«Suicide, mode d’emploi» : témoignages de lecteurs

Extraits du livre Le Droit à la mort. Suicide, mode d’emploi, ses lecteurs et ses juges (Éditions IMHO, 2010).

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LES LECTEURS SONT SEULS JUGES

On se suicide par respect pour la raison, quand l’âge ou la maladie enténèbrent la vôtre, et qu’y a-t-il de plus honorable que ce respect de la raison ? […] On se suicide sans donner ses raisons, et peut-être sans raison, et on a le droit de n’en pas donner : pourquoi un homme n’aurait-il pas le droit de renoncer sans explications à une vie qu’il n’a pas demandée ?

Henry de Montherlant, « La mort de Caton », 1969.

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Nos adversaires n’ont cessé de nous opposer nos lecteurs, comme au meurtrier on oppose — pour le confondre — la dépouille de sa victime. À les en croire, être lecteur de Suicide, mode d’emploi est une condition (comme on naît intouchable), voire un état mental. Les extraits de lettres, choisis parmi plus de 600 reçues, que je vais citer montrent qu’il s’agit au contraire — pour des gens infiniment divers — d’une qualité.

Certains croient au ciel, et d’autres le maudissent. Ils lisent Libération ou La Croix. Beaucoup ont passé le mitan de leur âge, et certains sont impatients d’en hâter le terme. Ils ne sont pas grabataires pour autant ; Mme P*** nous écrit : « À 70 ans, j’ai assisté debout à toute l’audience du 23 octobre [1985], je ne vous en informe pas pour que vous m’envoyiez des fleurs, mais pour vous démontrer combien je suis acquise à votre cause. » Tous parlent de la souffrance et de la mort avec une émotion, un humour et un sang-froid, dont sont incapables les « suicidologues ». C’est pourquoi ceux-ci feignent de ne pas les entendre. Ces lecteurs de chair et de sang n’ont rien de commun avec « le lecteur », abstrait, conçu par ordinateur et sondage d’opinion, sur lequel aiment à se pencher les journalistes et les députés. À leurs lettres, ils ajoutent la photocopie d’un certificat médical, une photographie, des notices de médicaments, des articles de presse découpés à notre intention. C’est une correspondance d’amitié, et parfois d’amour.

Ces lettres, nous en avons joint la plus grande partie aux dossiers d’instruction successifs ouverts contre nous. Nous n’aurions pu rêver meilleur mémoire en défense que cette mosaïque de témoignages qui contredisent chacun des arguments de nos contempteurs ! Mais pour la même raison que ces voix nous touchent, elle sont faciles à ignorer. S’agit-il pas de gens ordinaires, issus de toutes les couches de la société, de toutes opinions, et surtout représentés par personne ? Signalons pourtant la principale exception au mépris général qu’on leur a opposé : le journal Libération a publié sur une double page neuf lettres à nous adressées et des extraits de lettres envoyées à notre éditeur1. Il arrive aussi que des journaux accueillent dans la rubrique « Courrier des lecteurs » un point de vue favorable à nos thèses2, mais la disproportion avec les manifestations d’hostilité pourrait donner à penser que le rapport de force dans l’opinion nous est défavorable. En fait, nous recevons de nos lecteurs les doubles des lettres qu’ils ont envoyées à leurs journaux habituels, sans que ceux-ci aient jugé bon de les publier.

Beaucoup de nos correspondants nous ont autorisé à utiliser leurs courriers, y compris pour publication. Étant donnée la difficulté de solliciter à nouveau leur consentement après de si nombreuses années, j’ai pris le parti de n’indiquer pour chaque missive que l’initiale du patronyme de l’auteur et la date (ceci afin de situer les textes dans le temps et de les différencier les uns des autres). Je me réserve d’utiliser les originaux en justice, dans l’hypothèse où un imprudent émettrait publiquement des doutes sur leur existence.

« Dans cet ouvrage, écrivait le Pr Vedrinne à propos de SME, la parole du suicidant est totalement absente3 ». « Le suicidant » n’existe pas davantage que « le lecteur », mais il est vrai que les femmes et les hommes qui nous ont lu ont bien des choses à nous dire, et à travers nous à nos adversaires communs. De ce point de vue, nos lecteurs — aussi divers soient-ils — n’ont qu’une parole : la dignité de l’être humain exige qu’il puisse choisir l’heure et le moyen de sa mort. Peut-être les médecins n’y verront-ils qu’un symptôme d’aliénation mentale, mais je ne doute pas qu’à prendre connaissance des témoignages qui suivent, l’« honnête lecteur » ressente la même émotion que j’ai éprouvée à les lire, puis à les relire, pour la préparation du présent ouvrage, dont il lui sera facile d’admettre le bien-fondé de la dédicace, à laquelle je le renvoie.

Le suicide tel qu’il est vécu

L’une s’est endormie paisiblement, l’autre au contraire a recouru à une méthode horrible, violente pour lui-même et pour les autres. Surmontant leur peine récente ou remuant d’anciennes douleurs, les proches, les parents tiennent à nous dire leur émotion et leur solidarité. Certains ont aidé à mourir une personne aimée, d’autres regrettent de n’avoir pas eu le courage ou l’occasion de le faire. Ne peuvent-ils en parler aussi légitimement que les moralistes patentés ?

M. V*** (24 octobre 1985) : « J’ai “aidé”, jadis, une belle sœur, agonisant dans d’horribles souffrances, à finir ainsi, ce dont elle me remercia avant de “partir”, souvenir qui est très cher à mon cœur. Je suis à la disposition de M. Le Bonniec pour tel témoignage qui, j’en suis sûr, ne pourrait que l’aider dans la pénible autant qu’injuste épreuve qu’il doit subir. »

M. P*** (s. d.) : « Si mon fils devait pour des raisons siennes mettre fin à ses jours, je préférerais qu’averti il ait accès à des méthodes douces et sûres, sans souffrance et sans risque du résultat [plutôt que] de s’automutiler pour la vie ou de se créer un handicap. »

Mme B*** (lettre au juge Bardou ; 23 octobre 1985) : « La mort de quelqu’un que vous aimez, qui vous aime, est quelque chose de très dur à vivre, surtout après seize années de vie commune extrêmement riche, au sens figuré j’entends. Mais le manque et la douleur que je ressens depuis six mois n’enlèvent rien à la dignité de la mort que mon mari s’est donnée. […] Mon mari avait toujours eu une théorie très claire sur le suicide, à savoir que “l’on a le droit de décider de sa mort”. Dès la sortie de Suicide, mode d’emploi, il l’a acheté et il l’a lu ; et je sais que ce livre n’a fait que confirmer ce qu’il pensait déjà. […] Mon mari avait de quoi chez nous se suicider depuis plusieurs années, et je le savais. Jamais il ne m’est venu à l’idée de lui confisquer cela. De quel droit l’aurais-je fait ? Et aurais-je empêché un suicide ? Non, Monsieur le juge, il aurait trouvé d’autres médicaments et une autre cachette […] et je garde précieusement le livre dans ma bibliothèque si jamais un jour j’avais envie de m’informer moi-même. »

M et Mme M*** (7 février 1983) : « Cher Monsieur, suite à la mort “volontaire” de mon fils le 23 avril 1982, je m’interroge sans cesse sur tout ce qui a pu faire qu’il ait “voulu” mourir ce soir-là. Il me semble que, comme dans tout suicide, il y a les raisons profondes, celles qui créent un état de désespoir, puis l’élément déclenchant, et enfin le moyen utilisé. C’est pourquoi je m’étonne de la campagne menée contre ce livre [SME]. Je l’ai lu, pourtant abattue et déprimée. Je n’y ai pas trouvé d’incitation au suicide, mais seulement des moyens de mourir en tout cas moins affreux que celui auquel mon fils s’est résolu. […]

« Hébergé dans un foyer de postcure psychiatrique à P… […]. Refusant de manger avec les autres pensionnaires, il fut exclu pour 48 heures par le médecin directeur […]. Il quittait le foyer vers 20 h 30 et vers 22 h 30 il se jetait sous un train. Nous avons fait, son père et moi, le trajet du foyer à la station S.N.C.F., il faut deux heures. Il portait un walkman et dans son sac, nous avons trouvé deux cassettes : l’une de Catherine Ribeiro arrêtée au “15 août 1970”, l’autre (encore dans l’appareil) de Renaud arrêtée à “La Teigne”. Il est bien évident que ce n’est pas parce que ces deux œuvres traitent du suicide que nous pouvons les considérer comme ayant eu une influence sur la détermination de notre fils. C’est avant qu’il avait franchi le point de non-retour. Il nous semble qu’en ce qui concerne la lecture d’un tel livre, il doit en être de même. L’élément déclenchant est intervenu avant. Quant au cri d’alarme qu’il faudrait lancer devant l’augmentation du nombre des suicides de jeunes, ce serait plutôt de se demander pourquoi tant de jeunes n’ont pas pu vivre. »

M. C*** (30 avril 1984) : « Messieurs, ma sœur aînée vient de réussir à arrêter le cours d’une existence douloureuse et solitaire. Elle a utilisé l’une de vos indications en soulignant d’un trait ferme quelques paragraphes de votre ouvrage. Elle est morte en écoutant de la musique, aux environs de Noël. J’espère que la mort lui a été douce ; c’est important pour moi. Les raisons profondes de son suicide lui appartiennent. Nous autres, les survivants, devons apprendre à vivre avec cette absence en forme d’impuissance et de point d’interrogation.[…] Je considère que chaque individu “adulte” a le droit de choisir de vivre ou de mourir. Qu’il puisse le faire sans trop de souffrance physique me paraît important et je vous sais gré d’avoir écrit votre ouvrage. »

Mme A*** (20 novembre 1985) : « Je suis une mère de famille nombreuse et j’éprouverais un chagrin immense si cela arrivait à l’un de mes enfants, mais je respecterai sa décision, et me garderai bien de mettre dans la m… la personne qui lui aurait permis de quitter ce monde en douceur. »

M D*** (25 septembre 1986) : « Il y a à peine quinze jours, un de mes jeunes amis (38 ans) a mis fin à ses jours. Ni sa famille ni ses amis n’avons l’intention d’attaquer en justice la Manufacture d’armes & cycles de Saint-Étienne. Croyez pourtant que les uns et les autres, à défaut d’avoir pu le garder vivant parmi nous, nous eussions largement préféré qu’il puisse choisir un moyen “d’en finir” moins sanglant, moins terrible et sûrement moins traumatisant pour ses proches… Je vous souhaite courage, patience aussi sans aucun doute, et de nombreux soutiens. »

M. H*** (2 mai 1987) : « Monsieur, votre livre sur le suicide m’a fort intéressé ; âgé de 92 ans, j’ai fait un essai malheureux à cause de l’imbécillité des réanimateurs. Je dois refaire un nouvel essai ».

Mme R*** (5 janvier 1993) : « Cher Monsieur, avant toute chose, permettez-moi de vous remercier. Grâce à votre livre, mon amie la plus chère atteinte d’un mal incurable a trouvé à 67 ans la mort douce qu’elle souhaitait. Elle est morte chez elle (80 comp. [censuré]) après un coup de fil serein me disant adieu. »

Mme H*** (28 novembre 1985) : « Mon beau-père s’est suicidé en juillet, le jour de ses 73 ans. Il n’a pas su comment s’y prendre ; alors il a dû prendre quelques médicaments, s’est un peu ouvert les veines [censuré], un peu plus tard il a pris le grand couteau “à découper le gigot” et [censuré]. Peu de temps avant son dernier soupir, il a dû rassembler ses dernières forces et il s’est défenestré. […]

« Nous sommes encore choqués, moi et ses enfants, de la volonté farouche qu’il a eu d’en finir, de ne se laisser aucune chance pour survivre. J’aurais aimé qu’il vous ai rencontrés, sa mort aurait été moins violente et sa famille moins traumatisée. »

Mlle T*** (copie d’une lettre adressée à M. André Fontaine, directeur du journal Le Monde, le 29 avril 1988) : « Lorsque ma sœur s’est suicidée, elle savait ce qu’elle faisait. Après maintes tentatives ratées et espacées sur plusieurs années, elle a finalement réalisé son projet d’en finir avec une vie qui ne lui convenait pas. Ma sœur avait dans son sac “Le livre”. Et alors ! Elle avait aussi des clefs, une carte orange, un roman, une trousse de toilette, etc.

« Le raisonnement suivant lequel “le livre” étant près du mort, il est cause du décès, et les auteurs coupables est absurde. Pire qu’absurde, il manifeste un rétrécissement de la pensée, une volonté de ne pas se poser de questions. C’est pour se défaire d’un sentiment de culpabilité lourd à porter que l’on cherche un “coupable idéal” extérieur à la situation. »

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1 Libération, 9-10 octobre 1982. Le quotidien publie le lendemain sur une pleine page seize témoignages recueillis par téléphone sur le thème « Le suicide et vous ». Seule autre exception : Le Quotidien de Paris publie dans un article du 17 mai 1982 quelques extraits de lettres adressées à A. Moreau.

2 Par exemple, les lettres de L. Plessis dans Témoignage chrétien (1 au 7 novembre 1982) ; de Mme Van Den Burg-Porte dans Le Monde (13 novembre 1985).

3 Réunion du G.E.P.S. déjà citée. Cf. chap. VI, « Unanimité de façade ».