«Tu n’aurais pas envie de m’enculer…?»

Le Siège de l'âme

Je [re]donne ici, en manière d’avant-goût — que des correspondantes m’avaient réclamé — l’envoi et le début du premier chapitre de mon livre Le Siège de l’âme, sous-titré « Éloge de la sodomie », publié aux éditions Zulma (dans une édition augmentée) en 2005.

Un « Introît » consacré à la liberté d’expression et de blasphème est intercalé dans l’ouvrage entre les deux pièces que l’on peut lire ici.

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Ad augusta per angusta

À des résultats glorieux par des voies étroites

Envoi

« Tu n’aurais pas envie de m’enculer ? », me demanda Joséphine à l’oreille, tandis que je la baisais. Peut-on imaginer jeune homme plus empoté que moi ! Ma timidité et mon inexpérience étaient telles… que je feignis de n’avoir rien entendu ! Par bonheur, le destin mit sur ma route d’autres callipyges, aussi bien disposées à mon égard, et j’appris à me montrer digne de leurs leçons. Cet aveu dût-il me faire passer pour un fat auprès de lecteurs moins favorisés par le beau sexe, je dois à la vérité de dire que de l’art sodomique, ce sont les femmes qui m’ont tout enseigné. C’est d’abord à ces révélatrices que j’adresse le présent opuscule, en témoignage de tendre reconnaissance. Également, à celles qui, par la suite, consentirent à m’ouvrir leur perspective étroite, et — sans rancœur — aux méfiantes, aux douloureuses, aux intraitables enfin.

Si le regret me saisit parfois, c’est en songeant à celles que j’ai connues trop tôt, trop niais : mes incunables ! Puissent-elles avoir croisé quelque bougre délicat, qui aura su défricher le chemin de traverse que j’avais sottement ignoré.

Danseurs de corde Naples

Éloge de l’imperfection

Le présent ouvrage s’intéresse essentiellement, c’est son originalité, à la sodomie hétérosexuelle. Dès lors que pratiqué entre hommes et femmes, cet art d’aimer a été souvent ignoré par les historiens et les philosophes, et même, nous l’allons voir, quelque peu méprisé par les théologiens. À l’époque moderne encore, le Dictionnaire de droit canonique 1 professe que la sodomie « est dite imparfaite lorsqu’elle intervient entre personnes de sexe différents, mais implique un rapprochement effectué intra vas indebitum (dans le vase indu). Celle-ci est gravement peccamineuse2 mais moins que la sodomie parfaite », qui s’entend donc entre les seuls pécheurs de même sexe.

Pour moi qui ne prétend nullement à la perfection, dont je n’ai qu’une expérience trop piètre pour mériter d’être rapportée, je me contenterai de conjuguer ici l’imparfait du féminin, trop heureux de pouvoir — par mes modestes travaux — combler une aussi troublante lacune de la connaissance universelle. Par ailleurs, je ne doute pas que même ceux et celles, parmi mes lecteurs, que leurs goûts ont conduits vers d’autres raffinements érotiques, sauront faire leur miel des matériaux érudits ici rassemblés et les faire servir à leurs plaisirs.

Le problème de la différence des sexes et de la perfection a longtemps tourmenté la secte catholique. On a même prétendu, et nombreux sont ceux qui croient cela de bonne foi, qu’un synode a disputé si les femmes ont une âme. Il semble bien que cette rumeur historique repose sur une interprétation erronée des travaux du deuxième synode de Mâcon, en 585. Selon ce que rapporte, dans son Histoire des Francs, l’historien et théologien Grégoire de Tours, l’un des évêques présents demanda si la femme pouvait être considérée comme appartenant à la même espèce humaine que l’homme. Ses confrères s’appuyèrent sur le mythe de la Genèse et soulignèrent que le prophète Jésus est appelé « fils de l’homme », alors qu’il est né d’une femme. Démonstration d’une logique difficilement réfutable, dont la conclusion s’impose à l’esprit : la femme est bien un homme. Aussi « homme », aussi humaine, aussi « parfaite » (au sens d’achevée) que son compagnon, le femme est donc réputée disposer du même équipement, c’est-à-dire d’une âme.

Il apparaît néanmoins que ce point continua à soulever des polémiques, puisque six siècles et demi plus tard, il se trouve des religieux pour contester la perfection féminine. La femme serait tout au plus une sorte d’« homme imparfait ». Objection ! s’écrie Guillaume d’Auvergne, évêque de Paris en 1228. Si, affirme-t-il dans un fort beau syllogisme, vous qualifiez la femme d’homme imparfait, alors il vous faudra également considérer l’homme comme une « femme parfaite ». Or, estime-t-il, cette dernière proposition a de fâcheux relents d’« hérésie sodomitique ». À tout le moins, c’est une donnée qui complique singulièrement les choses. Examinons le cas, banal, d’un homme pénétrant l’anus de son amante. Que devrions-nous voir ?

Une femme parfaite,

Pratiquant la sodomie imparfaite,

Sur un homme imparfait…

On admettra que cette inversion de tous les sens a de quoi donner le vertige à plus blasé qu’un évêque.

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, l’Église porte la plus grande attention aux turpitudes anales de ses ouailles (ou de ses membres), et considère la sodomie comme une question si délicate qu’elle doit demeurer le domaine réservée de la hiérarchie. En 1847, le révérend père P.J.C. Debreyne clôt ce qu’il appelle lui-même un « triste paragraphe », consacré (en latin) à ce vice, « en avertissant que l’on doit toujours s’enquérir auprès de l’autorité supérieure si le crime dont il s’agit est réservé à l’évêque, et dans quel cas il est réservé. Il paraît que, dans beaucoup de diocèses, les deux espèces, la parfaite et l’imparfaite, sont réservées3»

Cette définition, toute d’humilité, de la sodomie hétérosexuelle, a fourni le prétexte de l’une des plus charmantes tournures argotiques la désignant ; on disait au XVIIIe siècle, dans les milieux de la prostitution, « mettre à l’imparfaite4 ». Il est juste de reconnaître qu’elle ne s’est pas fixée sans de longs et multiples tâtonnements et controverses, dont je donnerai plus loin un aperçu.

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1 Dictionnaire de droit canonique, R. Naz, 1965, tomme VII.

2 « Constitutive d’un péché » ; du lat. peccare « commettre une faute », sur lequel on a formé (im)peccable, peccadille, etc.

3Mœchialogie, traité des péchés contre les sixième et neuvième commandements du décalogue. On notera l’humour involontaire de la formulation, et la similitude euphémistique avec le vocabulaire moderne des prostituées, qui désigne la sodomie par l’expression « le spécial ». Se laisser enculer, c’est « faire le spécial ».

4 « Malgré son état, elle souhaitait de rester pucelle ; comme elle montrait des fesses à ravir, je la mis à l’imparfaite. » Giacomo Casanova, Mémoires.

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Nota. Les deux vignettes qui illustrent ces extraits du Siège de l’âme sont tirées de la réédition, en 1995, par Joëlle Losfeld, de l’ouvrage du colonel Famin, Musée royal de Naples. Peintures, bronzes et statues érotiques du cabinet secret (1857).