LES FEMMES ET LA SODOMIE — entretien dans “Libération” (2005)

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Je donne ici, chapeau compris, pour celles et ceux qui n’ont pas eu accès au numéro du journal concerné, le texte d’un entretien téléphonique avec Matthieu Écoiffier, publié par Libération, le vendredi 26 août 2005, avant-dernier d’une série estivale intitulée « Cultures du sexe ». Le dossier dans lequel s’insère l’entretien concerne la sodomie hétérosexuelle.

 

Une composante de l’érotisme féminin

 

Claude Guillon, écrivain, a publié Le Siège de l’âme, Éloge de la sodomie (éd. Zulma, réédité en 2005). Il est l’auteur de l’article consacré à ce sujet dans le Dictionnaire de la pornographie à paraître en octobre aux PUF. Se situant toujours entre Eros et Thanatos, il avait coécrit l’ouvrage polémique Suicide, mode d’emploi en 1982.

Libération. Assiste-t-on en 2005 à un regain de la tendance anale chez les hétéros ?

La sodomie est certainement moins honteuse aujourd’hui. Et elle est davantage déclarée dans les enquêtes sur la sexualité. Des sexologues signalent beaucoup de consultations d’hommes qui n’arrivent pas à avoir une érection suffisante pour s’y livrer. Enfin, des enquêtes sociologiques sur la prostitution indiquent une demande masculine de se faire sodomiser par une femme ou un travesti. On en parle aussi beaucoup de façon très banale, dans certaines émissions de radio très écoutées par les ados comme celles du Doc. Et sur les sites Internet, notamment musulmans : il y a actuellement une intense activité de théologie sexuelle chez les musulmans, comparable à celle qui animait autrefois les catholiques.

Libération. Dans le Coran, l’enfer musulman réserve au sodomite la première place…

Toutes les religions condamnent la sodomie. Y compris le bouddhisme malgré sa réputation de grande largesse d’esprit. Toutes les pratiques sexuelles qui ne mènent pas à la conception ont souvent été réunies sous ce terme générique. Aux États-Unis, il a fallu attendre 2003 [et non pas 2001, comme indiqué par erreur] pour que la Cour suprême abolisse les lois qui la pénalisaient encore dans certains États.

Libération. La littérature s’est montrée plus tolérante : « Dis-toi bien mignonne que tu as deux sexes », a écrit Ovide.

Certes. On s’encule énormément dans Sade, mais c’est souvent dans la torture, la douleur, le viol. Chez Pierre Louÿs, on s’y adonne plus gaiement. Plus récemment, c’est le cinéma qui a repris le flambeau : après Le Dernier Tango à Paris dans les années 70, Catherine Breillat en a fait un acte récurrent de ses films. Dans Parfait amour, la sodomie se termine par un meurtre, elle est initiatique dans Ma sœur, onirique dans Anatomie de l’enfer où Rocco Siffredi farde l’anus de sa partenaire avant de la pénétrer ; suggérer la connexion entre différents organes est le propre de l’érotisme.

La couverture d’un roman de science-fiction de Farmer montrait déjà une femme traversée par un tube qui, partant de son anus, ressortait par sa bouche. L’un des paradoxes de la sodomie c’est qu’il n’y a pas de limite anatomique à la pénétration, contrairement au vagin fermé par le col de l’utérus. Être à la fois l’infini et le resserrement est pour beaucoup l’un des charmes de la sodomie…

Libération. Vous-même en avez écrit l’éloge…

Pour moi, le plus intéressant dans la sodomie, au-delà de tel avantage physique ou de la jouissance de la transgression, c’est qu’il s’agit d’une pénétration de la limite entre plaisir et douleur. Pour un duo amoureux, c’est une épreuve érotique : mal menée, elle peut se révéler insupportable. La sodomie peut aussi être l’école de la grâce à condition de faire preuve d’écoute et d’attention. Autre paradoxe, elle demande aux hommes de faire preuve d’une grande « virilité érectile » et de beaucoup de délicatesse.

Libération. Et quid de la sodomie réceptive chez les hommes hétéros ? Aux États-Unis, certains salons proposent même des massages de la prostate.

L’hypothèse nouvelle me paraît être la banalisation de la sodomie, active ou passive, comme composante de l’érotisme féminin. Difficile, dans le ping-pong entre la réalité et ses représentations, d’évaluer son ampleur mais elle est très probable. De plus en plus de femmes s’approprient cette pratique. Cela va avec l’idée d’une inversion des rôles, , que la femme elle aussi peut pénétrer. Et avec la banalisation es vibromasseurs et des gode-ceintures. Bref, cela suit le mouvement d’une autonomie de plus en plus grandes des pratiques sexuelles des femmes, en solo ou avec partenaire. Demandeuses, elles se heurtent parfois à un refus des hommes, lié au tabou de la localisation, à l’excrément, ou à la peur de ne pas savoir faire. Il va falloir qu’ils suivent.

Recueilli par Matthieu Écoiffier

 

Le Siège de l'âme

 

Capture d’écran 2014-11-09 à 10.52.38 Post scriptum.

Je lis dans Libération de ce 22 août 2006 un entretien avec Toni Bentley, auteure américaine d’un livre autobiographique intitulé Ma Reddition (édité par Maren Sell). Cette dame déclare que « l’enculade rétablit l’équilibre entre une femme qui a trop de pouvoir et un homme qui en a trop peu ».

Mémoires d’arrière-train, cette « Reddition » bien nommée est donc surtout un texte d’arrière-garde.