Suicide : Introuvable « mode d’emploi »

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.22Extraits du chapitre IX (« Les lecteurs sont seuls juges ») de mon livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges, éd. IMHO, 2010, disponible en librairies (voir lien vers l’éditeur sur cette page, dans la colonne de droite).

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

Introuvable « mode d’emploi »

Ils sont nombreux à nous reprocher, plus ou moins aigrement, de n’avoir pas fait mieux dans le domaine « pratique ». Ils assiègent les pharmaciens et les médecins, se livrent à de mystérieuses expériences de chimie dans leur garage, rien n’y fait ! Le livre n’est pas mortel à lui seul, et il n’est guère facile de se procurer les produits nécessaires. Certains nous communiquent leurs suggestions, les résultats de leurs tentatives antérieures, les informations qu’ils relèvent dans la presse ou la littérature. Un lecteur nous annonce même son suicide (anonymement, on n’est jamais trop prudent), afin que son décès — attesté par son silence — vienne confirmer la recette qu’il utilise ! Je suis frappé du détachement avec lequel ils peuvent débattre des moyens d’en finir, et qui rend certains témoignages pénibles à lire ou à entendre. Je me souviens d’une conversation téléphonique avec une femme dont la mère était à l’écouteur : « Ma mère demande s’il est souhaitable de se [censuré] dans la baignoire après avoir absorbé les médicaments »…

Sans même parler de ceux qui nous croient médecins, nos lecteurs nous supposent généralement une science exhaustive de la mort volontaire. Pendaison, poison, gaz, revolver, ils ont envisagé toutes les hypothèses, et sont persuadés que nous pourrons les éclairer. Certains nous soupçonnent de garder par-devers nous la « vraie » recette, foudroyante, indolore, et que nous avons bien dû indiquer à tel ou tel puisqu’ils ont lu dans le journal que la justice nous le reproche… Ils sont d’ailleurs prêts à payer cher le renseignement, le produit ou l’adresse du médecin complaisant ; « votre prix sera le mien » nous dit-on 1. Ils ont de la peine à admettre que nous soyons aussi démunis qu’eux dans ce domaine. J’ai pourtant eu moi-même le plus grand mal à renouveler au fil des années la dose individuelle de médicaments que je conserve « au cas où ». L’eussè-je souhaité que j’eusse été bien en peine d’organiser un trafic ou une distribution.

« L.M. » (lettre anonyme, postée le 24 août 1982 de Besançon) : « Messieurs, j’ai décidé de mettre fin à mes jours, et votre livre m’a été d’un grand secours pour me guider dans le choix d’un médicament approprié. Je pense que mon témoignage peut être intéressant pour une meilleure appréciation de l’efficacité du médicament que j’ai choisi : la [censuré]. C’est celui-ci qui m’a semblé présenter, si j’ose dire, le meilleur rapport qualité/prix […]. Reste à savoir s’il est efficace. À ce titre, voilà la dose que je compte m’envoyer : […], accompagnés d’une vingtaine de [censuré] pour me calmer […]. Dans le cas peu souhaitable où je me raterais, je mettrais quand même un point d’honneur à vous le faire savoir et à vous informer sur les suites et dommages éventuels… Je me donne pour le faire un délai d’un mois environ. Si passé cette date vous n’avez reçu aucune nouvelle de moi, vous pourrez conclure à l’efficacité certaine de ce médicament, et en informer qui de droit… Amicalement. »

Cette lettre n’a été suivie d’aucune autre.

Mme T*** (22 février 1987) : « L’idéal serait bien sûr un médicament miracle comme un comprimé de cyanure par exemple qui agirait de façon instantanée. Je vous demande de me pardonner mais je voudrais vous demander s’il ne vous serait pas possible de me fournir un tel produit. […] Je vous adresse un appel désespéré car j’ai hâte de rejoindre mon mari qui est en terre depuis trois mois déjà. […] Je vous en prie, faites quelque chose pour moi. Je vous réglerai la dépense faite pour l’achat de ce médicament. »

Mme M*** (8 avril 1985) : « Aux Docteurs Guillon et Le Bonniec. […] J’ai une amie de 72 ans qui désirait de toutes ses forces en finir dignement avec la vie. […] La [censuré] étant un médicament libre, elle s’est portée tout évidemment sur ce choix. Elle en a avalé non pas 50 comp. comme prescrit EXIT mais 80 comp. […] Résultats : le médicament ne commence à faire son effet (difficulté à parler, à bouger, regard qui s’évanouit) qu’une heure après l’avoir absorbé, ce qui est déjà assez paniquant pour quelqu’un qui s’attend à s’endormir paisiblement. Ensuite il y eut du samedi soir 20 h au lundi 10 h une suite non-interrompue de cauchemars et délires. Pas de malaises mais des divagations avec battements de cœur précipités. […] La personne s’est “réveillée” le lundi, m’a téléphoné et je l’ai trouvée dans un état d’hallucination. […]

« Moi aussi j’avais fixé mon choix sur ce médicament si facile à se procurer. Je m’étais dit : bon, cela durera peut-être 10 h ou 20 h, mais qu’importe, je serais dans une inconscience et une hébétude céleste […]. Inutile de vous écrire que la déception de cette dame qui avait soigneusement réglé son départ est immense ; elle a perdu toute confiance, elle n’ose plus tenter quoi que ce soit avec des médicaments. Elle n’envisage plus qu’une mort brutale, sanglante, n’est ce pas dramatique ? »

Mme C*** (6 décembre 1983) : « À 70 ans passés, j’ai vu beaucoup de suicides, tout près de moi… dont un dans ma propre famille. Les moyens — faute de mieux — ont presque toujours été affreux : passage sous un train, sous un camion, défenestration, pendaison. J’ai vu un défenestré, mutilé atrocement, formellement condamné à la mort, être condamné à subir une longue semaine d’une horrible agonie, par les inconditionnels de la Vie à n’importe quel prix. J’ai vu une camarade de 20 ans avaler au hasard des somnifères. Transportée à l’hôpital, elle y souffrit tellement qu’elle n’eut jamais le courage de recommencer. Réfugiée dans l’alcool, elle est morte dans une déchéance totale physique et morale, malgré les efforts méritoires d’un entourage impuissant. […]

« Alors, Monsieur Moreau, je crie à vos auteurs, de tout mon cœur et de toute ma raison : Battez-vous, battez-vous, continuez à lutter contre les idées bornées et les dictatures intellectuelles. Que ceux qui idolâtrent la VIE, la prolongent comme ils l’entendent, greffés…, dialysés…, bogomolisés ! Cela les regarde et ne concerne qu’eux. Nous ne nous permettons pas de les juger. Mais de grâce ! qu’ils aient l’honnêteté de nous rendre la pareille. Et qu’il nous fichent la paix ! »

Mme T*** (24 août 1982) : « Le suicide étant, si je puis m’exprimer ainsi, la seule raison qui me donne encore le courage nécessaire pour vivre, donc un sujet qui me passionne et m’intéresse, j’ai lu votre bouquin avec avidité, d’accord avec tout le bla-bla (très bon bla-bla d’ailleurs), mais surtout intéressée par les “recettes” de la fin. […] Sûre d’avoir assez de ce médicament pour pouvoir mourir en en prenant “une bonne dose”, j’ai avalé [censuré] persuadée que j’allais y rester. J’ai eu un coma très agité du samedi midi au lundi midi, moment où l’on m’a retrouvée, pleine de bleus, habillée dans ma chambre dans un état de fouillis indescriptible alors que j’avais tout soigneusement rangé avant de me coucher. […] Qu’en pensez-vous ? suis-je trop habituée à ce médicament pour que, même multipliée par 6, la dose que vous donnez comme mortelle n’ait eut sur moi qu’un effet de coma d’un peu plus de 48 heures, ou faut-il penser que votre “recette” est mauvaise ? »

Dr C*** (vétérinaire, 24 octobre 1985) : « Le refus d’informer un candidat au suicide des possibilités “douces” et sans séquelles (en cas de réanimation intempestive) constituerait une non-assistance à personne en danger. L’utilisation à des fins de suicide de toxiques convulsivants tels que [censuré], [censuré] ou [censuré] relève, selon moi, d’un manque d’information car la mort obtenue est atroce. Pourtant les deux derniers produits cités sont en vente libre sous forme de raticide ou d’anti-limaces. Vous avez le mérite de signaler le bon choix de certaines molécules et d’autres à éliminer absolument. »

M. S*** (18 mai 1985) : « Mettant à jour mes connaissances rouillées de travaux de laboratoire, j’ai suivi à la lettre la procédure indiquée à la page 245 de votre ouvrage 2 pour transformer du [censuré] de [censuré] en [censuré] de [censuré]. Il me semble que ce dernier produit s’est évaporé durant la calcination et que je me suis trouvé avec un produit insoluble et un autre soluble, probablement un sel de fer, mais pas du [censuré] de [censuré]. Je n’ai pas jugé bon de goûter pour en déterminer l’efficacité. Faudrait-il calciner sous vide, ou tout au moins dans une cornue ? N’étant plus très jeune et atteint d’un cancer, je tiens à être prêt pour le moment opportun. »

M. R*** (7 février 1983) : « Je m’estime un peu piégé et je suis persuadé traduire le sentiment de tous les pauvres bougres qui se sont précipités en librairie. Pensez donc “mode d’emploi”, cela veut tout dire. Enfin le sésame, le mot de passe pour une fin de soi digne et sans souffrance. Tout est là, sans souffrance. J’ai 58 ans, je suis en pleine forme et nulle envie de mourir. J’en suis au même point qu’avant. Je ne touche ni de près ni de loin au milieu médical, je ne suis pas flic non plus, rassurez-vous. Pour les raisons évidentes que vous décrivez, le lecteur reste sur sa faim. […] Je comprends vos motivations. L’ombre de la taule nuit à la clarté de l’exposé final, le seul vrai truc pour lequel on achète le bouquin. On est à la limite de la publicité mensongère. »

Mme S*** (20 août 1989) : « J’ai posé la question tant à des plombiers qu’à des membres du corps médical, les réponses qu’on m’a données ont été floues et même contradictoires. Question de quantité, question de saturation de l’atmosphère, c’est vague. Quant à vous, pensez-vous que la décharge d’une bouteille complète dans une pièce de 20 m3 doive avoir un effet mortel ? »

[Il va de soi qu’une tentative de cet ordre fait courir le risque inacceptable d’une explosion, dommageable (mais non nécessairement mortelle !) non seulement pour le manipulateur mais pour le voisinage.]

Mme B*** (12 avril 1988) : « La capacité de réaliser un tel vœu [le suicide] n’est pas proportionnel à la sincérité et à l’acuité du désir : je suis incapable de sauter d’un balcon ni de me jeter sous un train. Ce n’est pas vous que j’aurais à persuader sur ce sujet. La corde me paraissait éventuellement moins violente. J’ai fait des essais qui n’ont fait qu’aggraver mon état (raideurs, contractures, bruissements et maux de tête). […] Pouvez-vous me donner d’autres détails sur la pendaison ? […] Mon appel est à la fois osé et naïf. L’urgence et le désespoir me font vous l’adresser. Avec mes sentiments les meilleurs et un gramme d’espoir. »

M. H*** (3 janvier 1983) : « Chers amis, j’ai lu votre livre ligne à ligne. Très documenté, c’est un gros travail, mais il m’a déçu ! J’étais bien tranquille en attendant la métastase que je risque d’avoir un de ces jours à la suite d’un cancer du rein droit qui m’a été enlevé. Les séjours à l’hôpital m’ont horrifié ; je préfère mourir que d’y retourner. Seulement, la confiance que j’avais en mon 7,65 est ébranlé par votre livre. Je ne savais pas qu’il y avait tant d’échecs dans les façons de se donner la mort. Ne pensez-vous pas qu’avec deux 7,65, l’un [censuré] l’autre [censuré] simultanément des deux mains me liquidera d’un coup ? J’ai peu de confiance aux drogues ; et comment se les procurer ? Vous ne parlez pas de cette intraveineuse verte que les vétérinaires injectent à nos chiens lorsqu’il faut les adresser à leur patron Saint François d’Assise, c’est absolument merveilleux. La bête n’a pas le moindre sursaut, en cinq minutes elle est morte. »

Il est des gens auxquels on s’attache sans les connaître, ou si peu. M. H*** était garde-chasse dans le Var, il nous a adressé trois lettres, dont une version très personnelle de la pétition en faveur d’Yves. Il y indiquait la dose mortelle et le nom commercial du produit auquel il fait allusion dans le texte ci-dessus reproduit. Le dernier courrier que je lui ai envoyé en septembre 1986 m’est revenu avec la mention “décédé”. Sans doute la métastase s’était-elle faite plus menaçante. Que la crapule moraliste et judiciaire se rassure, je n’ai rien pu faire pour seconder M. H*** dans sa dernière bagarre. J’espère simplement que la mort de cet homme libre n’a pas été plus pénible que celle d’un chien.

M. P*** (29 avril 1990) : « Je me suis tiré il y a quelques années une balle de 22 long rifle dans [censuré] mais j’en ai réchappé. Cependant je ne voudrais pas renouveler cette atroce expérience. […] C’est pourquoi je vous supplie de me donner des adresses de psychiatres ou d’antipsychiatres à Paris ayant des idées assez larges pour me prescrire une ordonnance grâce à laquelle je pourrai mourir à coup sûr. »

Mme J*** (7 mars 1991) : « Monsieur, c’est un appel au secours que je vous lance. J’ai 77 ans, un fils handicapé de naissance de 44 ans qui s’étiole de jours en jours. Je voudrais que nous partions tous les deux sans souffrance. […] Je vous en supplie, écoutez-moi et donnez-moi le nécessaire pour nous deux. D’ailleurs je ne ferai l’acte que trois mois après avoir reçu vos médicaments, car je vous envoie un chèque pour cela, de façon que l’on ne fasse pas de rapprochement, vous avez ma parole. Mais par pitié exaucez mon vœu. J’espère être entendu de vous. »

7

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.55.27

1 Nous avons retourné systématiquement les chèques aux personnes qui nous en ont adressés dans l’espoir d’obtenir une recette inédite ou un produit. Celles qui le souhaitaient pouvaient verser de l’argent sur un compte bloqué, géré par un avocat ; les sommes récoltées ont servi à couvrir les frais de défense.

2 Allusion à la méthode contenue dans la brochure de Paul Robin Technique du suicide, […] reproduite en annexe de Suicide, mode d’emploi à titre de document historique. Nous lui avons ajouté en 1984 un avertissement destiné aux lecteurs — souvent âgés — qui nous demandaient des précisions sur le produit indiqué, difficile à trouver, d’emploi aléatoire, donc formellement déconseillé.