monde, fraternité universelle, abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme [tiens ! c’est moi qui souligne], pulvérisation de toutes les aliénations, égalitarisme radical, suppression des différences, uniformité généralisée, construction d’une société naturelle d’hommes heureux de vivre ensemble, avènement de loisirs généralisés, réalité purifiée des scories haineuses et mortifères ; autant dire – s’en aperçoivent-ils [là, il parle de nous] – instauration du paradis chrétien sur terre laïque… » [L’Archipel des comètes, Grasset, 2001, p. 371].

Vous remarquerez dans cet inventaire un amalgame fort malhonnête entre (au début) ce qui a constitué et constitue encore le programme du mouvement ouvrier international et (à partir de « suppression des différences ») une liste de naïvetés et de caricatures où je pense vous ne vous reconnaissez pas plus que moi.

Restons-en au début du passage : abolition des classes et des races, disparition du travail et du salariat, suppression du capitalisme, voilà ce qu’Onfray déclare anachronique et illusoire. J’ai cru comprendre, mais peut-être me détromperez-vous, que c’est aussi le programme de la Fédération anarchiste… Je ne crois pas que les mots suffisent à changer le monde, ni même à convaincre les individus de leurs erreurs, mais si l’on fait le pari de tenter de sortir de la confusion théorique qui caractérise notre époque, il est évident que dire blanc un jour (Onu, aux urnes !, révolution=illusion) et noir le lendemain (grève générale, élections pièges à cons, révolution libertaire) ne peut que persuader les gens auxquels nous nous adressons que toutes les opinions se valent, y compris à nos yeux. Si notre action a un sens, même modeste, alors se conduire ainsi est une lourde erreur politique. Organisation anarchiste révolutionnaire, la FA ne doit pas donner la parole à ceux qui combattent l’idée d’une rupture révolutionnaire avec le capitalisme (libéral ou pas).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38  Salutations cosmopolites.

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Un écho sur le site Pimenta negra.

Réponse à Marcela Iacub sur le droit à la mort (2005)

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Le journal Libération a publié, dans sa livraison datée du mardi 1er novembre 2005, le texte ci-dessous, que je lui avais adressé en application des textes de loi régissant le « droit de réponse ».
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Je ne suis pas sûr d’avoir compris l’intention de Marcela Iacub dans l’article qu’elle a récemment consacré au livre Suicide, mode d’emploi, que j’ai publié en 1982 avec mon ami Yves Le Bonniec. Veut-elle se gausser, comme le titre « Tous morts de lire » le laisse à penser, du vieux bateau des mauvaises lectures incitant au suicide et à la débauche ou bien au contraire veut-elle monter à bord… À moins que toutes les lectures soient permises, sauf celle-là ? En tout cas, je déplore que lui ait échappé la recension dans ces colonnes (Libération, 20 janvier 2005), par Édouard Launet, de mon Droit à la mort, sous-titré Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (éd. Hors Commerce, 2004). Sa lecture lui eut évité de reproduire plusieurs inexactitudes.

Passons sur le chiffre de 72 « victimes » du livre (mais M. Iacub n’y met pas de guillemets). Il ne correspond à aucune espèce de recension officielle ou judiciaire. Chacun peut donc, à son gré, le diviser par deux ou le multiplier par quatre (en le rapportant tout de même au chiffre de 100 000 exemplaires vendus en France durant huit ans et à la moyenne annuelle de 11 000 décès par suicide pendant la même période). Je sais, pour avoir reçu et récemment publié leurs lettres, que notre livre n’a pas eu de « victimes », mais des lecteurs conscients et jaloux de leur liberté.

Les magistrats qui ont jugé Yves Le Bonniec ont effectivement entretenu la fiction selon laquelle c’était en tant que justiciable quelconque que le coauteur de Suicide, mode d’emploi était inculpé à la suite d’une correspondance avec un lecteur de Suicide, mode d’emploi, à propos du même livre. Aucune loi n’oblige à endosser cette fiction.

À ce propos, il n’est pas inutile de préciser que Le Bonniec a été condamné dans une autre affaire de correspondance, sous le même chef, alors que sa réponse au lecteur ne contenait aucune indication technique. C’est bien l’« abstention » d’un geste positif, que les magistrats se sont abstenus de préciser davantage, qui a été condamnée, faute de législation permettant à l’époque d’interdire le livre.

Marcela Iacub écrit que la loi de 1987 « n’a pu [nous] être appliquée ». C’est hélas inexact. La justice a trouvé un moyen de contourner le principe de la non-rétroactivité de la loi pénale : chaque exemplaire du livre imprimé postérieurement à la loi de 1987 réprimant la « provocation au suicide » a été considéré comme un fait nouveau délictueux. C’est donc bel et bien pour infraction à la loi de 1987 que l’éditeur Alain Moreau a été condamné en février 1995, cette décision interdisant de facto toute réédition du livre, par ailleurs épuisé depuis 1990.

Probablement sur la foi de commentateurs qui n’ont pas pris la peine de consulter le texte original, M. Iacub indique un jugement de 1988, à Nevers (contre une délatrice), comme jurisprudence de la loi. Il n’en est rien, la condamnation ayant été prononcée pour « voies de fait avec préméditation ». En revanche, la loi de 1987 a permis – outre l’interdiction de fait de notre livre – la saisie en France d’un ouvrage canadien, et la condamnation d’un grand quotidien du soir.

Quant au fond du débat sur le droit pour chacun de décider de l’heure et du moyen de sa mort, comme sur la question de la liberté de publier, ma conviction tient dans la formule qui sert de titre au dernier chapitre du Droit à la mort : « Les lecteurs sont seuls juges ».